Le docteur Salem Ech-Chadli (1896-1954) , un médecin de l’âme

Chaque période historique apporte son lot de mémoires oubliées, refoulées ou simplement ignorées. Depuis le 14 janvier 2011, la déflagration de la parole charrie son lot d’évocation des anciens. On assiste à des restaurations de souvenirs et des rappels de mémoires qui ont parfois valeur de révélations. Deux manifestations autour de la vie et de la personnalité du docteur Salem Ech-Chadli (1896-1954) ont eu lieu  récemment : la première s’est déroulée le 20 avril 2013 à la Fondation Abdejellil Temimi dans le cadre du cycle La mémoire nationale et l’histoire du temps présent et la seconde à l’hôpital Er-Razi, le 15 juin 2013 au cours d’une journée d’étude sur L’histoire de la psychiatrie tunisienne. Les exposés de membres de la famille et de médecins de profession ont dégagé un peu de l’ombre qui plane sur ce médecin militant nationaliste, mort à 58 ans, deux ans avant une indépendance à laquelle il a rêvé et participé par son métier et son combat anticolonialiste. Ces deux manifestations apportent beaucoup aux deux histoires – politique et culturelle- imbriquées à travers la biographie du premier psychiatre tunisien.

 

Profession médecin en Tunisie

La Tunisie contemporaine compte plusieurs générations de médecins, une profession qui commence, dans sa forme présente, à marquer la société tunisienne au XIXe siècle, suite à la révolution connue par le domaine. 

Un ouvrage récent de Lucien Moatti (La mosaïque médicale de Tunisie (1800-1950), Paris/Tunis, Editions Glyphe/Déméter,  2012, 422 p.) a fait l’inventaire de près de 1200 médecins qui ont exercé en Tunisie entre le début du XIXe siècle et le milieu du XXe. Béchir Dinguezli (1869-1934) est le premier titulaire tunisien musulman d’une thèse de médecine au sens actuel du terme et Tawhida Ben Cheikh (1909-2010) est connue comme la première tunisienne gynécologue. Comme la profession d’avocat ou d’ingénieur, celle de médecin représente une des portes par lesquelles la Tunisie accède à la modernité, avec le plus qui revient au rôle et à l’image du médecin, reliés à l’imaginaire social construit autour de la vie, de la santé et de la mort. 

A la suite d’études qui existent et pour la plupart effectuées par des médecins passionnés d’histoire, on peut approfondir davantage l’histoire sociale, politique et culturelle de la Tunisie à travers celle de ses médecins. A partir des itinéraires, on peut creuser les conditions d’accès aux études et les attributs d’une profession qui ont évolué avec le temps. Pendant la période coloniale, les études médicales et l’exercice du métier restent l’apanage d’une minorité de Tunisiens qui parviennent à se former pour l’essentiel dans les facultés de France et d’Alger. Les hôpitaux, les dispensaires, la médecine militaire et privée sont majoritairement occupés par des médecins français, maltais, russes, italiens… rejoints petit à petit par les recrues tunisiennes dont le nombre demeure réduit. Les travaux de Moncef Zitouna (La médecine en Tunisie (1884-1994), Tunis, Simpact, 1984, 480p.) permettent de reconstituer l’évolution des institutions médicales, du système d’enseignement, des chiffres et des lignées de spécialistes de la profession pendant la période coloniale et jusqu’en 1994. Il établit que sur 516 médecins en Tunisie en 1950, 220 Tunisiens dont 143 juifs exercent le métier. Le monde de la médecine commence à bouger significativement après l’indépendance. En plus des avancées scientifiques et techniques mondiales, la tendance à la nationalisation de la profession s’accentue, notamment après la naissance de la Faculté de Médecine de Tunis en 1964 qui devient le principal pourvoyeur des compétences médicales. La nationalisation de l’enseignement et la multiplication des filières, des établissements, des diplômes et des spécialités paramédicales (infirmiers, préparateurs…) ouvrent une autre combinaison historique entre le métier de médecin et la société tunisienne. 

 

Salem Ech-Chadli, pour une histoire croisée

Salem Ech-Chadli fait partie de la deuxième génération de médecins tunisiens qui ont exercé pendant la période coloniale. Il a associé l’action nationaliste (fondateur et président de l’Association des Etudiants Musulmans Nord Africains à Paris entre 1927 et 1932 ;  membre du Bureau politique du Destour, fondateur de l’Association des Scouts tunisiens Musulmans à Tunis en 1936…) avec un parcours de médecin psychiatre, une spécialité rare à son époque. Sa vie renseigne sur les relations entre psychiatrie et colonisation, car il a payé de sa personne la difficile position de traiter cette maladie dans un environnement politique défavorable aux droits des malades tunisiens. Son cas éclaire l’histoire du métier et de ses conditions, une histoire qu’il est utile de croiser avec les circonstances politiques et culturelles qui en déterminent l’exercice. L’histoire de la santé sociale, de l’hygiène, des maladies et des épidémies comme l’évolution des rapports entre soignants et soignés et la conception de l’enseignement de la médecine forment un faisceau caractéristique de chaque contexte. 

Né à Monastir en 1896, Salem Ech-Chadli diplômé de Sadiki en 1917, part en France préparer le baccalauréat (1919) puis entame des études de médecine légale et psychiatrie avec un diplôme de médecine coloniale. Il soutient une thèse sur la neurasthénie et obtient le titre de médecin des asiles en 1929 en plus de certificats de médecine des voies génito-urinaires et de phtisiologie. Après un bref exercice en France, il est affecté à partir de 1934 à l’hôpital des maladies mentales de La Manouba (HMMM) créé en 1932 et majoritairement peuplé de Tunisiens. On dispose d’une étude sur cet établissement (Fakhreddine Haffani et Zied M’hirsi, L’hôpital Razi de La Manouba et son histoire, Tunis, CPU, 2008, 186 p.) mais les archives de cet hôpital et bien d’autres restent inexploitées à ce jour. Des enquêtes conjointes entre historiens et médecins permettraient de mieux connaître la situation sanitaire de la Tunisie au cours du XXe siècle et d’élargir le questionnaire de l’histoire sociale et culturelle tunisienne à travers les institutions, les règles, les pratiques et les hommes (médecins, infirmiers et administrateurs) du secteur.  Engagé en tant que « médecin aliéniste », Salem Ech-Chadli connaîtra des déboires face à la hiérarchie médicale de l’HMMM. Ses activités politiques –notamment entre le Destour et le Néo Destour qu’il a œuvré  à  rapprocher entre 1934 et 1937- comme ses prises de position pour améliorer la condition des malades tunisiens lui ont valu deux suspensions d’activité, entre 1939 et 1945 puis en 1950. Ayant dénoncé des abus psychiatriques à la Commission Santé de l’ONU, à l’Organisation Mondiale de la Santé et à l’Institut Pasteur de Paris, Salem Ech-Chadli a usé de moyens légalistes inhabituels dans sa position et pour l’époque. Sa foi dans la légalité internationale (dans une lettre au Président Wilson en 1919, il plaide pour la participation des Nord Africains à la Conférence de la Paix) ne l’a pas prémuni contre la cabale lancée contre lui à la suite de l’affaire des gendarmes de Zarmdine de 1946, inculpés de violences contre les habitants. Répondant à l’enquête demandée par la commission dirigée par Ahmed Ben Milad, Salem Ech-Chadli rédige, en tant que directeur intérimaire de l’hôpital, un rapport qui ne conclut pas à l’irresponsabilité qui aurait permis d’absoudre les auteurs des brutalités. Une interdiction d’exercice est prononcée contre lui en 1948 puis confirmée en 1950. Il poursuit sa défense des droits des aliénés et met les bases d’un projet de loi des psychopathologies dont il ne verra pas la naissance, puisqu’il meurt des suites d’une crise cardiaque le 10 juin 1954. 

Un ouvrage retraçant la biographie de Salem Ech-Chadli est en cours de publication. Il retrace, documents à l’appui, les péripéties d’une vie tourmentée par les choix militants de ce médecin nationaliste, défenseur des droits fondamentaux à une époque où l’exercice de la  médecine et de la gestion politique n’étaient pas acquis à ses compatriotes.

Au-delà du travail de mémoire entrepris pour réparer l’oubli de ce médecin méconnu et maltraité, l’horizon d’études historiques sur médecins et médecine en Tunisie gagnerait à multiplier les biographies, les monographies d’hôpitaux, les histoires d’épidémies, des thérapeutiques, des pédagogies et des textes de loi régissant le domaine…. Ceci enrichirait la connaissance d’un univers qui ne manque pas de péripéties et de personnalités et qui est au cœur de transformations de la société et de la culture tunisiennes contemporaines. Par ailleurs, la panoplie de littérature médicale (thèses, articles scientifiques ou de vulgarisation, rapports d’expertise, campagnes de sensibilisation) représente également un matériau d’étude qui appelle des approches multidisciplinaires sur le savoir médical et son application en Tunisie. Décloisonner les savoirs en direction du secteur médical aiderait à construire des passerelles pour mieux comprendre le passé et le présent des mœurs et des représentations autour de la vie et de la mort qui régissent toute société et qui interagissent, selon chaque moment, avec les conceptions de la santé et leur impact sur le vécu matériel et mental.

 

K.B.

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