Les Tunisiens sont-ils surréalistes ?

Par Lotfi Essid

Ryma est la seule personne de mes connaissances qui connaisse bien Luis Buñuel. Je lui ai tellement parlé de ce grand homme qu’elle a fini par trouver sur Internet nombre de ses films. Elle les a vus assidument et depuis, elle trouve beaucoup de surréalisme dans le comportement des Tunisiens. Elle n’est pas la seule, certains Tunisiens disent confusément devant les situations absurdes et inextricables qu’ils vivent tous les jours : c’est surréaliste !

J’en viens naturellement à parler souvent avec Ryma de Buñuel. Un cinéaste cosmopolite qui a tourné dans tellement de pays qu’on en oublie sa nationalité. Mais c’était surtout un homme exceptionnel et sa morale rigoureuse et exigeante l’a toujours poussé à ne jamais tourner des histoires dont il n’était pas convaincu. Il est, à mon avis, un surréaliste accompli et convaincant.

Je comprends Ryma lorsqu’elle dit des Tunisiens qu’ils sont surréalistes. Le surréalisme propose une forme d’expression qui échappe à toute  rationalité, qui est réfractaire à l’interprétation et à l’analyse sociale et psychologique. Le surréaliste ne pense qu’à l’acte et à son résultat et ouvre grande la porte à la déraison et à l’absurdité. 

Au demeurant, les Tunisiens sont comme tout le monde, adaptés à une société de plus en plus malade. Leur modèle de personnalité est assorti à la civilisation de la consommation et leur ambition à peine plus qu’un désir de promotion sociale. Les Tunisiens disent volontiers qu’ils se ressemblent et s’entendent, et ils aiment répéter pour marquer ce consensus : nous les Tunisiens ! Ils s’attribuent des valeurs communes et souvent élevées, ils sont fiers de leur arabité, leur religion, leur solidarité et leur générosité. Jusque-là rien de vraiment surréaliste. 

Cependant, l’observation de notre réalité sociale nous fait découvrir, si on y prête attention, des nuances subtilement cachées, parfois inhabituelles. Le Tunisien révèle alors une personnalité des plus inattendues, constituée d’ignorance, de superstition qui supplée au savoir et d’une identité dispersée qui explique en partie le succès de la foi invincible et canalisatrice. 

Tel que le voit Ryma, le Tunisien est provocateur, instinctif et n’obéit à aucune valeur, à  aucune organisation et à aucun ordre d’importance et de priorité.

Regardez ses rêves démesurés, son exaltation et son désordre ; voyez à quelle fréquence il fait appel à toutes les impulsions qui viennent du moi profond, et souvent de profondeurs encore plus obscures. Ryma a raison, c’est assurément du surréalisme. Sûrement ! Dit-elle amusée, sais-tu que pour le surréaliste, le travail est une malédiction ? Vois combien nombreux sont les Tunisiens qui partagent cette intuition. 

Ryma attire mon attention sur un autre leitmotiv de Buñuel qui revient dans nombre de ses films : la chose est là, à la portée, et on ne la voit pas ; une magie diabolique sans doute empêche de l’appréhender. L’histoire d’une petite fille perdue, par exemple, que ses parents recherchent et qui est pourtant avec eux. Dans un autre film, c’est un groupe de gens qui, après une représentation théâtrale, vont souper chez l’un d’entre eux. Après le repas, pour une raison inexpliquée, ils n’arrivent plus à sortir de la maison. Ces situations, qu’on retrouve souvent dans les films de Buñuel, m’ont toujours fasciné. Aujourd’hui, Ryma m’ouvre les yeux sur leur similitude, la poésie en moins, avec nos mœurs. 

Je demande à Ryma d’où lui vient l’impression que nous, Tunisiens, cherchons une chose qui existe et dont on peut prendre possession. Elle me répond simplement que les conditions sont réunies pour que ça marche et ça ne marche pas. Elle me parle des bonnes dispositions de nos partenaires, pays et banques, prompts à nous prêter main forte pour améliorer notre économie, elle me dit avec quelle facilité nous pourrions assurer notre sécurité, développer notre tourisme, faire prospérer notre culture, nos lettres et nos arts, profiter pleinement de notre beau pays et entamer les réformes qui s’imposent pour protéger nos jeunes et nos enfants. Elle confirme, sûre d’elle, que si nous le voulions, nous pourrions propulser notre économie au rang des plus compétitives du monde. 

J’ai beau essayé de la raisonner, en arguant qu’il faut attendre la Constitution et les élections, que la volonté politique et citoyenne ne vient pas du jour au lendemain. Je profite de mon ascendant sur Ryma pour avancer que nous fonctionnons sous l’action paralysante d’une éternité de despotismes, qu’un atavisme paralysant neutralise nos dispositions contraires et notre esprit critique, diminue notre pouvoir de résistance aux forces de l’inertie.

Elle conclut sans me prêter attention : tu ne trouve pas curieux que chacun soit en mesure de faire, mais personne ne fait ; que notre chance soit là, à portée de main, et que nous n’arrivons pas à la saisir ? N’est-ce pas surréaliste ?

Le lendemain, Ryma arrive triomphante. Elle a trouvé  son argument massue pour me prouver que nous sommes un peuple de surréalistes : un adepte du mouvement aurait écrit un livre intitulé Révolutionnaires sans révolution. 

 

Lotfiessid@gmail.com

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