Panel 1: Processus de transition politique, de l’optimisme mesuré au pessimisme…

Les premières explosions de joie exprimées par les peuples libérés appartiennent au passé. Depuis plus de deux ans, les pays qui ont connu des soulèvements ayant entrainé la chute de leur dictateur, vivent aujourd’hui des transitions politiques. Quel bilan faire de ce processus à l’issue incertaine et comment favoriser la construction pacifique  d’une démocratie ? Telles sont les questions auxquelles devaient répondre les intervenants dans le premier panel du Forum International de Réalités. 

 

«Comme tout évènement historique, la révolution peut connaître le meilleur comme le pire. Le soulèvement en Syrie a abouti à une barbarie alors qu’en Tunisie, en Libye et en Egypte, un processus démocratique est en cours », a déclaré en guise d’introduction le président de la séance Me Sami Mahbouli, également éditorialiste à « Réalités ». Autour de lui des experts, représentants de la rive nord et sud, devaient « esquisser un premier bilan, en évaluer le degré de réussite, les ratés, les lacunes et les faiblesses ».

Un modèle de transition particulier ? 

Les expériences connues et étudiées dans les pays d’Amérique du Sud et d’Europe de l’est sont-elles transposables aux pays arabes et à la Tunisie en particulier ? Certes, il existe, selon Taïeb Baccouche, des « dénominateurs communs » à tous ces pays qui ont vécu des transitions. Cependant, le Secrétaire général de Nidaa Tounes, nuance aussitôt ses propos, en rappelant l’incertitude de la transition tunisienne.  « Je ne saurais dire si nous vivons une période  de transition démocratique. Nous sommes à la croisée des chemins ce qui ne signifie pas que nous faisons un retour en arrière. Toutefois, rien ne garantit que nous allons faire un passage de l’autoritarisme à la démocratie », a-t-il déclaré.  Et les exemples illustrant « cette anomalie » ne manquent pas selon l’ancien ministre de l’Education sous le gouvernement de Béji Caïd Essebssi : les principales revendications de la Révolution, à savoir la liberté et l’éradication du chômage n’ont pas été réalisées, les jeunes comme les femmes  demeurent les grands absents de la vie politique et des élections du 23 octobre.  « Il existe un problème dans le processus de transition démocratique en Tunisie. Il a besoin d’une nouvelle dynamique. Nous sommes dans une période délicate. Des dangers nous guettent. C’est à la société civile de se mobiliser pour remettre les choses sur le droit chemin », a-t-il conclu.

 

Le verre à moitié plein

Le constat préalablement fait par le Secrétaire général de Nidaa Tounes était loin d’être partagé par, Zied Laadhari. En effet, selon l’élu nahdhaoui « tout en souscrivant à certains doutes, appréhensions voire inquiétudes avancées », il convient de  « relativiser en termes de bilan global de la situation ». « Une dynamique s’est installée après le bouleversement de 2011. Nous ne sommes ni entrés dans le nouveau, ni sortis de l’ancien. Nous devons nous rappeler que nous évaluons une situation de transition et non une démocratie établie et donc répondre à une question : malgré les difficultés et les obstacles, cette transition prend-elle la bonne ou la mauvaise direction ? Je peux voir la moitié pleine du verre », a-t-il avancé. Et pour le député et membre du Bureau politique du mouvement Ennahdha, les avancées  ne manquent pas. Elles sont économiques puisque « nous sommes passés d’un état de récession à un taux de croissance positive ». Elles sont politiques car des progrès remarquables ont été effectués dans  la dernière version de la constitution. Elles sont également institutionnelles avec la mise en place de la Haute autorité indépendante de la Communication audiovisuelle (HAICA) et celle en cours de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE). Et si l’élu estime que la « transition nécessite du temps », il regrette aussitôt « que l’on soit entré tôt dans une phase de compétition », rappelant qu’à la suite des élections du 23 octobre « le parti Ennahdha avait voulu faire un gouvernement d’union nationale ». Les deux affirmations, le bilan comme l’initiative du gouvernement national, ont aussitôt été contredites par l’assistance lors du débat. « Arrêtons l’autosatisfaction ! Le pays est en difficulté et cela n’a rien à voir avec 2011. Nous vivions une révolution cette année-là. Aujourd’hui, c’est la catastrophe économique », s’est exclamé Salem Kilani. « Il faut dire la vérité, a déclaré le politologue Cherif Ferjani. Certes, Ennahdha voulait un gouvernement national, mais à ses conditions. N’oublions pas que cette même majorité sortante a par la suite refusé le gouvernement de technocrates à Hamadi Jebali ».  « Il est toujours possible de changer toutes propositions. Même s’il y avait des éléments à critiquer, le fait de la rejeter d’emblée ne révèle pas une volonté d’entrer dans ce partenariat », a répondu Zied Ladhari. 

 

L’exception algérienne ?

Invité à témoigner de l’expérience algérienne, l’Ancien Premier ministre (algérien), Sid Ahmed El Ghozali devait répondre à une question maintes fois posée : une transition démocratique est-elle possible en l’absence de révolution ? Le meilleur exemple pouvant illustrer cette interrogation étant l’Algérie…Selon le haut responsable, qui était aux affaires au moment des évènements tragiques qu’a connus l’Algérie au début des années 90, il existe un problème de « terminologie ». « Je sais que la Tunisie est en transition… L’Algérie, aussi, est en transition depuis 25 ans mais ce n’est pas la même», a-t-il déclaré rappelant une histoire  violente notamment marquée par la douloureuse colonisation (120 ans) puis la lutte de libération  ou encore les évènements d’octobre 1988 (dont le bilan a été de 500 morts en une semaine). La différence ne repose pas uniquement sur le contexte. Sid Ahmed El Ghozali  a également tenu à relativiser toute la symbolique existant autour du texte constitutionnel. « En Afrique du Nord, la mère des réformes était la constitution algérienne (1989)  mais elle est restée lettre morte. Pire, elle a été violée pendant 25 ans. En Tunisie, la situation était différente car le pouvoir était autoritaire dans ses textes. La chute du régime avait un sens. En Algérie il y a une différence entre les lois, le discours politique, et la pratique », a-t-il martelé. Quant à l’exception algérienne ? L’ancien Premier ministre s’est déclaré à son propos fortement « pessimiste ». « Combien de temps le pouvoir algérien a-t-il les moyens de s’acheter la paix sociale ? Notre système est mauvais mais j’ai eu tort de penser qu’il était possible de le changer dans l’ordre sans  la révolution », a-t-il dit.

 

L’impasse libyenne ?

Nombreux, sont ceux qui s’interrogent sur la transition démocratique libyenne et ses perspectives d’avenir. Le régime libyen, sous les feux des projecteurs ces dernières semaines, semble avoir du mal à asseoir son autorité. « Il aspire à mettre en place un régime capable de relever les défis auxquels est confronté le peuple libyen. Nous sommes encore dans l’incertitude. 

Aujourd’hui, je peux simplement vous dire que la  Libye pourrait aboutir à une autre guerre comme à un Etat stable », a expliqué  le Libyen Ibrahim El Ghali, spécialiste de droit constitutionnel, interrogé à ce sujet.  Avant de nuancer aussitôt : « En dépit des problèmes de l’est (de la Libye), il y a une stabilité. La Libye est un vaste pays. Dominer le territoire n’est pas chose aisée ». Toutefois, plutôt que d’aborder le problème de la violence ou du terrorisme, le constitutionnaliste, s’est davantage montré inquiet par « cette transition essentielle mais non démocratique ». « Nous essayons d’être gouvernés par les meilleurs. Il est normal que le pouvoir soit entre les mains de quelques-uns mais j’espère que cette période ne sera pas longue. En l’allongeant, on allonge une réalité qui n’est pas la démocratie. Cela pourrait donner envie au gouvernement de vouloir rester.  Or, le pouvoir doit émaner du peuple et le résultat final de la transition politique doit aboutir à un régime politique qui se fonde sur une constitution », a-t-il estimé.

 

Et l’Europe ? 

La gravité de la crise européenne est-elle un facteur qui risque d’entraver ou de détourner l’intérêt que porte l’Europe à nos transitions laborieuses ? « L’Europe, malgré la crise conjoncturelle qu’elle traverse et qui changera son poids dans le monde, demeure un facteur de stabilité et la voie du progrès », a assuré Senen Florensa, président  de l’Institut européen de la Méditerranée (IEMed), en guise de réponse. Avant de poursuivre : « l’Europe est le spécialiste du soft power, ce qui est à la fois un inconvénient et un avantage. En Tunisie, nous avons organisé et  financé de nombreux programmes  tout en essayant d’aborder la question des  Droits de l’Homme». Selon le diplomate espagnol, quels que soient les obstacles, « le sens de l’Histoire est celui qu’il est et l’Europe accompagnera la construction progressive de cet espace démocratique sachant qu’elle partage ces valeurs ». 

 

Quelles solutions ?

Les cinq intervenants étaient invités à se prononcer également sur une interrogation : quels étaient selon eux les moyens de mener cette transition politique à bon terme ? Selon le Secrétaire général de Nidaa Tounes, cela requiert trois conditions. Les deux premières,  «  se débarrasser de la dialectique majorité/opposition et mettre un terme à toutes formes de violence » sont, selon lui,  générales et possibles. La troisième,  stratégique, obligatoire mais qui pourrait prendre du temps,  dépend du parti majoritaire qui devrait « agir en tant que parti politique et oublier son plan caché d’établir progressivement une théocratie ». Autre son de cloche chez le député nahdhaoui, Zied Laadhari, selon qui « la constitution est une condition fondamentale, nécessaire mais insuffisante pour la réussite de la transition ». « Nous devons relever le défi ensemble.  L’intérêt général doit prévaloir sur l’intérêt des partis. Tous les acteurs doivent s’engager fermement pour que réussisse cette transition. Les transitions institutionnelle et culturelle sont à faire. Aujourd’hui, le déficit de culture démocratique est un travail de longue haleine », a-t-il assuré. La phrase a également provoqué le débat dans la salle…  « Nos partis politiques ont comme source idéologique des partis autoritaires hégémonistes qui ont planifié la prise de pouvoir de manière non démocratique. Comment parler de culture démocratique pour l’avenir alors que le fondement en est bien loin ? Un parti ne peut acquérir une culture démocratique sans faire de  mea culpa », a indiqué le sociologue Ridha Tlili. 

 

La démocratie, c’est l’alternative

Tout en admettant qu’il existe des « inconnues propres à toute situation transitoire » Sid Ahmed El Ghozali  a tenu à mettre en garde : « La chute d’un régime autoritaire ne signifie pas l’essor d’une démocratie. Certaines expériences nous incitent à être pessimistes.   La dictature du Shah est tombée mais elle a laissé place à une dictature plus horrible. Il en a été de même pour la dictature Saddam Hussein. Pour cette raison, l’important n’est pas d’être d’accord sur la constitution mais sur des valeurs communes », a-t-il expliqué avant de préconiser de « ne pas tout jeter avec la disparition du régime. « Habib Bourguiba était autoritaire mais légitime. Cela lui a pris du temps à faire une œuvre durable », a-t-il estimé. Selon Senen Florensa, le secret réside dans la nécessité d’avoir une « vision commune », de maintenir « une dynamique pour ne pas décourager les citoyens ». Le secret réside surtout dans l’apprentissage des protagonistes politiques à faire « des concessions ». Ainsi, les  communistes espagnols  ont fini par accepter la monarchie parlementaire. Selon le président  de l’Institut européen de la Méditerranée (IEMed), il faut, pour ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui et comme cela a été le cas en Espagne, « construire un système qui permettra un jour à leurs adversaires de prendre le pouvoir ».  « La démocratie sera accomplie quand l’alternance sera considérée comme normale », a-t-il conclu.

Azza Turki

 

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