Promenades chez les irréductibles

Par Alix Martin

En ce « joli mai » qui voit revenir au Kef du fond des âges, le Mayou, qu’on fêtera sans doute. Rappelons un autre des traits caractéristiques qui font l’identité des gens de la région : la résistance à l’oppression.

    

Le Kef

Nous savons tous qu’il a toujours été un môle militaire auquel se heurtaient les armées étrangères. N’était-il pas durant la Campagne de Tunisie, en 1942-1943, le Grand Quartier général des forces du « Monde Libre » – que la Tunisie avait déjà rallié sur les conseils du Président Bourguiba ! – opposées à la barbarie nazie ? Mais n’est-il pas vrai qu’un bey aurait déclaré : « je suis tranquille : j’ai marié ma fille Tunis au Kef » !

Le Kef n’a-t-il pas été un des bastions de la résistance durant les luttes des indépendances tunisienne et algérienne ? Même le deuxième président de la République y a participé en tant qu’officier servant au Kef. Toute la région n’a-t-elle pas participé à l’énorme révolte de 1864 dirigée par Ali Ben Gh’dhahom ?

Vous connaissez Le Kef tout entier ? Parions que non : vous n’êtes jamais allé dans le mausolée de Sidi Ali Tbarki, le père de Hussein fondateur de la dynastie husseinite. Il vient d’être bien restauré.

 

Koudiat soltane

Les promenades commencent tout de suite après le pont sur l’oued R’mel, à 10 kilomètres au sud-ouest du Kef, sur la route P.5 menant à Sakiet Sidi Youssef. Le souvenir du dramatique bombardement de 1958 hante encore les lieux puisque au pied de la colline voisine de Koudiat Soltane, en face du poste de la Garde nationale bâti au bord de la route, on devine encore les restes du camp aménagé par les résistants algériens. Il était composé de petits abris à demi enterrés que l’érosion a effacés en grande partie. Quel dommage que tous les mégalithes qui formaient « la plus importante nécropole mégalithique régionale » en 1997, aient disparu !

 

Le gharn el afaya

Quelques kilomètres plus loin, au bord de la « nationale » P.17, menant à Tajerouine, une plaque invite à emprunter une large piste très carrossable conduisant aux « forêts du Gharn El Afaya » se dressant à l’Ouest.

Au bout de 2 à 3 kilomètres, on arrive à un embranchement. La piste de gauche, conduit aux vestiges d’un antique « poste romain ».

La piste de droite mènera les marcheurs, qui auront laissé leur voiture au carrefour, jusqu’au sommet du mont. Une magnifique promenade dans une forêt de pins d’Alep. Là-haut, à la cime, à proximité de la tour de garde des forestiers, se dressent d’énormes blocs : vestiges d’une citadelle berbère dont une grande partie semble s’être éboulée le long de la falaise ocre de la face sud du mont. La montée, surtout, puis le retour prendront plusieurs heures : d’autant plus de temps, qu’on aura pris davantage de plaisir et qu’on aura rêvé à la résistance des Numides aux occupations romaines et byzantines.

 

Jezza / Aubuzza

Après avoir dépassé la plaque indiquant le Gharn El Afaya, le long de la route P.17 vers Tajerouine, un peu avant d’arriver à, ce bourg, une autre plaque routière, sur la gauche, indique le village de Jezza.

La route, toute neuve, serpente entre des champs cultivés et, au sommet d’une éminence, on arrive au village. On le dépasse et on plonge littéralement dans la vallée aux pentes raides d’un oued. Sur la droite, au sommet de la pente, se dressent les vestiges d’une citadelle sans doute d’époque byzantine, aménagée en parc à bestiaux. L’oued a éventré le bourg d’époque romaine.

Derrière le village, un curieux marabout, encore vénéré, mais très abîmé surplombe un petit cimetière aux sépultures blanches.

Jezza / Aubuzza, dernière retraite du chef des Musulames, Tacfarinas qui a résisté 7 ans durant à deux légions romaines avant de mourir en combattant, ici même, en 24 après J.C. !

Un peu plus loin, une autre « citadelle » a été bâtie sur une colline. Quel dommage que ces vestiges soient abandonnés aux ravages des crues de l’oued. Mais, même en ces temps heureux où la paix règne dans le pays, n’oublions pas les luttes du groupe des combattants de Jezza contre les troupes coloniales.

 

Mahjouba / Tituli

Si l’on est resté sur la route P.17, on pourra s’arrêter un moment à Tajerouine au nom d’origine berbère. Le bourg recèle quelques vestiges d’époque romaine. La bataille ayant opposé l’armée romaine du Consul Marius à celles des rois Bocchus et Jugurtha en 107 avant J.C. pourrait s’être déroulée aux alentours, à moins que ce ne soit au pied de Koudiat Soltane.

Quelques kilomètres après Tajerouine, on peut emprunter la route P.18, vers la droite, menant à Kalaat Esnan et, presque aussitôt, tourner à gauche, vers le sud et le bourg de Mahjouba. Une piste carrossable mène aux vestiges de Tituli antique.

On sera surpris par le curieux monument cultuel voisin : une « mosquée » composée d’un enclos à ciel ouvert. Et, on découvre presque au sommet de la colline, masquée par une petite falaise, l’entrée d’une grande forteresse. On voit encore l’enceinte mégalithique et les rues qui séparent les îlots d’habitation. Les innombrables tessons de poteries prouvent qu’elle a été habitée depuis l’époque romaine – et sans doute avant – jusqu’à une date récente. Contre qui sa population a-t-elle lutté, s’est-elle défendue durant des siècles, voire deux millénaires ?

 

La Table de Jugurtha

La « résistance » est une tradition en ces lieux depuis l’aube de l’histoire. Les Numides y ont lutté jusqu’au bout contre l’impérialisme romain. Il se dit que les populations byzantines y auraient cherché refuge, après la défaite du Patrice Grégoire face aux armées arabes, près de Sbeïtla. On rapporte aussi que même le père du grand Ibn Khaldoun s’y serait réfugié au soir d’une déroute. Les troupes révoltées des Hnancha vers 1640 s’en seraient servi de point d’appui. Les chroniques racontent qu’une armée devait accompagner les percepteurs du bey dans la région et que les populations locales lui jetaient, en guise d’impôts, la dépouille d’un chien crevé !

La Kalaat a été un haut lieu des combats pour l’indépendance de l’Algérie. Le village à demi enterré construit près de Aïn Aneg, à ses pieds, le prouve. Tout le monde se souvient des coups de canon de l’armée française, tirés depuis l’Algérie toute proche, sur la Kalaat servant d’observatoire.

 

Mais où loger ?

On n’a que l’embarras du choix ! Il existe au Kef toute une gamme d’hôtels et même un établissement appart-hôtel et d’excellentes maisons d’hôtes.

Les amateurs de « couleur locale » iront découvrir, à Tajerouine, un petit hôtel propre et confortable ainsi que les cuisines saines, délicieuses et peu coûteuses de nombreuses petites « rôtisseries ». Il en est d’autres, excellentes, à Dahmani, à Jérissa et à Kalaat Esnan.

Et puis, les amoureux de la nature, de l’histoire et de la cuisine régionale, voudront fréquenter le « prochain » « Dar Manaï ». Une ferme sera bientôt aménagée en gîte rural par une dame originaire du lieu : les environs s’appellent Henchir Manaï, du nom de son clan installé ici depuis des temps immémoriaux, le long de la route menant de Jérissa à Dahmani, près de l’ancienne gare de Fej Ettameur.­­

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