Fin de la monarchie,naissance de la modernité

Depuis les élections du 23 octobre 2011, maintes tentatives sont exercées afin de manipuler l’histoire contemporaine de la Tunisie ou du moins la plier aux exigences des partis politiques soit par une glorification exagérée, soit par un dénigrement systématique de l’héritage bourguibien. Il serait du devoir de l’historien  et de toute personne cultivée de remettre les pendules à l’heure en procédant à une lecture objective, à froid et dépassionnée de notre histoire nationale.

 

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Les dossiers à remettre à l’étude sont nombreux et l’un des plus urgents demeure sans doute l’évolution historique de la Tunisie passant d’un régime monarchique à un régime républicain. Par anachronisme et avec une volonté non moins fourbe, il est devenu courant de nos jours de dresser un réquisitoire contre cette jeune République accusée d’être à l’origine de la tyrannie et du despotisme politique ; c’est pour les historiens avisés une fausse-bonne question ! Car la poser en ces termes (despotisme, tyrannie, laïcité, etc.), et procéder donc par jugements de valeur serait occulter le contexte politique, économique, social et surtout imaginaire de l’époque. Replacer les événements et les acteurs historiques dans leurs contextes est une approche scientifique de taille, qui pourrait expliquer à bien des égards le cours de l’histoire de la Tunisie indépendante et son devenir.

Les 15 mois de défis du gouvernement de l’Indépendance, avril 56-juillet 57

Il est significatif de remarquer qu’Habib Bourguiba était à la fois chef du gouvernement, ministre de la Défense nationale et ministre des Affaires étrangères. Le ministère de l’Intérieur fut dirigé par Taïeb Mhiri, un des plus proches collaborateurs de Bourguiba, mais autant dire aussi qu’Habib Bourguiba se montrait très méfiant quant à la direction des ministères de souveraineté. Ne comprenant presque rien aux affaires militaires, il dirigea ce ministère de la Défense, car il comprit très tôt l’éventualité d’un coup d’État, d’autant plus que les exemples ne manquaient pas.

La volonté du premier gouvernement, dit Bourguiba ou de l’Indépendance, fut confrontée dès sa formation à trois défis majeurs qui semblaient altérer la marche historique de Bourguiba et de ses compagnons de route et retarder peut-être cette historique déclaration :

– Le conflit yousséfiste qui tournait pratiquement à la guerre civile ;

– Le poids pesant du monarque Lamine Bey et de la monarchie husseinite tout entière qui faisaient barrage aux projets politiques de Bourguiba ;

– La souveraineté tunisienne toujours inaccomplie avec la présence de 22.000 soldats français dans les territoires du sud et à Bizerte, sans compter l’administration, la police et la gendarmerie toujours entre des mains françaises.

Le jeune État tunisien fraîchement indépendant avait pu pendant ces quinze mois (15 avril 1956-25 juillet 1957) procéder avec méthode, diplomatie et parfois par la force à instaurer le nouveau régime qui se voulait républicain. La déclaration de la République tunisienne, un certain 25 juillet 1957, n’était au fond que l’aboutissement de ce long et laborieux travail engagé par Bourguiba et son gouvernement.

Genèse de la République

Après les élections de la Constituante et la formation du premier gouvernement de la Tunisie indépendante, dit «gouvernement Bourguiba», Habib Bourguiba, chef historique incontesté s’est arrogé à partir du 15 avril 1956 des pouvoirs qui au fond auraient fait de son ministère un gouvernement de salut public. Les prérogatives qu’il s’est accordées sont larges et illimitées. Le gouvernement Bourguiba était en effet exempt de responsabilité devant la Constituante et encore moins devant le Bey, auquel Bourguiba ne vouait que dédain et mépris. La structure étant des plus totalitaires, le parti incarne l’État, l’État représente et incarne la Nation au sens bourguibien du terme (l’État-nation au sens limité du territoire tunisien et non dans la conception de umma au sens commun d’extra-territorialité). La volonté affermie de Bourguiba et de son équipe gouvernementale n’a pas été exempte d’une teinte à la fois personnelle et vindicative d’abord vis-à-vis de la famille beylicale, puis vers ses opposants (les partisans de Salah Ben Youssef) et l’instauration de la Haute Cour, l’épuration du ministère de la Justice des éléments zeitouniens et enfin des désignations à la tête de l’Administration centrale (gouvernorats, délégations, cheikhs) ainsi qu’à la tête des hautes institutions administratives.

En finir avec les youssefistes

C’était sans doute la question la plus épineuse à laquelle Bourguiba voulait faire face, car le premier acte de ce gouvernement fut l’institution, par le décret du 19 avril 1956 (à peine 4 jours après la formation du gouvernement) de la Haute Cour de justice, qui servait au fond à éliminer ses adversaires politiques. La menace de déstabilisation politique de la Tunisie était bien réelle. Brahim Toubal, délégué tunisien du CLAN (Comité de libération de l’Afrique du Nord) au Caire, continuait de son côté à adresser des mémoires et des notes à la Ligue arabe. Le 27 mars, puis le 2 avril, ce délègué demandait aux États afro-asiatiques de s’empresser de fournir des armes et des fonds à l’Armée de libération, de menacer la France d’une rupture diplomatique économique et culturelle, de faire pression sur l’OTAN et enfin de ne pas adresser de félicitations à la Tunisie pour son accession à l’Indépendance. La rébellion youssefiste s’est nettement intensifiée dans le sud et le sud-ouest tunisien. Le 31 mars, Mongi Slim, invoquant l’imminence d’une action youssefiste généralisée, aurait fait distribuer aux militants de son parti, à Tunis, 270 armes stockées jusque-là dans certains locaux du néo-destour ; des distributions auraient été ordonnées le 1er avril à l’intérieur du pays. 

Au cours de la très importante réunion tenue par le Bureau politique dans la nuit du 9 au 10 avril, Bourguiba, appuyé par Mongi Slim et Ahmed Ben Salah,  aurait annoncé son intention de faire voter immédiatement par la Constituante une loi martiale permettant de maîtriser l’agitation youssefiste. Le 12 avril, Salah Ben Youssef refusait de recevoir l’émissaire du néo-destour. Conscient de la forte position de Salah Ben Youssef  tant sur le plan algérien que dans la moitié sud de la Tunisie, le néo-destour, redoutant une guerre civile, s’est résolu à jouer à la fois de la menace et de la persuasion. Les youssefistes, quant à eux, paraissent de plus en plus décidés à pratiquer «la défensive offensive». Ils entendent profiter de tous leurs avantages dans la moitié sud de la Tunisie où ils sont déjà en très grande partie les maîtres du jeu.

La formation du premier noyau de l’Armée, de la Garde nationale et de la Police donnait à Bourguiba et son gouvernement des latitudes considérables pour en découdre avec la rébellion youssefiste. La traduction devant la Haute Cour des militants youssefistes en ces mois de janvier et février 1957 et les lourdes peines infligées aux accusés permirent à Bourguiba et à son gouvernement de procéder à d’autres réformes politiques et administratives structurelles. Mais restait

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un autre problème préalable aussi épineux à évincer : la monarchie !

Destituer la monarchie : le faire sans le dire

Lamine Bey, accusé par Bourguiba et de nombreux néo-destouriens d’être docile, voire d’être une marionnette, n’a pas été aidé par son âge avancé pour répliquer ou à même de tenter de s’opposer au processus engagé par son premier ministre Habib Bourguiba. En peu de temps, le gouvernement Bourguiba ayant toujours en tête le refus du Bey de sceller le décret portant la création de la Constituante (Al Majliss al Taassissi) et qui retirait presque toutes les compétences au monarque. Malgré les conseils de Bahi Ladgham à Bourguiba de ménager le monarque, en l’occurrence Lamine Bey, en lui octroyant des titres pompeux tels que «Roi de la Tunisie», Habib Bourguiba refusa, pensant qu’avec la demande de Chedly Bey de soustraire à la compétence de l’Assemblée constituante les sujets touchant à la famille régnante, aux Habous, à la Grande Mosquée, il ne pouvait y avoir de concession supplémentaire. Il faut dire aussi que Bourguiba ne pardonna jamais les fréquentes visites en grande pompe de Salah Ben Youssef au palais Beylical ; il y voyait justement un complot qui se tramait par une éventuelle alliance entre le Bey, les zeitouniens et les youssefistes. La deuxième décision de taille du gouvernement Bourguiba fut de charger le ministère des Finances d’administrer le domaine privé et le domaine de l’État affecté à la couronne par décret du 26 avril 1956. Bourguiba s’est empressé de remédier à cette «hémorragie». Ainsi et par un deuxième décret du 31 mai 1956 : «Tous les privilèges, exonérations, ou immunités de quelque nature que ce soit jusque-là reconnus aux membres de la famille beylicale sont supprimés». Le même jour, la Jamia des Habous, créée en 1874 et tous ses biens sont alignés à l’État et se voit simplement dissoute : un coup dur pour la Grande Mosquée de la Zitouna et la monarchie husseinite. La «liste civile» qui comprend les dépenses de la monarchie husseinite fut amputée de 80%. C’était en quelque sorte l’annonce d’une banqueroute royale et les assises financières de la monarchie semblaient s’évaporer à jamais. La Constituante et le gouvernement ayant soustrait la quasi-totalité des prérogatives politiques du Bey, il ne lui restait

 

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presque rien à gérer sauf la signature des décrets en attendant son éviction. Habib Bourguiba avait — sans la moindre équivoque — l’intention d’en découdre, mais au moment opportun.

Avec des réformes profondes touchant la justice par l’élimination des anciens de la Zitouna et l’intégration de jeunes diplômés de l’université française, l’adoption du Code du statut personnel (août 1956), la marche républicaine était en route. Au niveau du ministère de l’Intérieur, Driss Guiga procéda méthodiquement pour étendre une toile d’araignée sur tout le territoire en désignant les gouverneurs, les préfets, les cheikhs et grâce à l’abolition du poste de Caïd. De la base au sommet l’État, le parti régnait en maître absolu sur la Tunisie !

La déclaration de la République était l’aboutissement de tout un processus qui a duré plus de 15 mois pendant lesquels le démontage des anciennes structures administratives donnèrent lieu à des réformes substantielles et surtout à tout un travail de propagande afin de préparer les esprits à admettre le changement de régime politique de la Tunisie.

La première équipe gouvernementale. La Presse, 31 juillet 19

F.C. La première équipe gouvernementale (La Presse : 31 Juillet 1957) 

La République déclarée

Il faut dire que face aux relations tendues avec la Cour beylicale, Habib Bourguiba et la Constituante n’avaient pas de nombreux choix pour le régime politique à adopter ; le régime républicain semblait être le plus proche des aspirations politiques de l’élite dirigeante. Bourguiba précisait «…durant toute une année, jusqu’au 25 juillet 1957, nous avions examiné le genre de régime qu’il convient d’instituer. Je prononçai, ce jour-là, un long discours dans lequel je me gardai de formuler des griefs d’ordre personnel. (…) La République a été proclamée à la suite d’un vote de l’Assemblée constituante. Celle-ci présidée par Jellouli Farès qui, malheureusement, n’a pu s’élever à la hauteur d’un événement d’une telle solennité et ce pauvre diable s’est comporté en plaisantin. Pour signifier au Bey la proclamation de la République et l’abolition de la monarchie, on avait désigné Allala Belhouane vice-président de l’Assemblée et Driss Guiga qui était directeur de la Sûreté nationale. Le Bey a interdit aux photographes et aux cinéastes d’accomplir leur travail. Personne n’a eu l’idée de lui dire qu’il n’avait plus d’ordre à donner. On rapporte qu’avant de quitter le palais il écrivit une phrase incomplète sur le mur, avec l’intention apparente de l’achever à son retour que, sans doute, il estimait inéluctable» (Habib Bourguiba, Ma vie, mon œuvre, mon combat, 1977, p.334.).

À la déclaration devant la Constituante de la République, le gouvernement Bourguiba démissionna le 26 juillet et il fallait désigner un nouveau président de la République. Le nouveau gouvernement est alors formé de secrétaires d’État et non de ministres. L’équipe ministérielle est demeurée la même, seul Ahmed Ben Salah remplaça Mahmoud Materi à la  tête de la Santé.

La marche du nouvel État tunisien républicain vient de couper court à 252 ans de règne d’une monarchie husseinite dont il conviendra de retracer un jour le bilan.

Par Fayçal Cherif

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