Les dessous d’une “démission ” surprise

Coup de théâtre, lundi soir (24 juin) à minuit sur la chaîne de télévision Attounissiya : le Général Rachid Ammar démissionne le jour de la Fête de l’Armée. Cette décision dissimule-t-elle une réalité inquiétante sur la situation sécuritaire dans le pays?

 

Le matin même, le président Marzouki lui avait rendu un vibrant hommage, mais personne ne s’attendait à ce qu’il fasse une apparition le soir sur une télé privée, dans l’émission la plus regardée : «Attasi3a Massân», pour donner un long entretien de plus de trois heures, avant de lancer sa bombe.

 

Que s’est-il donc passé ?

Rachid Ammar avait-il répondu au message adressé par Mohamed Abbou quelques semaines plus tôt? Ou bien la situation sécuritaire du pays est devenue si grave et ingérable qu’il fallait en alarmer l’opinion publique ?

Une chose est sûre : le choc a été énorme. La décision de participer à une émission télévisée, pour un homme n’ayant jamais fait de grandes déclarations aux médias, était en elle-même une première. Si de plus, on ajoute le fait que le chef d’état-major des trois armées venait dresser  «un constat d’échec» et annoncer son départ, il y avait là de quoi créer une stupeur généralisée. 

Tel un héros d’une tragédie grecque, Rachid Ammar a déploré son sort d’être «seul contre tous !», victime d’une volonté supérieure qui cherche à l’éloigner de l’institution militaire. Mais si lui était prêt (ou contraint) à se sacrifier, il fallait que le peuple tunisien connaisse la vraie situation du pays. «Le Général a dévoilé trop de cartes, comme quelqu’un qui allait quitter le navire», constate Hamadi Redissi, politologue.

 

Complicité entre gouvernement et terroristes ?

Le chef d’état-major a reconnu la défaillance du système de renseignements, le manque de moyens dont dispose l’armée et la conjonction de trois éléments pour déstabiliser la Tunisie : la contrebande, le crime organisé et le terrorisme. Ensuite, il a annoncé que les incidents du mont Chaâmbi ne sont pas des actes terroristes, mais un projet pour «renverser le régime». Tout en accusant Al-Qaïda d’être derrière ces actes, il n’a pas manqué d’insinuer qu’elle serait soutenue depuis l’intérieur du pays. En témoigne l’histoire des deux terroristes, arrêtés au Mont Chaâmbi, et «qui ont été relâchés quelques jours après, pour créer d’autres cellules terroristes», a-t-il déclaré. Était-il en train de nous dire que le gouvernement est complice avec le groupe de Chaâmbi ? Tout incite à croire que cette hypothèse est plausible. D’autant plus que Rachid Ammar a enchainé directement sur les évènements de Soliman de 2006 afin de rappeler que ce sont les mêmes forces de sécurité (armée et Garde nationale) qui ont arrêté ce groupe qui opère aujourd’hui sur le terrain. Autrement dit, ce qui a changé, c’est la direction politique, donc le régime.

«Le Général voulait régler ses comptes avec Ennahdha et s’excuser auprès du peuple tunisien de son incapacité à gérer la situation»,  affirme Néji Djelloul, expert en islamisme politique et membre du bureau politique d’Al Joumhouri. Certains observateurs parlent d’un conflit de longue date entre Rachid Ammar et Ali Laarayedh, avant même que ce dernier ne soit nommé chef du gouvernement. Une divergence de vision au niveau de la stratégie de lutte contre le terrorisme et de la gestion de l’affaire du meurtre de Chokri Belaïd. D’ailleurs, le chef d’état-major l’a dit clairement dans l’émission : «Le 6 février (NDLR date de l’assassinat de Belaïd) a marqué, pour moi, la fin de la légitimité». Il a aussi évoqué le rôle qu’il a joué pour dépasser la crise gouvernementale qui s’en est suivie, en avouant qu’il était derrière l’idée de Hamadi Jebali, ex-Premier ministre, de créer un gouvernement de technocrates. Ennahdha, notamment ses faucons, ne semble pas avoir oublié cet «outrage» et il fallait se débarrasser de cet homme s’immisçant dans les affaires de l’État. 

 

Un constat d’échec

Rachid Ammar a cherché à donner plusieurs indices sur la gravité de la situation sans pour autant énoncer les choses clairement. Il a donné l’exemple de la Somalie et de l’Algérie et le risque pour la Tunisie de subir le même sort. «Il doit connaître des vérités terribles et des scénarii futurs pour le pays qui sont dangereux, mais qu’il ne maîtrise pas. C’est pour cela qu’il a préféré partir à temps», note Redissi. Mais avant, il fallait dévoiler la vérité, mettre la classe politique devant ses responsabilités et avertir le peuple que l’armée restera toujours républicaine et qu’elle ne fomentera jamais de coup d’État militaire.

Cependant, le constat d’échec est là. L’invocation, par le chef d’état-major, supposé protéger le pays, des «saints protecteurs» pour sauver la Tunisie, le confirme fortement.

Son attitude a divisé les Tunisiens entre ceux qui ont apprécié sa grande sincérité et son courage et ceux qui ont vu, dans son comportement, une volonté de quitter le navire à un moment crucial.

Sa prestation de lundi soir donnait l’image d’un homme défait, mais fier, qui reconnaît son incapacité, mais rappelle, aussi, ses gloires pendant les heures du 14 janvier et peu après. En témoigne son refus de se dire démissionnaire ou licencié. Il a expliqué sa décision par sa volonté de partir à la retraite, alors qu’il devait le faire depuis 2006. 

L’après Rachid Ammar s’annonce flou actuellement. Le nom de son successeur n’a pas encore été dévoilé. On ne sait pas non plus ce qu’il compte faire après sa retraite. Certains observateurs le soupçonnent d’envisager une carrière politique, étant donné sa popularité.

Les jours qui viennent nous diront davantage…

Hanène Zbiss  

 

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