Les USA sur la pointe des pieds

Par Peter Cross (de Londres pour Réalités)

Le Président Obama serait sur le point de prendre – enfin – une décision sur la Syrie, nous apprend CBS News. Si ça se trouve, entre le moment où j’écris ces lignes et le moment où vous les lisez, il l’aura déjà prise, et nous saurons si, oui ou non, Washington fournira autre chose que des kits de premiers secours et des réchauds aux groupes rebelles syriens.  Ou peut être rien. Car si une chose est certaine dans le bourbier syrien, c’est que les Etats-Unis ne savent pas comment réagir, chaque proposition d’action (ou d’inaction) trouvant son lot d’arguments et de contre-arguments, sans que le moindre consensus s’en dégage.

Bien souvent, d’ailleurs, les avis sont partagés jusque dans les rédactions. Ainsi TIME Magazine ouvre ses colonnes au sénateur John McCain, de retour d’une visite auprès des rebelles dans le nord de la Syrie, pour qui « une intervention serait dans les intérêts des Etats-Unis »  – et publie également une tribune de Zbigniew Brzezinski, Conseiller à la Sécurité Nationale sous le président Jimmy Carter et sempiternel expert en géostratégie, qui énumère toutes les raisons pour lesquelles rien de ce que propose l’ancien candidat Républicain à la présidence des Etats-Unis ne marcherait :

Tous ces projets pour une « intervention jeu-de-puce », qui consisterait à lancer de petites attaques tout en restant sur les bords – qu’il s’agisse de créer une zone d’exclusion aérienne, de bombarder Damas ou autre chose – ne feraient qu’aggraver la situation. Aucune des propositions n’aboutirait à un résultat stratégiquement bénéfique pour les Etats-Unis. Au contraire, leur effet serait de nous faire glisser, sur une descente encore plus tortueuse et mal définie, vers le pire. 

Dans le New York Review of Books, David Bromwich, professeur de littérature anglaise à la prestigieuse université de Yale (également blogueur politique au Huffington Post à ses heures) applaudit Brzezinski des deux mains :

Nous nous sommes tellement acharnés à mettre en scène nos bonnes intentions – en Irak, en Afghanistan, en Libye et maintenant en Syrie – que c’en est devenu une sorte de dépendance rationalisée. Que doivent faire les Etats-Unis, alors ? Eh bien rien ! Du moins pas avant d’être en mesure de faire quelque chose de bien. Mais la situation ne pouvait pas être moins prometteuse. À l’heure actuelle, le principal soutien des forces de l’opposition syrienne vient des Saoudiens et des Qataris. […] Pour le Qatar, acheter la loyauté de divers réseaux rebelles, c’est faire un investissement dans la Syrie divisée du futur. Cela résulte d’un calcul basé sur l’influence géopolitique et économique, sans motivation religieuse ou idéologique claire : les dirigeants du Qatar n’ont apparemment pas grande chose en commun avec les sectes islamistes qu’ils subventionnent. […] Rangées contre le Qatar et l’Arabie saoudite, on trouve les puissances chiites, dont l’Iran et son allié le Hezbollah, ainsi que un certain nombre de Chiites irakiens déplacés par la guerre de 2003. […] Tous […] sont des étrangers à la Syrie qui, pour des raisons religieuses, culturelles et politiques ne croient pas qu’ils y soient étrangers. Les États-Unis, en revanche, est considéré dans toute la région comme l’étranger par excellence. La violence a déjà coûté près de 80.000 vies. Mais on peut raisonnablement craindre que les troubles provoqués par encore une nouvelle guerre américaine de conduiraient à des tueries encore plus féroces.

Mais dans le Washington Post le chroniqueur conservateur Richard Cohen fustige l’attitude de Bromwich et d’autres « libéraux sans cœur », coupables à ses yeux d’avoir « abandonné la Syrie » et compare Obama à Hamlet, la tergiversation fait homme sous la plume de Shakespeare. Et là où Cohen semble regretter que l’heure d’une « intervention humanitaire » soit probablement passée, dans le New York Times l’universitaire irano-américain Ray Takeyh, ancien conseiller de l’administration Obama, se montre carrément va-t-en guerre :

Face aux pressions de l’opinion publique pour faire cesser les violences en Syrie, Washington pourrait prochainement s’embarquer dans une intervention progressive, qui amplifierait graduellement l’engagement américain sans pour autant apporter d’issue décisive. Or de telles demi-mesures n’impressionneront pas les dirigeants iraniens aguerris, engagés qu’ils sont dans une lutte fondamentale pour l’avenir du Moyen Orient. 

[Car] une victoire décisive des rebelles en Syrie et la chute de la dynastie Assad représenteraient un lourd échec pour l’Iran, la Syrie ayant toujours constitué pour lui le chemin le plus sûr vers le Hizbollah.[…] 

Or, […] pour que les rebelles gagnent, il faudra plus que des zones d’exclusion aériennes et des armes. Cela supposerait de neutraliser les forces aériennes d’Assad et d’envoyer des troupes au sol. Les États-Unis devraient alors gérer l’organisation d’une force militaire régionale, bénie par la Ligue Arabe et avec le soutien de leurs services de renseignements et leurs forces spéciales. Puis il leur faudrait travailler à remettre sur pied la Syrie et à régler ses conflits inter-communautaires. Or, comme le montre l’exemple amer de l’Irak, redonner forme à des institutions nationales mises en pièces par une guerre civile peut s’avérer plus difficile que l’intervention militaire initiale. Aussi les Etats-Unis doivent-ils accepter l’idée d’une intervention musclée. Il n’y a ni solution miracle ni compromis possible. 

Mêmes controverses de l’autre côté de l’Atlantique, où le ministre des Affaires étrangères britannique William Hague s’est distingué par son activisme en faveur de la levée de l’embargo européen sur les livraisons d’armes aux rebelles syriens, mais avoue que Londres « n’est pas sûr » s’il faut réellement leur fournir du matériel ou pas. Pas étonnant que les éditorialistes de The Independent estiment que la diplomatie « reste le seul chemin raisonnable » et trouvent que « la politique du gouvernement britannique sur la Syrie reste « confuse et incompréhensible ».  

The Economist, par contre, voit dans les derniers développements sur le terrain en Syrie une raison supplémentaire pour Londres et ses partenaires de s’y impliquer davantage :

L’effondrement de la résistance rebelle à Qoseir ne marquera peut-être pas l’étape décisive de la guerre civile syrienne que prétendent les partisans de Bachar al-Assad, mais on ne peut nier son importance. Les signes sont de plus en plus clairs que le régime a trouvé un second souffle en développant de nouvelles capacités offensives avec ses alliés iraniens et du Hezbollah.

[…]

Pour l’Occident – qui estimait jusqu’à présent que, quelque soit le degré d’horreur atteint dans ce conflit ignoble, il y avait peu de chances que M. Assad et ses soutiens (la Russie et l’Iran) en sortent gagnants – la chute de Qoseir devrait sonner comme un signal d’alarme. Si l’on ne l’écoute pas, Qoseir pourrait en effet devenir un tournant dans le conflit. La victoire de Qoseir boostera le régime tant sur le plan psychologique que politique, tout en portant un coup au moral des rebelles. 

[…]

Malgré toutes les tentatives des pays occidentaux de créer une dynamique diplomatique avant la conférence de paix prévue à Genève, il est possible que M. Assad sera moins enclin au compromis suite à ce qui vient de se passer sur le champ de bataille. Après la chute de Qoseir, il s’accrochera avec d’autant plus d’acharnement à l’idée qu’il peut tenir, et peut-être même vaincre la révolte. Les médias d’Etat saluent déjà la chute de la ville comme la première étape dans la reconquête du territoire tenu par les rebelles.

Les rebelles ont désespérément besoin de soutien militaire sérieux de l’Ouest, sous la forme d’armes de précision modernes, tels que des missiles anti-aériens portatifs et des armes antichar guidées. Même ce matériel-là pourrait ne pas suffire sans une zone d’exclusion aérienne dans le nord, où les insurgés pourraient souffler, reprendre des forces et se transformer, avec l’aide d’instructeurs militaires occidentaux, en une armée plus efficace. En l’absence de tout cela, M. Assad, que tout le monde jusqu’à récemment croyait condamné, pourrait survivre encore longtemps.

Pour sa part, The Independent s’est mis à surnommer le ministre des Affaires Etrangères « Just William ». Mais ce n’est pas vraiment un compliment. Plutôt que de « Guillaume le Juste », il s’agit du titre d’une série de livres lus par des générations d’enfants anglais depuis bientôt un siècle, dont le héros éponyme est un écolier espiègle et un peu casse-cou, toujours prêt à se lancer dans des « aventures » à l’issue incertaine. Certes, ce William-là finit toujours par retomber sur ses pattes. Mais le peuple syrien meurtri ne mérite-t-il pas mieux comme champion qu’un aventurier en culottes courtes ? 

P.C.

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