Redistribution des cartes

L’exploration. C’est le terme par lequel les Européens qualifient le projet de statut avancé entre la Tunisie et l’Union européenne. Fini le temps des négociations d’avant la Révolution qui marque un tournant dans les relations tuniso-européennes, vieilles de  44 ans. 

 

Dans l’absolu, l’accord est important. Mais sera-t-il bon pour la Tunisie, notamment dans ses détails? Oui à condition que notre pays sache bien négocier avec l’Union européenne, ce qui dépendra des négociateurs qui représenteront la Tunisie. Jusque-là nous n’avons jamais rencontré un négociateur tunisien. D’ailleurs, l’Institut arabe des chefs d’entreprises (IACE) en collaboration avec la commission européenne a organisé un événement intitulé «le statut de partenaire privilégié pour la Tunisie : craintes et opportunités» pour débattre le sujet du statut avancé de la Tunisie avec l’UE. L’IACE a invité les deux parties, l’européennes et la tunisienne. Ainsi nous avons pu rencontrer quelques négociateurs européens. M.Ignacio Garcia Bercero, directeur à la direction générale pour le Commerce à la Commission européenne, chapote une équipe qui connait le dossier tunisien jusqu’aux moindres détails. M. Bercero bénéficie d’une expérience de négociateur depuis plus de dix ans. Selon lui, un bon négociateur est celui qui détient toutes les ficelles de son dossier. Il doit aussi être agressif, intelligent et avoir un mental de fer pour l’endurance des conditions imposées par le pays qu’il défend. En revanche, les négociateurs tunisiens n’étaient pas au rendez-vous. Parce que le gouvernement ne les a pas encore nommés. Selon des bruits de couloir, un comité national de négociateurs sera bientôt créé et sera composé de représentants des ministères. Sur quels critères et sur quelles compétences les négociateurs tunisiens seront-ils sélectionnés ? Nous n’en saurons pas plus pour le moment. 

 

Le programme du statut avancé  

Le statut permettra des avancées sur les quatre points inscrits à son programme, à savoir la coopération politique (dialogue politique, justice, Droits de l’Homme, sécurité, etc.), l’intégration économique et sociale (cadre macro-économique, environnement des affaires, Code des investissements, lutte contre la corruption, libre-échange, suppression des tarifs douaniers, emploi, infrastructure, coopération Sud-Sud, énergie, TIC…), coopération sur les questions humaines et scientifiques (développement des compétences, santé, culture, jeunesse…) et politique de soutien (aide, moyens financiers, formation…). Ces avancées une fois réalisées permettront une mobilité sans conditions des marchandises, des biens, des capitaux et surtout des hommes. 

 

Quels avantages ? 

Pour certains, la Tunisie pourrait tirer maints avantages de son nouveau statut de partenaire avancé : attraction des investissements directs étrangers qui par conséquent favoriseront la création d’emplois. Les aides financières, elles, devraient affluer vers la Tunisie. Après les produits industriels, d’autres secteurs attendent la libéralisation du marché, à savoir les services et l’agroalimentaire. Cela impliquera une forte amélioration des produits locaux qui seront compétitifs devant les Européens.  Des échanges à forte valeur ajouté, c’est ce qui manquait avant entre les deux parties. Les TIC et le know how en technologie seront échangés entre les deux parties, une fois que le statut avancé sera défini. Ledit statut mènera à la mobilité, pas uniquement des marchandises, mais aussi des hommes, que ce soit les hommes d’affaires, les chercheurs, les étudiants, les commerciaux… Un atout incontournable au service de l’économie tunisienne.  

 

Quelles menaces ? 

Pour d’autres, des menaces importantes peuvent se faire jour avec l’obtention du statut de partenaire avancé. Le volet sécuritaire est un carton qu’utilise depuis toujours l’Union européenne contre la libération des hommes. L’UE changera-elle d’avis ? Surtout pas en ces temps d’insécurité à l’intérieur de la Tunisie et sur ses frontières. Le chapitre mobilité est le plus difficile à débattre et peut-être que l’Union européenne trouvera plus d’arguments pour défendre sa cause. Deuxième menace, c’est la compétitivité du pays par rapport aux pays du Nord. Avant de libérer certains secteurs, la Tunisie est tenue de réformer et d’assainir ses secteurs à faible valeur ajoutée. Pour y arriver, la Tunisie a besoin de l’assistance technique et financière de l’UE. Comme cela a été le cas pour le secteur de l’industrie, quand la Tunisie a mis en place un programme de mise à niveau (PMN). Ce programme a été fortement soutenu par l’UE. L’assistance européenne a couvert notamment les aspects liés à la production, la commercialisation, le contrôle de la qualité, l’organisation et la gestion et la formation.  

 

Bilan de la libéralisation de l’industrie 

La libéralisation du commerce et l’accord d’association signé avec l’UE conduisent essentiellement à l’ouverture de l’économie à l’international, le démantèlement total des DD de 1996 à 2008 et la concurrence directe des produits, notamment européens, y compris sur le marché local. Le 17 juillet 1995, la Tunisie devenait le premier pays sud-méditerranéen à se lier à l’Union européenne par un Accord d’association. Le programme de mise à niveau (PMN) du tissu industriel est l’un des fruits de cet accord. Ce programme a pour objectif de préparer l’industrie tunisienne  être compétitive devant l’industrie européenne. Selon les résultats de ce PMN, les entreprises qui en ont bénéficié ont réalisé des gains de productivité appréciables par rapport aux autres secteurs. Le gap de 27% à combler par rapport à la zone euro contre 40% pour les services en est témoin. Des entreprises ont pu exporter pour la première fois grâce au PMN. Les résultats enregistrés ont prouvé que les entreprises ayant suivi ce PMN sont capables de faire face aux défis de la globalisation. À partir de là, la croissance a été soutenue  malgré la pression de l’ouverture totale. Ainsi les exportations ont remarquablement évolué. Elles sont passées de 3.000MD avant 1995 à 18.722MD en 2008. Les investissements se sont accélérés jusqu’à 19,3 pour la même période. Les IDE ont également fortement augmenté et sont passés de 24 MD en 1995  à  642 MD en  2008. Les autres secteurs, notamment agricole et agroalimentaire, une fois soumis à un programme de mise à niveau, réaliseront les mêmes évolutions. Il faut rappeler que les agriculteurs européens sont subventionnés, un élément qui rendra difficile les négociations entre les deux parties. 

 

Najeh Jaouadi

 

Chiffres

Plus de 80% des exportations et 77% des importations de la Tunisie se font avec les pays de l’Union européenne. Sur les 3.200 entreprises installées en Tunisie, 2.700 sont européennes. 270.000 emplois créés par des investisseurs étrangers sur les 360.000 sont le fruit d’entreprises européennes. Et 90% des touristes sont européens. Ceux qui sont contre un sStatut avancé avec l’UE ont tendance à oublier ces indicateurs. L’économie tunisienne est carrément naturellement impliquée dans l’UE. 

 

Fonds d’entreprise américano-tunisien

Au secours des PME tunisiennes

Dans le cadre de l’assistance à une démocratie naissante, les États-Unis viennent d’annoncer la création d’un fonds d’entreprise américano-tunisien pour le développement du secteur privé. Depuis la Révolution, les aides américaines pour soutenir la transition démocratique ont atteint 350 millions de dollars. 

Un versement immédiat de 20 millions de dollars, le capital du fonds et s’élèvera jusqu’à 100 millions de dollars sur cinq ans, a annoncé Bowman Cutter, le Président du Conseil d’administration de ce fonds. Il s’agit d’une subvention offerte par le gouvernement américain. «L’approvisionnement du fonds évoluera suivant les décisions du Congrès américain, mais je suis là pour défendre la cause tunisienne» a ajouté M. Cutter. L’initiative venait à l’origine de M. Barak Obama, président des États-Unis qui, dans son discours prononcé il y a deux ans  sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, avait annoncé «un grand plan économique de soutien à la démocratie». Les premiers pays où il est réalisé, sont l’Égypte et la Tunisie. Le fonds américano-égyptien a lui été créé en mars 2013. 

L’initiative a été soutenue par M. Kerry, sénateur à l’époque et actuellement ministre des Affaires étrangères américaines. Il faut rappeler que les États-Unis ont aussi créé ce même type de fonds d’investissement  en Europe de l’Est à l’aube de la chute de l’ex-URSS (l'Union des républiques socialistes soviétiques). Selon M. Cutter «L’objectif de ces investissements en  Tunisie, est de promouvoir l’investissement dans le secteur privé, développer les PME (représentant plus de 90% du tissu industriel  du pays) et créer des emplois». Ce fonds investira dans des secteurs sur lesquels s’effectuera des réformes et la femme «entrepreneur» sera privilégiée. Le fonds investira notamment dans les régions démunies.

 

Une loi américaine en Tunisie

«La décision n’était pas facile pour les États-Unis d’instaurer ce fonds, surtout qu’il fallait prendre des décisions sans le contrôle des gouvernements. Et c’est parce que l’argent est américain que ce fonds a été créé suivant la loi américaine en vigueur. La gestion et la gouvernance suivront la législation américaine» précise M. Cutter. Mais les Américains craignent pour leur argent. Ils éviteront ainsi toute tentative de corruption ou de  mauvaise gestion. D’ailleurs les principales valeurs de ce fonds, selon le président du conseil d’administration, sont  la transparence et la bonne gouvernance. Pour y parvenir, c’est M. Cutter qui choisira minutieusement les membres du Conseil d’administration composé de six Américains et de trois Tunisiens. Se doter d’une carrière internationale dans le monde des affaires et dans les investissements sur les marchés émergents est l’un des critères de choix de ces membres. Le fonds d’entreprise américano-tunisien dispose actuellement d’un bureau à Tunis, mais les détails sur les critères des PME qui vont bénéficier de ce fonds, les modalités d’octroi du crédit, les secteurs d’investissements et les membres du conseil d’administration seront précisés dans les trois mois. «Toutes les institutions publiques parties prenantes dans l’économie tunisienne, contribueront à la réalisation des objectifs de ce fonds» a ajouté M. Cutter, qui était présent au FIS 2013 et qui a prononcé un discours pour renouveler le soutien des États-Unis pour la transition démocratique de la Tunisie. 

N.J

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