Comme dans une guerre de positions

Un nouveau paysage politique est en train de se mettre en place. Des partis naissent, d’autres perdent leurs adeptes et le tout, converge vers la constitution de deux grands fronts qui s’opposent pour décider de l’avenir de la Révolution en Tunisie.

 

Le séisme égyptien semble avoir provoqué des secousses jusqu’à l’intérieur de plusieurs partis tunisiens. La chute de Mohamed Morsi en Égypte a divisé leurs adeptes jusqu’à faire éclater leurs formations politiques. C’est le cas d’Al Joumhouri. Le directeur exécutif, Yassine Brahim, a fini par claquer la porte face aux déclarations de Néjib Chebbi, président du Comité politique, pour qui l’intervention de l’armée égyptienne était un «coup d’État militaire». Cela a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.  La sortie de Yassine Brahim, suivie par d’autres partisans, a fait éclater au grand jour les divergences au sein d’Al Joumhouri, au point de remettre en cause toute l’opération de fusion qui a eu lieu ente l’ex-PDP et l’ex-Afek Tounes en avril 2012. Et l’hémorragie ne semble pas s’arrêter puisque 83 autres membres du parti, dont des figures du bureau politique, comme Zeineb Turki et Néji Jalloul, risquent de partir pour des différends autour des principes fondamentaux d’Al Joumhouri. Mais ce que l’on n’ose pas dire clairement, c’est que beaucoup d’adeptes en ont assez de la mainmise sur  le parti du trio Néjib Chebbi, Maya Jribi et Issam Chebbi. Par ailleurs, le récent rapprochement du  président du Comité politique avec Ennahdha a aiguisé les soupçons quant à ses ambitions personnelles à la magistrature suprême.

La greffe n’a donc pas pris entre Afek et le PDP et le divorce semble consommé. Yassine Brahim n’a pas encore déclaré ses intentions après sa démission, mais beaucoup d’observateurs le soupçonnent de vouloir ressusciter Afek Tounes, surtout que la plupart de ceux qui l’ont suivi, ou qui sont candidats au départ, appartenaient à ce parti. En outre, ce dernier semble bénéficier de l’appui de plusieurs hommes d’affaires. «À terme, il pourrait rejoindre l’Union pour la Tunisie, mais je doute fort qu’il rentrera en fusion avec Nidaâ Tounes», souligne Néji Jelloul, membre du bureau politique d’Al Joumhouri.

 

Naissance de nouveaux partis

Un autre parti a éclaté récemment pour donner naissance à un autre. Il s’agit du Mouvement du Peuple qui a vu la démission de 90 adhérents, dont l’ex-Secrétaire général, Mohamed Brahmi, pour former le premier noyau d’une nouvelle formation politique nommée «le Courant Populaire» , avec pour objectif  de s’allier au le Front populaire. «Il s’agit là d’un retour aux sources, puisque beaucoup de nos militants étaient actifs au sein des partis qui forment aujourd’hui le Front populaire», précise Brahmi. 

«L’orientation actuelle de la scène politique va vers l’union des forces et non vers la dispersion. C’est pour cela que nous avons décidé de faire scission avec un certain courant au sein du Mouvement populaire qui refusait de s’adapter au nouveau contexte», poursuit-il.

D’autres formations politiques ont vu le jour ces derniers temps, comme le parti «Mouvement du Tunisien pour la Liberté et la Dignité», formé des membres du groupe parlementaire «Dignité et Liberté», en plus de figures nationales. Il se veut «un parti centriste qui croit au génie tunisien et à la spécificité nationale et œuvre pour réunir les Tunisiens autour des principes de la modération et du centrisme», selon les déclarations au journal Al Maghreb de Tahar Al Ilahi, un de ses fondateurs. De son côté, Manar Skandrani, ex-conseiller du ministre des Affaires étrangères est, lui aussi, sur le point de créer son nouveau parti  qui devrait regrouper des éléments islamistes, Rcdistes et même issus de la gauche. Un parti qui devrait s’allier probablement avec ceux de la Troïka.

À ce paysage bipolarisé s’ajoute un troisième front, celui lancé le 7 juillet par Hamed Karoui, ex-Premier ministre sous Ben Ali, qui voudrait réunir les «destouriens» pour ne pas dire les «ex-membres du RCD», notamment ceux qui étaient au premier plan durant l’ancien régime. En témoignent les figures présentes durant le meeting de lancement, comme Abderrahim Zouari, Moncer Rouissi, etc.

Karoui a déclaré à Shems FM que «le pays est rentré aujourd’hui dans une phase critique, car le gouvernement a décidé d’écarter les compétences ayant travaillé sous l’ancien régime». C’est pour cela qu’il a pris l’initiative de les rassembler. Mais dans quel objectif ?

La formation politique la plus proche du «Rassemblement des destouriens» est Nidâa Tounes, qui compte parmi ses adhérents une bonne partie d’anciens Rcdistes. Or, selon certains observateurs , il se trouve qu’Hamed Karoui a constitué son parti afin de saboter, justement, le parti de Béji Caid Essebssi et de grignoter sur son électorat potentiel. N’oublions pas que  le fils de Karoui est un ami intime de Hamadi Jebali, Secrétaire général d’Ennahdha et que les deux hommes auraient pactisé avec le parti islamiste pour affaiblir Nidâa Tounes. Il faut aussi se rappeler que la majorité des ex- grandes figures du RCD (ministres de Ben Ali, Secrétaires généraux du RCD…) ont été jugés durant la période Essebsi, quand il était Premier ministre. Il est donc difficile, pour ces derniers, dont certains sont déjà sortis de prison après avoir purgé leurs peines, de s’allier avec lui. Le scénario de qui les verrait renforcer les rangs d’Ennahdha, est plus plausible pour eux.

 

Un front de Salut

Le paysage politique semble donc se bi-polariser davantage et s’organiser en deux grands fronts : Troïka et opposition. Les évènements en Égypte ont permis de renforcer davantage cette configuration, d’autant plus que dans les deux camps on consolide les rangs en vue de la bataille pour la finalisation du projet de la Constitution et la clôture de la deuxième phase transitoire.

L’opposition a désormais mis en place un cadre dans lequel elle organise ses efforts pour sortir le pays de l’impasse: le Front du Salut, décidé à l’issue de la réunion du 9 juillet entre l’Union pour la Tunisie (UPT), le Front populaire et plusieurs associations et organisations. Une initiative qui reste ouverte à d’autres souhaitant la rejoindre. Les signataires du communiqué, élaboré au terme de la réunion, tablent sur l’organisation d’un Congrès national pour le Salut, dont la date n’a pas encore été fixée. «Durant ce Congrès, nous allons mettre en place une feuille de route afin de sauver le pays», nous affirme Mohamed Brahmi.

L’opposition est consciente aujourd’hui qu’il lui incombe de présenter un substitut à la  Troïka, laquelle a fait preuve de son échec à tous les niveaux, mais que cela ne se fera que dans le cadre d’un large front, réunissant le maximum de formations politiques et d’associations.  

Tout en gardant une possibilité au dialogue qui se poursuit au sein de l’ANC autour des rectifications à effectuer sur le projet final de la Constitution, elle semble déterminée à passer à l’action, si jamais un consensus n’est pas retrouvé. Taieb Baccouche a déclaré clairement sur Mosaïque FM qu’un accord a été trouvé entre l’UPT et le Front populaire afin de «revendiquer la dissolution de l’ANC et les institutions qui en émanent via des mouvements populaires», sans toutefois préciser de date.

L’opposition va-t-elle rejoindre finalement les revendications du mouvement Tamarrod ?

 

Plus de 870.000 signatures pour Tamarrod

Nadia Châabane, députée d’Al Massar, considère que ce mouvement manque un peu de maturité politique et que ses réclamations ne sont pas tout à fait réalistes et compatibles avec la situation tunisienne. Elle préfère que l’on attende les résultats du travail de la Commission des consensus au sein de l’ANC sur les articles polémiques de la Constitution avant de passer à n’importe quelle action populaire.   

L’opposition voudrait encore donner une dernière chance à la Troïka, afin de faire preuve de sérieux quant à la fixation des dates des élections, la dissolution des Ligues de protection de la Révolution et l’annulation de nominations partisanes, outre l’élaboration d’une Constitution consensuelle. «S’il n’y a pas d’intention d’aller dans ce sens, à quoi bon alors garder l’ANC ? Le peuple pourrait demander sa dissolution», exprime Mongi Rahoui, député du Front populaire qui annonce que des pourparlers ont déjà été engagés avec le mouvement Tamarrod Tunisie pour collaborer dans ce sens. De son côté ce mouvement poursuit son travail acharné sur le terrain dans le but d’accumuler les signatures. Il en a rassemblé, jusque-là, plus de 870.000. «Nous bénéficions d’un soutien extraordinaire de la part de la population qui nous surprend», note Héla Kraiem, responsable de communication au sein de Tamarrod. Le mouvement commence à avoir réellement du poids, ce qui incite plusieurs partis de l’opposition à s’y intéresser. Certains ont même cherché à l’infiltrer en manipulant quelques-unes de ses figures, ce qui a poussé Tamarrod à les exclure. «Notre devise est claire : nous ne voulons appartenir à aucune tendance politique ou partisane ! Nous sommes prêts à travailler avec les partis, à condition de servir les intérêts du pays», indique-t-elle. 

 

La riposte des islamistes

Sentant le danger, la Troïka commence, elle aussi, à préparer la riposte. Les menaces se succèdent de la part de ses leaders contre «ceux qui veulent renverser la légitimité». En témoigne la déclaration spectaculaire de Sahbi Atig, député d’Ennahdha, lors du sit-in de soutien à Morsi, tenu le 13 juillet avenue Bourguiba, où il a menacé de mort  «toute personne qui piétine la légitimité en Tunisie». Une déclaration qui dévoile les intentions violentes, voire meurtrières, du parti Ennahdha et de ses alliés, envers ceux qui oseraient remettre en cause le pouvoir des islamistes. Et ce ne sont pas que des paroles, car Ennahdha est en train de constituer des alliances afin de créer un Front. Le parti cherche à s’attirer les courants politiques anti-laïques comme Hizb Ettahrir et les salafistes. Il va même jusqu’à se rapprocher d’un ancien allié : Hachmi Hamdi et de son «Courant de l’Amour». Dernièrement, Ajmi Ourimi, membre du bureau exécutif d’Ennahdha, avait appelé son parti, sur sa page facebook, à revoir sa position de Hamdi, surtout suite à ses critiques envers l’action de l’armée en Égypte. Voilà donc la famille islamiste qui se rassemble de nouveau. Il est possible qu’elle soit rejointe par le Front destourien d’Hamed Karoui.

Désormais, deux clans  s’opposent.

 

Hanène Zbiss

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