«Nécessité d’une révolution intérieure au sein des partis islamistes»

Politologue et spécialiste du monde musulman, Gilles Kepel estime que les mouvements islamistes au pouvoir sont toujours en train de chercher un modèle de gestion de l’État. Cela exigerait d’eux de procéder à un travail de restructuration interne et de repenser leurs bases idéologiques. Un travail difficile, mais nécessaire s’ils veulent conserver le pouvoir et satisfaire les attentes des populations de leurs pays.

 

Après l’accès au pouvoir, que doivent faire les mouvements islamistes pour y rester ?

Je crois que le grand slogan qui leur a permis de prendre le pouvoir, à savoir «l’Islam est la solution», plus personne n’ose l’utiliser aujourd’hui, car il est devenu complètement dépassé. Je pense que l’épreuve du pouvoir les a contraints à effectuer une sorte de révolution culturelle, à l’intérieur d’eux-mêmes. On le voit, d’ailleurs, chez le parti qui leur a toujours servi de modèle, à savoir l’AKP turc. Aujourd’hui, Erdogan laisse apparaître un visage qui n’est pas le visage consensuel qui lui a été prêté. 

 

Mais ne risquent-ils pas de perdre leur identité idéologique à force de concessions ?

C’est bien le problème que j’ai essayé d’expliquer dans mon livre “Djihad : expansion et déclin de l’islamisme (Gallimard, 2000) et dont on me reproche l’idiotie aujourd’hui, car j’avais prévu le déclin de l’Islam politique, alors qu’il est plus puissant que jamais. Ma thèse était que les mouvements islamistes étaient destinés à être clivés très profondément entre une tendance radicale, représentée par Ben Laden et les salafistes djihadistes et une autre prête à des accommodements avec les mouvements démocratiques. Les partis islamistes sont plein de contradictions et ils sont traversés par différents courants, comme on le voit avec Ennahdha. Hamadi Jebali avait fini par jeter l’éponge. Constituer son gouvernement de technocrates signifiait, du point de vue de son parti, qu’il serait allé trop loin dans les concessions. Sa logique aurait cassé l’image de Ghannouchi comme «Pape», à la fois des pro-salafistes et des pro-démocrates.  Pour cela, Jebali s’est mis sur la touche, même s’il reste Secrétaire général du parti. Il représente un bon exemple du leader qui a été élevé dans la culture islamiste et qui s’est trouvé dans l’obligation d’intégrer la logique démocratique. Ce n’est pas le cas des leaders d’Ennahdha qui sont plus proches des salafistes. 

 

N’y a-t-il pas un risque d’explosion aujourd’hui au sein du parti ?

Ce n’est pas inenvisageable. Pour les Frères musulmans, c’était déjà le cas. Quand j’ai vu Jebali juste après les élections, il avait comparé Ennahdha au Parti socialiste français et les Frères musulmans égyptiens au parti communiste stalinien et je le dis, d’ailleurs, dans mon dernier livre Passion arabe (Gallimard, 2013). C’est une image qui n’est pas fausse, même s’il y a des tendances staliniennes chez Ennahdha aussi. Le parti égyptien l’est beaucoup plus, puisqu’il a étouffé la protestation de la base jeune. Aujourd’hui, les mouvements islamistes sont pris dans un certain nombre de contradictions. Leur évolution va dépendre de la manière avec laquelle ils vont mener les élections à venir, en automne pour l’Égypte et en fin de l’année pour la Tunisie. S’ils sont reconduits au pouvoir par une majorité importante, l’unité de ces mouvements sera renforcée. S’ils subissent par contre un recul de leur popularité ou une défaite, il y aura des tendances centrifuges qui vont voir le jour. 

 

Puisque vous avez évoqué le modèle turc, sommes-nous en train d’assister à son échec ?

C’était le conte de fées islamiste. L’accès de l’AKP au pouvoir était le résultat de l’alliance faite par une partie de la bourgeoisie et des grandes familles d’industriels et de commerçants comme les «Cocç» et les «Sabanci» et d’autres, avec les entrepreneurs pieux d’Anatolie, auxquels ils ont fait sous-traiter leurs affaires. L’AKP a, alors, pris le rôle du parti communiste chinois qui donnait du travail aux gens arrivant de la campagne. Aujourd’hui, les militaires sont hors circuit, ce qui pose un problème quand la Turquie est en situation de belligérance avec la Syrie en guerre. En outre, les groupes bourgeois laïques ont le sentiment que les capitalistes de l’AKP veulent les chasser. Par ailleurs une partie de la population libérale d’Istanbul avait voté pour ce parti en réaction au mouvement kémaliste, réactionnaire, fasciste et liberticide et on voit se reproduire ces mêmes caractéristiques chez l’AKP. Il me semble que le parti turc a construit une base sociale forte et, surtout, il y a toute une couche sociale qui lui doit tout, à savoir les nouvelles élites, issues de la campagne. Ces dernières se sont enrichies grâce à l’AKP et voient en Erdogan leur champion, tout en considérant ceux qui sont descendus à Taksim comme des minorités occidentalisées.  

 

La situation en Turquie sera-t-elle influencée par la guerre civile dans la Syrie voisine ?

Oui, parce qu’Erdogan et Daoud Ouglou, son ministre des Affaires étrangères, ont pris de grands risques sur la question syrienne. Ils se sont mis à dos toute une partie de la population turque que sont les Alévis (25% de la population turque), proches du schisme et qui n’acceptent pas cette dimension de Califat sunnite que la Turquie voudrait instaurer dans la région. En effet, les émeutes ont commencé dans le pays, pas seulement à cause du parc de Taksim, mais aussi parce que le troisième pont sur le Bosphore a été appelé du nom du sultan Yavus Sélim, qui a fait la bataille de Tchaldiran, laquelle consacrait la victoire des sunnites contre les chiites et le massacre de ses derniers. Les Alévis ont donc perçu cette appellation comme une provocation. 

 

Comment voyez-vous l’évolution de la relation entre islamistes et salafistes ?

Quand j’ai rencontré Ghannouchi, le 13 septembre 2012, il m’a expliqué que les salafistes doivent être intégrés dans le jeu politique, comme en Europe on avait assimilé l’extrême droite et l’extrême gauche. Le lendemain, Ansar Achariâa a attaqué l’ambassade américaine. Depuis, la police et l’armée pourchassent les salafistes dans le mont Châmbi. Ennahdha est donc dans une logique d’affrontement. En Égypte, les salafistes ont présenté des candidats aux élections et ont obtenu 25% des voix. Ils profitent aujourd’hui de la rupture sociale qui s’est installée, notamment dans les milieux très populaires, entre Frères musulmans et une population qui estime qu’elle n’a rien tiré de la Révolution et que le nouveau régime est complètement inefficace et prédateur. Les Frères ont aujourd’hui l’image d’une mafia qui aspire les ressources de l’État à son seul profit. Résultat : leur popularité a profondément diminué. Les salafistes ont grignoté une grande partie de l’électorat islamiste. 

Mais s’ils continuent à négliger les besoins économiques de leurs populations, ils risquent de perdre réellement le pouvoir…

Du point de vue social, il n’y a pas eu de révolutions dans le monde arabe. On a assisté à des révolutions politiques qui ont fait tomber des régimes. Mais les structures sociales sont restées en place et c’est en grande partie grâce à cela que les Frères musulmans ont pris le pouvoir. Ces derniers n’ont pas du tout un agenda socialement révolutionnaire. Ils sont parfaitement compatibles avec un capitalisme sur lequel on pourrait mettre une barbe et une boite de Coca-Cola «halal». À part quelques prohibitions sur «l’usure», il n’y a rien de spécifique dans leur modèle économique. Or, comme ils ont ciblé les classes moyennes laïques qui contrôlent encore une grande partie de l’économie, et dont les élites ont un mode de vie qui ne correspond pas à ce qu’ils prônent, les mouvements islamistes se trouvent aujourd’hui dans une situation d’impasse.

 

Mais on leur reproche surtout l’incompétence dans la gestion économique du pays.

Globalement, il y a un manque flagrant dans ce sens. Les élites compétentes sont tenues à l’écart. Il y a bien sûr des entrepreneurs islamistes, mais ils peinent à produire des élites intellectuelles.

 

N’y a-t-il pas le risque d’avoir une deuxième révolution ? 

C’est fort possible. Mais de toutes les manières, les révolutions dans le monde arabe sont des processus en devenir et ne sont pas du tout terminées.

 

Les mouvements islamistes sont en train de sous-traiter le champ de l’action sociale aux associations à caractère religieux. Mais on ne sait pas comment ces associations sont financées ni d’où vient l’argent. N’y a-t-il pas là un risque concernant la souveraineté du pays ?  

Effectivement, il y a des réseaux de pression qui traversent la société. Les associations islamistes sont très actives et vont faire la différence pendant les prochaines élections à travers leur capacité de mobilisation.

 

Que ce passe-t-il actuellement en Libye ? Peut-on réellement parler d’État ?

Le pays est très fragmenté. Seif Al Islam est toujours prisonnier À Zenten et les autorités ne veulent pas le donner à Tripoli, ce qui prouve qu’il n’y a pas de souveraineté de l’État. Chaque groupe a pillé les arsenaux de Kadhafi. Pour l’instant, ces groupes ne se battent pas, mais chacun contrôle un territoire, avec un mécanisme de partage de la rente pétrolière. Il n’existe pas de forces conciliatrices pour fonder l’État. En plus, le sud pose aujourd’hui un grand problème en termes de sécurité. Il est devenu une sorte de «petit Afghanistan.» 

 

Pensez-vous que la vague du Printemps arabe va s’arrêter en Syrie, puisque Bachar Al Assad est en train de changer la donne de la guerre civile en sa faveur ?

Bachar est en train de prendre l’initiative, mais je ne suis pas sûr qu’il ait déjà gagné la guerre. Je pense que la coalition «soviéto-chiite» qui le soutient est plus solide et homogène que celle qui appuie l’opposition et que j’appellerais la «coalition salafo-sioniste». Cette dernière est très hétérogène parce que dedans on trouve à la fois Jabhat Annosra et les forces laïques de l’armée syrienne libre, dont les intérêts sont très différents de ceux des États-Unis, de l’Europe, de l’Arabie saoudite, du Qatar, de la Turquie et d’Israël. De l’autre côté, même si l’Iran, la Russie et le Hizb Allah ne sont pas tous sur la même ligne, ils peuvent faire taire leurs différences. Ils sont aussi très efficaces dans leur soutien à Assad. Toutefois, ce n’est pas tout à fait gagné, puisque ce dernier a une base populaire qui s’est réduite à sa propre confession. En plus, tout le nord de la Syrie reste sous le contrôle de l’opposition. Toute la question est de savoir dans quelle mesure, lui ou celui qui le remplacera, serait capable de proposer un nouveau pacte sociétal. Mais on n’en est pas encore là pour le moment.

 

Propos recueillis par Hanène Zbiss

 

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