Contre Morsi et les Américains

Par Peter Cross (de Londres pour Réalités)

 

« Je vais vous dire un secret, » écrit David Kenner dans Foreign Policy. Et au journaliste américain basé au Caire de confesser : 

Jusqu’à ce moment précis, beaucoup de journalistes en Egypte étaient lassés de couvrir les manifestations. Il y fait trop chaud, on sait à l’avance ce que les manifestants auront à dire, et puis, elles ne semblaient jamais vraiment porteuses de changement. Mais le 30 juin, tout a changé.

[…] L’Egypte n’a jamais rien vu de pareil. […] S’il y avait un seul message qui donnait le ton des manifestations du 30 juin, c’était “irhal” (Dégage !). On avait inscrit cette revendication, à l’adresse du Président égyptien, sur des affiches, on l’avait peint sur des voitures, on le trouvait même sur les panneaux des vendeurs ambulants qui proposaient des casse-croûte aux manifestants. 

[…]

Mais les manifestants avaient une autre bête noire : l’administration américaine, auquel on reproche son soutien au gouvernement de Morsi. Des photos déchirées de l’ambassadrice américaine, Anne Patterson, au visage barré d’un grand “X” rouge, jonchaient le sol de la place Tahrir, alors qu’une énorme affiche qui proclamait “Obama Soutient le Terrorisme” tenait une place d’honneur au centre de la manifestation. 

Le Wall Street Journal l’a remarqué aussi, et en est plutôt vexé :

Les activistes réservent une grosse part de leur colère pour les États-Unis et ce qui est perçu comme leur soutien aux islamistes au pouvoir.

Ces dernières semaines, ils ont déversé leur mépris sur les États-Unis dans une déferlante d’articles de presse, de débats télévisés et de communiqués, tout en accusant l’ambassade américaine au Caire de tirer les ficelles du gouvernement Morsi.

La colère envers les États-Unis n’est certes pas un phénomène nouveau au Moyen-Orient, pas plus que les théories du complot qui accordent  à Washington une place aussi centrale que secrète. Mais on rencontre rarement des théories du complot qui postulent de manière aussi explicite que les États-Unis manipulent des islamistes comme M. Morsi – un ancien dirigeant des Frères Musulmans, organisation qui a été réprimée pendant des décennies par des autocrates anti-islamistes avec l’appui, justement, de la Maison Blanche.

[…]

Cette perception populaire selon laquelle les États-Unis sont d’un seul coup passés de croisés anti-islamistes à champions de l’Islam politique montre combien la tâche des responsables politiques américains est périlleuse lorsqu’il s’agit de choisir notre camp dans un Moyen-Orient en pleine évolution. 

« Je crois qu’à l’origine de tout cela il y a un certain nombre d’échecs au niveau de l’analyse de la vie politique égyptienne, » affirme Michael Hanna, spécialiste de l’Egypte et chercheur associé au Century Foundation de New York. S’il est vrai que les États-Unis font souvent office du parfait bouc-émissaire pour les adeptes des théories du complot au Moyen-Orient, il n’en reste pas moins que les responsables politiques américains ont agi trop vite en misant tout sur le cheval gagnant en Egypte sans tenir compte des opposants à priori moins puissants, selon M. Hanna.

[…]

Le soupçon que les Etats-Unis s’immiscent dans la vie politique du pays a toujours été présent dans la conscience collective égyptienne. Moheb Doss, un des fondateurs de Tamarrod, la campagne qui a organisé la pétition pour exiger la démission de M. Morsi, affirme que la CIA soutient M. Morsi parce que ses penchants capitalistes sont à l’image de ceux de M. Moubarak.

Ambassadeur américain dans un pays du « Printemps arabe », y a-t-il emploi plus ingrat ? En septembre dernier, lors de l’esclandre provoqué par le clip islamophobe « The Innocence of Muslims » (qui a fini par coûter la vie à son homologue en Libye), Patterson se faisait traiter de tous les noms par les islamistes égyptiens, qu’elle a par la suite entrepris d’amadouer au nom de la Realpolitik – et voilà qu’aujourd’hui les Egyptiens eux-mêmes le lui reprochent ! Décidément, y en a qui ne sont jamais contents …

Et par dessus le marché, que dire quand il y en a dans votre propre camp qui vous tire dans le dos ? Car c’est une ancienne collègue, Cynthia Schneider, ex-ambassadrice américaine aux Pays-Bas devenu professeure de diplomatie à l’université de Georgetown, qui signe cet édito pour le site de CNN International :

Une fois de plus, le gouvernement américain essaie de ménager la chèvre et le chou en Egypte, où notre ambassadrice, Anne Patterson, a exprimé son scepticisme face aux « actions de rue » qui pourraient déboucher sur des violences. 

[Mais] les « actions de rue » sont le noyau de la révolution. [Et] l’énergie des jeunes activistes qui ont lancé Tamarrod, la passion des artistes qui occupent le ministère de la Culture, comme l’opposition unifiée au règne de Morsi sont là pour montrer que la révolution égyptienne est loin d’être terminée.

[…] Patterson, en assimilant les manifestations aux « combats de rue », a cherché à encourager les Egyptiens à « s’organiser … en rejoignant ou en créant un parti politique qui reflète [leurs] valeurs et aspirations. »

Mais où a-t-on déjà vu une révolution réussir […] sans que les gens descendent dans la rue ? D’accord, les Egyptiens ont besoin d’être mieux organisés politiquement, mais à cette étape tumultueuse, alors que la révolution n’est qu’à ses débuts, cela reste un objectif à long terme.

Les remarques condescendantes de Patterson font montre d’une grande ignorance de l’histoire comme des conditions spécifiques de l’Egypte. A titre d’exemple, un tribunal vient de condamner des salariés d’organisations non-gouvernementales à des peines de prison, ce qui a de fait mis fin aux activités de ces organisations – qui fournissaient justement les conseils et le soutien nécessaires pour se lancer dans le genre d’activités politiques prônées par l’ambassadrice.  Et lorsqu’elle affirme que les « actions de rue » ne feront que « rajouter des noms à la liste déjà longue de martyrs », non seulement Patterson insulte des millions d’Egyptiens qui ont défilé pour transformer leur pays, elle se met également en porte-à-faux par rapport au discours élogieux qu’a tenu le Président Barack Obama au sujet de la révolution égyptienne de 2011 : « Nous défendons les valeurs universelles, y compris le droit du peuple égyptien à la liberté d’association, à la liberté d’expression … »

Pour un peu on croirait que Schneider postule pour remplacer Patterson, dont la rue égyptienne exige désormais le renvoi. A ses risques et périls : le traditionnel barbecue à l’ambassade pour fêter l’Independence Day le 4 juillet risque de manquer un peu d’ambiance cette année …

Heureusement qu’il y a le Christian Science Monitor pour mettre tout le monde d’accord. Quotidien plutôt sérieux vieux de plus d’un siècle, le CSM, contrairement à ce que son nom pourrait suggérer, n’est pas en temps normaux particulièrement donneur de leçons. Mais un drame d’un autre genre qui se déroule à l’autre bout du continent africain semble avoir provoqué un torrent de bons sentiments chez ses éditorialistes :

Les manifestations massives qu’a connues l’Egypte ce dimanche témoignent d’une société égyptienne qui reste profondément divisée quant à l’avenir de sa jeune démocratie – et qui aurait beaucoup à apprendre du défenseur de la démocratie le plus célèbre du continent africain.

Parmi tout ce que Nelson Mandela a donné à ce monde, ce fut sa générosité envers ses adversaires qui fit le plus pour apporter la liberté et la réconciliation au pays divisé qu’était l’Afrique du Sud. M. Mandela embrassa ses anciens geôliers et fit le pari que les blancs étaient prêts à traiter les noirs en égaux. A la haine raciale il substitua une bonté au dessus des races, et ce faisant libéra son pays de l’oppression.

[…] La libération, écrit-il dans une lettre à sa femme depuis la prison de Kroonstad en 1975, commence avec sa propre façon de penser : « L’honnêteté, la sincérité, la simplicité, l’humilité, la générosité pure, l’absence de vanité, la disponibilité pour servir les autres – des qualités qui sont à la portée de toutes les âmes – sont les fondements de la vie spirituelle. »   

[…]

[Aujourd’hui en Egypte,] la présidence, les tribunaux, l’armée et les manifestants sont rangés les uns contre les autres, bien souvent au point de ne plus communiquer du tout. Quelques gestes de générosité feraient beaucoup.  

Et bien voilà ! Aimez-vous les uns les autres ! C’est pourtant simple. Un peu d’effort, s’il vous plaît, les Egyptiens – car là, vraiment, l’Oncle Sam n’arrive plus à suivre !

 

P.C.

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