Table ronde : clivages identitaires ,un débat passionnant et passionnel

Dès les lendemains de la Révolution tunisienne, la question identitaire  n’a cessé de nourrir polémiques et débats souvent passionnés.

Réunis, en marge de la 16e édition du Forum international de Réalités,  bon nombre d’intellectuels tunisiens et étrangers se sont saisi de ce thème en s’efforçant d’assagir le débat sans toutefois y parvenir.

 

Lors de son exposé introductif, l’universitaire Héla Ouardi a rappelé que la question de l’identité est au centre des débats et des combats en cours.  Elle concerne toutes les sociétés contemporaines parce qu’elle est en étroite relation avec la mondialisation. 

 

L’identité refuge

Si la question identitaire fait irruption dans les relations internationales aujourd’hui c’est parce que les sociétés se sentent embarquées dans un monde uniformisé qui nie leurs spécificités. Ceci engendre une réaction d’autodéfense contre ce phénomène d’uniformisation.

L’identitarisme risque de plonger le monde dans une guerre perpétuelle où la question  de l’identité nourrirait hostilité et méfiance.

L’alibi identitaire surgit quand une société se sent menacée par une autre voulant l’envahir, la contrôler ou cherchant à la faire disparaître. C’est pour cela, toujours d’après Héla Ouardi, que les identités se créent, se recomposent, se radicalisent ou se relâchent suivant les conflits et les oppositions de nature territoriales, politique, économique, etc. Ce que l’on appelle en  sociologie les stratégies identitaires qui correspondant plus  à un phénomène d’opposition qu’à un phénomène d’affirmation positive de soi.

 

Arabisme et francophonie

En justifiant son point de vue, Mme Ouardi s’est référée à la période de la colonisation en Tunisie où l’on a eu recours à ces mêmes stratégies identitaires. Aujourd’hui, le spectre de la colonisation est de retour en Tunisie à travers, d’après l’universitaire, la qualification des opposants politiques  de «racaille francophone» et «d’orphelins de la France.»

Dans le même contexte, Mme Houda Chérif, représentante du parti Al joumhouri, a rappelé que le débat autour de l’identité a commencé au sein de l’Instance de la réalisation des objectifs de la Révolution. Ce débat acharné avait l’air de se dérouler entre personnes n’appartenant pas au même pays et ne partageant pas les mêmes croyances y compris religieuses. 

On a assisté selon elle au début de l’instrumentalisation de l’identité. Le débat fut houleux entre francophones et non francophones. Entre ceux qui se considèrent Arabes, mais adhérant aux valeurs occidentales et ceux qui se pensent comme étant de vrais arabes et d’authentiques musulmans.

 

Un concept totalitaire

Mme Héla Ouardi considère que l’aspect défensif de l’identité pourrait jouer un rôle nocif lorsque l’identité se présente sous les traits d’une vertu absolue. Cela risque, selon elle,  de faire du discours identitaire le lit de l’ethnocentrisme. Dès lors, l’identité pourrait contenir les germes de l’intolérance et même mener à ce que l’on appelle «l’idolâtrie isolée de soi». Mieux encore, Alain Gérard Clément qualifie l’identité de concept totalitaire au sens où il enferme les sujets dans une totalité. L’affaire du drapeau (lorsqu’un salafiste a retiré le drapeau à la Faculté de la Manouba, NDLR), reflète le refus de l’emblème national par certains concitoyens. Elle montre que ces derniers veulent s’enfermer dans une identité religieuse exclusive qui ne reconnaît aucune autre identité pas même la nationale.

Le phénomène salafiste ainsi que la propagation du niqab en Tunisie ont résulté des troubles d’identité qui sont comparés à ceux d’une crise d’adolescence.

Malgré la dénonciation d’un phénomène potentiellement dangereux, le débat identitaire demeure tenace  parce qu’il est politiquement rentable. Il a souvent été instrumentalisé dans les conflits et les concurrences politiques. Lorsque la société et la classe politique traversent une situation de crise, il fait office de cache-misère idéal.

 

Wahhabisme/Islam tunisien

Mme Héla Ouardi a insisté sur le fait que la  religion aujourd’hui n’est plus un facteur de cohésion nationale tel qu’elle a été vécue et qu’elle est devenue un catalyseur de division. On ne cesse aujourd’hui d’évoquer les cas algérien et libanais comme scénarii qui menacent la Tunisie.

Il s’agit d’un clivage identitaire structuré par l’opposition entre un Islam dit tunisien et le wahhabisme, présenté comme idéologie menaçante. Abdelaziz Kacem, écrivain, qualifie le wahhabisme de «stalinisme bédouin,» car il représente une menace envers l’islam tunisien dit zeitounien. Faut-il rappeler que le wahhabisme a tenté de conquérir la Tunisie à la fin du 18e siècle, mais qu’il s’est confronté farouchement aux cheikhs de la zeitouna ? 

Aujourd’hui, ajoute Héla Ouardi, le wahhabisme est revenu à la charge pour tenter d’amener  les Tunisiens à renoncer à leurs traditions locales et s’inscrire dans l’Islam des premiers temps considéré comme un âge d’or.

Le problème le plus profond demeure l’opposition entre fondamentalisme et tradition locale. La vague de destruction orchestrée et organisée des mausolées dans la plupart des régions de la Tunisie en témoigne. La réaction des Tunisiens a été très hostile face à ces pratiques touchant aux fondements de la société.

Le clivage  entre islam tunisien et islam wahhabite n’est pas seulement d’origine théologique ou un simple combat d’écoles juridiques. Ils’inscrit plutôt dans une  «réédition» d’une forme culturelle locale qui refuse une forme mondialisée de l’Islam, ajoute Héla Ouardi.

Ce qui est plus grave c’est que ce clivage entre Islam tunisien et wahhabisme a engendré un autre, divisant les Tunisiens entre croyants et mécréants.

 

Une notion fortement sexuée

Héla Ouardi considère le corps de la femme comme champ de bataille identitaire. On désigne la femme comme gardienne de la pureté ethnisue et  de la transmission identitaire. Se jouant sur le terrain du corps de la femme, l’identité est donc une notion fortement sexuée. 

Sans parler des affrontements identitaires en Tunisie  sur le niqab, l’excision des petites filles, djihad ennikah, l’affaire FEMEN, le discours sur le corps féminin revient en force aux moments des crises politiques. La fétichisation du voile en Tunisie n’a pas commencé avec les islamistes, mais plutôt avec le combat national contre la colonisation.Bourguiba, lui-même avait écrit un texte en 1929 défendant le voile tunisien. Le contrôle de la sexualité féminine devient un enjeu essentiel dans les définitions de l’identité nationale.

 

L’identité nationale face à l’identité khaligienne 

Mme Souad Chater, universitaire, elle aussi, considère que la Tunisie vit désormais un débat identitaire qui se situe au centre de notre projet de société.

L’identité tunisienne épouse un itinéraire historique, une dynamique de progrès et une stratégie de développement humain et social depuis la colonisation jusqu’à l’ère de l’Indépendance. C’est pourquoi, poursuit Mme Chater,  il convient de ne pas sous-estimer l’effet de la dynamique interne et la réponse positive de la société tunisienne aux initiatives de progrès (égalité des genres, émancipation de la femme, scolarité, santé…). L’identité tunisienne se définit dans une large mesure par les acquis modernistes.

Toutefois, il faut distinguer entre deux identités parfaitement contradictoires. L’«identité de repli», qui ravale le patrimoine tunisien par une vision nostalgique opposée à la vision de Bourguiba. 

Cette «identité de repli» connaît désormais, un développement spectaculaire qui répond aux discours des nouveaux acteurs politiques et des campagnes de certains prédicateurs.

Une autre identité, qualifiée d’« identité d’emprunt» est propagée par  des prédicateurs étrangers venant notamment du Golfe. Se référant aux doctrines wahhabites, elle adopte une  attitude radicale prônant le djihad qui est sacré d’après cette doctrine. 

 

Objet identitaire non identifié (OVNI)

Khalil Zammiti, sociologue, considère que le terme «identité» est tellement flou et vague que personne ne peut préciser de quoi l’on parle exactement. Il s’agit d’une notion de sens commun et non pas d’un concept scientifique. 

Les sociologues ont défini l’identité comme «ensemble de traits qui sont communs à un groupe donné et à un moment donné». Ils se sont rendu compte que ces traits dont on parle étaient plus variés à l’intérieur d’un groupe que d’un groupe à l’autre. Cependant, l’identité demeure toujours efficace parce qu’elle rassure dans un monde social  qui bouge en permanence.

 

La division, nourriture de la société

Mme Hélé Béji, essayiste et écrivaine, rappelle que l’identité possède des origines philosophiques, anthropologiques et politiques. La décolonisation a mis en valeur la manifestation de la volonté d’affirmation de soi contre une puissance culturelle. 

Toutefois, Mme Béji  pense qu’il ne faut pas avoir une vision négative de la division et du clivage, car la division est «la nourriture de la société». La société est divisée par nature et par essence. La société où l’on n’accepte pas les conflits devient autoritaire. La démocratie se fonde en quelque sorte sur les conflits. Le signe même de notre existence est la division.

 

Médias et religion

Il existe toujours un pouvoir derrière le discours identitaire. Ce sont les grands médias qui proposent la mise en scène du mode identitaire. C’est dans les médias que cela prend une tournure despotique, puisque le discours dominant de l’époque nous oblige à revêtir une identité. Il s’agit même d’un pouvoir obscurantiste. 

De même pour le pouvoir religieux qui reste, lui aussi, est obscurantiste parce qu’il nous informe, tout comme le pouvoir  médiatique, mais sans pour autant nous donner les clés pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. 

 

Le marché identitaire

Ce fut ensuite à Hassan Arfaoui, directeur de la rédaction de Réalités, de prendre la parole en rappelant que l’identité est un terme essentiellement politique. Il y a un marché identitaire et des usages multiples de l’identité. Dans le contexte tunisien et arabe, il y a une tension qui caractérise la relation avec les pays du Golfe, pas seulement pour des raisons religieuses. Hassan Arfaoui met en exergue les appellations Maghreb/Machrek dans le monde arabe comme une métaphore qui exprime une tension entre ces deux ensembles. Le Machrek, étymologiquement lieu d’où le soleil se lève, sous entend qu’il est le berceau de la vérité, autrement dit de l’Islam et de la civilisation.  Le Maghreb est par contre le lieu du coucher du soleil, de l’ignorance et des ténèbres qui se laisse illuminer par le Machrek. Cette métaphore exprime, dès le départ, un rapport inégalitaire entre dominant et dominé.  Ce rapport de domination est d’ailleurs largement intériorisé jusqu’à nos jours et explique en partie nombre de positionnements identitaires et politiques sur la scène tunisienne.

M. Arfaoui pose aussi la question de la différence entre le wahhabisme et l’islam tunisien. Pour lui, l’islam dit tunisien a une validité qui le différencie du wahhabisme. Il s’agit d’un Islam hétérodoxe, syncrétique et populaire, fait de traditions diverses qui remontent très loin dans l’Histoire, contrairement à l’Islam wahhabite qui est orthodoxe, cérébral, littéral et exclusif..

Aussi, la Tunisie s’est dotée d’une solide tradition réformiste et d’une identité religieuse ouverte sur la Méditerranée, l’Europe et le monde contrairement à l’islam wahhabite qui demeure intégral et réfractaire à toute réforme.

La période actuelle est caractérisée par des débats et des combats identitaires et politiques qui peut conduire paradoxalement à une sorte de sécularisation.  

L’identité n’est pas fixe. Elle est en perpétuelle construction, elle est flexible par excellence.

Évoquant la question de l’arabité et de l’islamité, Hassan Arfaoui estime que si elle s’exprime comme un terme identaire exclusif, elle veut nous dessaisir de notre dimension méditerranéenne et antique. Notre Hitoire est plurielle : nous sommes Arabes et musulmans mais également Africains, Méditerrranéens, etc. et aucun terme identitaire ne doit exclure l’autre. 

Pour Youssef Seddik, philosophe et anthropologue, le mot identité signifie, comme en arabe, «l’autre» ou la troisième personne au singulier (il). L’orateur estime que s’il y a une idéologie religieuse qui a complètement annihilé l’ethnie, c’est l’Islam. Les Soudanais ou les Mauritaniens se présentent avant tout comme Arabes et non Africains. M. Seddik a mis en exergue la question de l’arabité en reprochant aux autres intervenants d’avoir «renié» l’arabité. Il se déclare fier d’être Arabe et musulman. Il est à signaler que les remarques de Seddik ont enclenché un vif débat dans la salle. 

 

Catalogue d’identités

L’amiral Jean Dufourcq, membre de l’Académie de marine et chercheur en affaires stratégiques, parle de poly-identités. Ceci suppose que l’on a le droit de choisir parmi un «catalogue» d’identités, celle qui nous paraît la plus confortable. M. Durfourcq parle aussi de l’identité élective, c’est-à-dire celle où l’on se sent bien et où l’on choisit d’apparaître aux autres. Répondant à une question de la salle sur les raisons expliquant le succès d’Ennahdha à l’étranger lors des élections du 23 octobre 2011, Hélé Béji a avancé plusieurs raisons, notamment celle de la propagande médiatique anti-islamique. Toutefois, d’après elle, la montée de l’Islam dans les pays occidentaux est due à la détérioration de la culture occidentale elle-même. 

Héla Ouardi, quant à elle, estime, en réponse à la même question, que les Tunisiens ont voté Ennahdha majoritairement parce que pour la première fois les musulmans à l’étranger se retrouvaient dans un statut de minorité ethnique et dans un environnement qui n’était pas le leur,  qui leur était même hostile. Il s’agit d’après elle d’une forme de revanche.

 Mohamed Ali Ben Sghaïer

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