Le devoir de mémoire

L’expulsion des Morisques de l’Espagne fut un acte tragique, à la fois pour ce peuple qui s’est retrouvé chassé de sa terre d’origine et pour le royaume espagnol lui-même, qui a perdu un groupe ethnique très dynamique et riche de compétences. Rappeler cette grande opération d’épuration ethnique de l’histoire est toujours utile pour ne pas répéter les erreurs du passé.

 

C’est dans le cadre des «Jeudis de Beit El Hikma» que la professeure Raja El Bahri a traité le thème de la Tragédie des Morisques, le 6 juin dernier, en revenant sur les raisons de l’expulsion et les circonstances dans lesquelles elle a eu lieu. Dès la fin du 16e siècle commençait à germer l’idée d’une action d’épuration massive des Morisques, dont la grande majorité était baptisée et convertie au christianisme depuis environ un siècle. La monarchie les soupçonnait, en fait, de faire alliance avec les Turcs, lesquels étaient les principaux concurrents des Espagnols en matière de piraterie en Méditerranée. Le Roi Philippe III, réputé «faible», a subi l’influence du clergé afin de passer à l’acte. Ce fut alors l’édit du 22 septembre 1609, ordonnant l’expulsion massive des Morisques, en commençant par les Valenciens qui étaient les plus nombreux. «300.000 personnes environ ont été chassées  de leurs villages natals et emportées vers des ports espagnols et français pour ensuite être évacués vers l’Afrique du Nord. «La plupart découvraient la mer pour la première fois, car ils étaient essentiellement installés par les pouvoirs espagnols dans les régions intérieures et montagneuses» précise Raja El Bahri. «Leur déchirement et leur inquiétude pour l’avenir étaient immenses !». 

L’expulsion se faisait par étapes et elle a duré jusqu’en 1614. Les Morisques étaient autorisés, dans un premier temps,  à laisser leurs enfants de moins de 4 ans, puis dans un second temps cette limite d’âge a été élevée à 12 ans. Ces enfants ont été ensuite récupérés par les familles espagnoles. «Mais une fois arrivés à l’âge de 18 à 20 ans, ils devenaient complètement chrétiens», souligne-t-elle. 

 

Tunisie, terre d’accueil pour 100.000 Morisques 

Parmi les principaux ports qui ont vu le départ massif des Morisques, c’est le port d’Alfaques (Sud de la Catalogne) duquel sont partis 40.952 personnes. Beaucoup de Morisques ne gagnaient pas directement l’Afrique du nord, laquelle a accueilli le plus massivement ce peuple, mais ils passaient essentiellement par la France, traversant les Pyrénées. Henri IV a, dans un premier temps, encouragé leur arrivée et leur établissement, vu qu’ils comprenaient de braves commerçants et des artisans très habilespouvant dynamiser le marché français. Ils se sont installés essentiellement dans le Languedoc.  Mais, vu leur nombre croissant, il a décidé d’arrêter leur flux et d’ordonner la fermeture des frontières. Une politique qui a été poursuivie par la nouvelle régente, Marie de Médicis, qui a autorisé leur passage via les ports français pour atteindre l’Afrique ou la Turquie. Les plus riches d’entre eux payaient les frais d’embarquement des plus pauvres pour les nouvelles destinations. 

L’accueil des ces nouveaux venus, en terre d’Afrique, ne fut pas toujours agréable. Beaucoup d’entre eux connurent des pillages en chemin, perpétrés par les capitaines de vaisseaux, et furent jetés en mer. Des milliers ont péri. D’autres, plus chanceux, ont pu débarquer en Tunisie, qui en a accueilli la plus grande partie. Othmay Day a favorisé leur arrivée et facilité leur installation. Tunis était à l’époque une ville tolérante et cosmopolite, avec des musulmans, des chrétiens et des juifs. Entre 80.000 et 100.000 se sont établis sur nos terres, constituant un apport socioculturel de taille.

Certains n’ayant pas pu s’adapter au climat et s’intégrer à la nouvelle société d’accueil ont cherché à regagner l’Espagne.  Ils se comptent en milliers, mais jusqu’à aujourd’hui il n’existe pas de chiffres précis, puisqu’une partie a été complètement assimilée à la société espagnole et une autre a été de nouveau expulsée ou liquidée par l’Inquisition.

L’Espagne a accusé le coup de cette décision intolérante et inhumaine d’expulsion massive puisqu’elle a perdu une population active qui travaillait essentiellement dans les champs et faisait prospérer l’agriculture et l’économie. Elle a souffert pendant longtemps de ce dépeuplement. Aujourd’hui, le pays reconnaît le préjudice qu’il a commis à l’encontre des Morisques, en témoignent les manifestations et les conférences qu’il ne cesse d’organiser chaque année sur ce thème.

Le film Expulsados, expulsion des morisques de 1609, produit en 2009 par Casa Arabe (l’Institut international des études arabes et du monde musulman). Ce film, qui a été projeté suite à la conférence de Mme Bahri, retrace le parcours d’une famille morisque contrainte à l’exil et son voyage de l’Espagne vers la Tunisie où elle s’est installée. 

Hanène Zbiss

 

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