« Médias et transitions » : défis majeurs

près le printemps médiatique qui a fait suite aux révolutions, voici venu l’automne pour ce secteur avec les difficultés financières, les atteintes de tous ordres contre les journalistes et un vide juridique ouvrant la voie à tous les abus. Une situation difficile qui pèse sur l’avenir de la transition démocratique.

 

Au cours de la table ronde « Médias et transitions », les experts et les professionnels des médias invités se sont proposés d’analyser les défis auxquels fait face la presse et de suggérer des solutions susceptibles de renforcer ce secteur et de préserver la liberté d’expression. 

Evoquant ces défis, Abdelkrim Hizaoui, directeur du CAPJC (Centre Africain de Perfectionnement des Journalistes) a estimé que le modèle économique des médias est à revoir, surtout que beaucoup d’entre eux vivent actuellement une grave crise financière, les poussant à mettre la clé sous la porte. L’absence de régulation de la publicité publique a eu de lourdes conséquences sur leur survie, et notamment pour les organes de presse, nés après la révolution. 

 

Un vide juridique à combler

Larbi Chouikha,  Professeur à l’Institut de Presse et de Sciences de l’Information, a insisté quant à lui, sur le flou généralisé qui existe actuellement dans le domaine médiatique, à cause du vide juridique qui persiste et du manque de volonté politique pour l’organiser. Il a rappelé tout le travail de réforme fait durant la première phase de transition par l’INRIC (Instance Nationale pour la Réforme de l’Information et de la Communication), dont il était membre. Cette instance a entrepris des actions importantes pour régulariser le secteur, en élaborant des textes juridiques (les décrets, 41, 115 et 116) et en accordant des licences à de nouvelles radios et télévisions.  « Il était inconcevable pour nous, de voir une transition démocratique se faire sans changement dans le paysage médiatique », a-t-il souligné. 

Reste que ce travail de réforme s’est arrêté durant la deuxième phase de transition. Résultat : la floraison de nouveaux médias qui fonctionnent sans autorisation et dont personne ne peut contrôler le contenu, outre l’apparition de pratiques médiatiques abusives et de clans, sans qu’aucune autorité n’agisse pour mettre un terme à ces dépassements. M. Chouikha s’est ensuite interrogé sur le sort des prochaines élections, si le paysage médiatique n’est pas organisé. 

Alexandre Delvaux, consultant en communication et médias à l’Ambassade de Suisse en Tunisie, est revenu sur l’expérience du Groupe des partenaires techniques et financiers en appui au secteur des médias tunisiens, créé en mars 2011. Le travail de proximité avec les organes de presse tunisiens, lui a permis de relever un certain nombre de défaillances dans le secteur, qui sont à réformer. Il a rappelé les textes qui existent actuellement dans le troisième brouillon de la Constitution, et notamment l’article 124, lequel stipule la création d’une instance indépendante pour réguler les médias, en se substituant à la HAICA, alors qu’il fallait plutôt constitutionnaliser cette dernière. 

Par ailleurs, la Haute Autorité indépendante de Communication Audiovisuelle qui a vu le jour après huit mois d’attente, se trouve encore aujourd’hui sans budget, bien qu’elle ait la lourde tâche d’organiser le secteur, avant les élections. 

Delvaux a mis l’accent sur le manque de professionnalisme de la part de certains journalistes qui ne respectent pas la déontologie, ainsi que sur la mauvaise gestion au niveau des rédactions où il n’y a pas de réunion de rédaction. Il a aussi évoqué les conditions professionnelles lamentables dans lesquelles les journalistes exercent, ce qui se traduit par un problème de motivation. 

 

Une situation économique désastreuse

Concernant la situation économique des médias, il a estimé que les institutions médiatiques  ne doivent pas compter trop sur la publicité publique et chercher de nouveaux modèles économiques, voire de remettre à niveau leurs directeurs commerciaux. Un constat qui a déplu à Taieb Zahar, président de la  Fédération tunisienne des directeurs de journaux, lequel a rappelé les pressions financières exercées par le gouvernement  pour mettre à    genou les médias et faire taire les voix critiques. Il a cité à cet égard les coupures au niveau des abonnements et de la publicité publique, faites à l’encontre de plusieurs organes de presse. Réalités a perdu 4000 abonnements, soit 50% de son chiffre d’affaires. La Presse aurait perdu 10.000 abonnements, selon lui. Il s’est interrogé sur le sort des 18 millions de dinars de publicité publique qui étaient distribués aux journaux par l’ATCE (Agence Tunisienne de Communication Extérieure), à l’époque de Ben Ali. Zahar a conclu que le régime actuel voudrait mettre la main sur le secteur et encourager une presse aux ordres comme dans le passé.

Plus optimiste a été l’ambassadeur de Suisse en Tunisie, Pierre Combernous, qui a voulu lancer un message positif à l’audience, en rappelant le soutien des partenaires européens à la transition démocratique, et notamment à la réforme des médias. Il a précisé qu’il est nécessaire de promouvoir le service public. « En Suisse, ce service est très performant. Nous avons 6 chaînes de télé et 9 stations de radio publiques ». L’ambassadeur demeure conscient, cependant, que les défis sont énormes pour le secteur médiatique. « Le jour où la presse est amenée à se taire, s’en est fini de la démocratie», a-t-il conclu.

Hanène Zbiss

 

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