Pénible réveil après un long sommeil

Par Khalil Zamiti  

Après avoir tant et plus caressé les salafis dans le sens du poil en dépit d’outrances inouïes, voici venu le temps des lois mises en application. Les ministres de premier plan tirent maintenant, à boulets rouges et à bout portant sur leurs anciens compagnons de prison. A l’invitation de l’État islamiste et lié aux USA revient le rire narquois de Bourguiba. Par l’entremise paradoxale du bras nahdhaoui, ce rire légendaire poursuit aujourd’hui, les djihadistes au nom de la démocratie.

Longtemps ouverte aux prédicateurs wahhabites, la Tunisie ne serait plus, comme par magie, ni terre de djihad conquérant, ni même lieu de prédication.

 

La drôle de mutation

Face à pareil réveil après un si long sommeil, la malice du vocabulaire populaire propose à l’esprit l’emploi moqueur de l’expression « saha ennoum ! ». Où étiez-vous donc quand les inquisiteurs soit-disant protecteurs de la Révolution agitaient les bâtons, exhibaient leur fanion menaçant, hurlaient avec le vent violent, agressaient les « mécréants » et lynchaient à volonté, mais néanmoins traités de« nos enfants » ?

 

Le pouvoir n’est pas à partager

Pour les Abou Iyadh et leurs alliés d’Aqmi, l’opportuniste recours aux règles impies par ce pouvoir honni donne à voir Ennahdha pour un parti sans foi, ni loi. Mais par delà cette accusation, la brusque mutation des gouvernants suggère une première interrogation. D’où sourd la soudaine prise de position, favorable, semble-t-il, à l’opposition après un si long dialogue de sourds ? La réponse à ce pourquoi va de soi.

D’abord, fort utiles aux nahdhaouis par leur précieux appoint apporté au combat livré à l’adversaire commun, les « enfants » plus enclins à l’instauration de la charia sans tarder, finissent par entrer en conflit ouvert avec le père bien obligé de plaire au grand Satan. Après le bout de chemin parcouru, ensemble, vers la charia, la guerre des chefs pour le pouvoir assurera, au plus fort, l’ultime victoire tant l’autorité n’est jamais à partager. Sitôt le chah dégagé, Khomeïni sabre, sans pitié, Ansar Mosadak, ces djihadistes communistes. Béni Sadr en fera les frais. Outre le système d’alliance, une préoccupation majeure taraude l’esprit des surpris par l’essor politique du religieux en Tunisie et ailleurs. Une fois bloquées à tous leurs niveaux, surtout économiques et militaires, par les rapports internationaux d’inégalité, les sociétés dominées recourent au champ culturel, où figure la religion, pour tâcher de briser l’étau. A titre métaphorique, l’imagination suggère une pieuvre dont l’ensemble des pseudopodes seraient attachés sauf un seul par quoi elle essayerait de se libérer.

 

L’emprise théocratique

Toutefois, dans cette hypothèse ou une autre du même genre, les urnes imposent le surplomb de la religion depuis la Révolution du 14 janvier. Dans ces conditions, la progression de l’emprise théocratique paraît surcompenser la régression des autres flux sociaux en ces temps où les dégâts de l’ennui aidant, la vie sans qualité, les ravages de la misère journalière, du chômage durable et de la drogue immonde, inondent une jeunesse privée de sens et de reconnaissance. Alors l’effectif numérique d’Ansar Acharia serait, peut-être, minoritaire, modique ou même famélique mais vu l’attrait universel du référentiel coranique partagé par un milliard, il serait quelque part prématuré d’insinuer la victoire et d’annoncer la fin de l’histoire pour les Ansars à l’heure où Mokhtar Ben Mokhtar, donné, à tort, pour mort, attaque Areva et promet de continuer encore à frapper les intérêts français après l’audacieuse opération d’Inaménas avec ou sans fatwa.

Fourvoyée entre l’enclume progressiste et le marteau salafiste, Ennahdha feint de consentir au pire pour désamorcer les tensions afin de mieux rebondir. Car, tôt ou tard et malgré la sécularisation imposée par l’exercice du pouvoir humain, trop humain, la charia, soit-disant adaptée à la modernité, sortira de son tiroir provisoire quand bien même la transition du laxisme à la fermeté paraît tout modifier.

 

Sévir à contre-cœur

Déjà des voix passées maîtresses dans l’art de tendre la perche reprochent au ministre sécuritaire d’opter pour la rigidité par l’interdiction du congrès. Peu après, Ghannouchi et Laârayedh atermoient pour la énième fois. Ils convient les salafistes à réintégrer le bercail national par le respect des lois. Nous sommes bien obligés de sévir contre nos frères et sœurs mais, sachez-le, c’est à contre-cœur. Il ne fut jamais question, nonobstant vos mines et nos canons, de vraiment couper les ponts. Munis d’un prétexte providentiel, nous avions filé à l’anglaise au moment où le pas des nôtres assumait le risque de « chevrotiner ». Seuls Bourguiba, « le Combattant suprême » et Ben Ali le petit, avaient osé imposer la rupture définitive au temps où il s’agissait pour le modernisme, d’occuper les territoires évacués par« l’obscurantisme ». Ce mot fourre-tout, vague, nébuleux, flou, charrie avec lui, le brouillard où chacun fourgue l’opinion conforme à son schisme. L’employeur d’un lexique où défilent tour à tour la polygamie, l’inquisition ou l’excision perçoit et sait de quoi il parle avec précision. Mais l’usager du qualificatif « obscurantiste » recourt à un discours devenu banal où règne l’obscurité la plus totale. Furieux, un ancien collègue de lycée, devenu PDG dans le secteur du fluor, incrimine en pleine rue et à haute voix « la grossièreté », « l’obscurantisme » et« l’inconséquence » de ses grévistes. Ils bloquent l’appareil de production et réclament l’augmentation des rétributions.

 

Du peu élevé au mal élevé

Auparavant, un patron de presse me faisait part d’un certain regard où il subodore, chez les employés, un parfum de « vulgarité » associé à un manque d’égards depuis l’accès de « l’obscurantisme » au pouvoir. Le mot« vulgaire », « gô’r »en parler tunisien, provient du latin vulgariset signifie la multitude, le commun, l’ordinaire, le prosaïque, le bas, l’impoli, le grossier, le populaire, le sans finesse ni délicatesse. Un pas vite franchi dans l’échelle de la hiérarchie passe du peu élevé au mal élevé.

Or, le salafisme trouve meilleur accueil parmi les moins nantis.

D’emploi bien plus fréquent, là-haut, dans les quartiers huppés, le terme« obscurantisme », authentique auberge espagnole, a portée liée avec la relation tissée entre classes dangereuses et classes accapareuses. La religion mêle son grain de sel à une lutte perpétuelle où les privilégiés, contents d’être venus au monde et d’y voir clair n’essaient guère de comprendre les raisons ni de la misère, ni de sa colère meurtrière.

K.Z.

 

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