L’armée nationale face au défi terroriste

Près de quarante-cinq jours que l’Armée, la Garde nationale et les forces de sécurité tentent de contrôler la citadelle de Djebel Chaambi devenue quasiment mythique et mystérieuse à la fois. Trois membres de l’armée ont perdu leurs vies dans les opérations de ratissage de la montagne (samedi 1er juin et lundi 3 juin 2013) déclarée dès lors zone militaire. Des voix se sont élevées, doutant même de l’existence de groupes terroristes dans la région, d’autres allant plus loin encore en demandant la démission du chef de l’état-major de l’armée Rachid Ammar. Pure spéculation politicienne dira-t-on, car il faudrait rechercher les anomalies et les erreurs au plus profond  de tout un processus déclenché depuis le 14 janvier 2011, court certes, mais chargé de sens. Mais comment en sommes-nous arrivé là ?

 

Stratégie de la terreur

L’ère de liberté survenue après la Révolution du 14 janvier 2011 donna lieu à l’éclosion de toutes les expressions, y compris les plus extrémistes d’entre elles, soit religieuses soit laïques. La fin de la révolution libyenne et la chute de Kadhafi avaient toutes deux facilité dans de larges proportions le trafic et l’exportation d’armes. Cet entre-temps creux, où la Tunisie était très occupée par son processus politique, donna toute   latitude à ces groupes armés de se former par voie officielle (aile politique) qui ne dissimulait guère son adhésion aux idéaux d’Al-Qaïda et surtout de former un bras armé censé répandre les idéaux djihadistes. Deux ans de répit, alors que des signes prémonitoires annonçaient fort bien l’organisation des ses groupes : les événements de Errouhia (Siliana 18 mai 2011) de Bir Ali Ben Khelifa (2 février 2012), de Kebili et les découvertes de dépôts d’armes de Daouar Hicher, de Medenine et de Ben Arous plus récemment. S’ajoute à cette stratégie toute une série d’organisation logistique à travers des «cellules dormantes» : habitat, approvisionnements, cartes, recrutements dans les mosquées et via le net. Les différents rapports journalistiques signalant des camps d’entraînement étaient catégoriquement démentis par le gouvernement et le ministre de l’Intérieur Ali Larayedh. La question n’était pas prise au sérieux, les politiques croyaient avoir  affaire à une minorité, certes extrémiste, mais maîtrisable et considéraient que la voie du dialogue et l’accession à la grande famille politique était possible, avec comme pétexte :  nous ne ferons jamais ce qu’a fait Ben Ali.» 

Cet état de clémence fut obéré par deux décisions lourdes de conséquences :

La dissolution de la police politique sans penser à la remplacer par un autre corps qui veille à la sécurité de l’État, décision prise à la hâte par Farhat Rajhi, ministre de l’Intérieur de l’époque ; la libération des prisonniers politiques, dont de nombreux djihadistes, sans aucun suivi ni contrôle  et très vite un grand nombre d’entre eux vint renforcer les rangs des  des bandes armées.

Mais les interférences et les liens avec l’étranger ne sont pas à écarter, car cette mouvance, quoique minoritaire, bénéficie d’un soutien certain et son financement demeure obscur. La guerre engagée par la France au Mali a fait naître des groupes armés en Libye et en Tunisie (d’où l’attentat contre l’ambassade de France à Tripoli) et a incité ces groupes en Tunisie à regagner les montagnes tuniso-algériennes et à se préparer pour le front malien, et ce depuis décembre 2012.

Or, la stratégie de la terreur de ces groupes armés vient de marquer un tournant grave le 3 juin, en s’attaquant cette fois-ci directement aux membres de l’armée nationale. Le recours aux mines antipersonnel est un facteur qui démontre que ces groupes sont aguerris. L’installation et le minage d’une piste de la périphérie urbaine de la ville de Kasserine constitue cette fois un avertissement double : la possibilité de transférer la terreur à l’intérieur des villes et atteste surtout que les cellules dormantes existent bel et bien et peuvent agir au moment qui leur semble opportun.

Ne reconnaissant ni la patrie, ni son emblème (le drapeau national), ces groupes armés  semblent aujourd’hui franchir une ligne rouge en ciblant   ceux qui veillent à notre sécurité. : La guerre contre le terrorisme est désormais déclarée.

L’étroite imbrication entre terrorisme et contrebande

Choisir la frontière montagneuse tuniso-algérienne, longue de plus de 220 kilomètres, n’est guère fortuit, car mis à part la topographie, cette région (avec le sud tunisien) fut de tout temps une terre de contrebande, même à l’époque coloniale où la saisie d’armes et de denrées diverses constituait le quotidien des forces de sécurité de l’époque. Avec la frontière libyenne, longue de 459 kilomètres, il n’est pas aisé de sécuriser une telle zone et de parer à la contrebande qui nourrit directement le commerce parallèle. Cette organisation est devenue si puissante qu’elle contrôle et maîtrise parfaitement les portes des frontières. Les armes circulent en abondance, en témoigne la découverte des dépôts d’armes et les complicités locales y sont pour beaucoup. Le terrorisme a recours à la contrebande.Le financement occulte dont bénéficient ces groupes leur a facilité la collaboration avec les  aux contrebandiers qui connaissent parfaitement le terrain (les montagnes) et leur procure vivres et armes. Non seulement la sécurité nationale est en danger, mais un grand pan de notre économie nationale agonise aujourd’hui sous les coups de cette invasion incontrôlable de marchandises de toutes sortes et à bon marché.

 

Les retombées régionales et internationales

Peu d’études sont consacrées aux retombées de la situation malienne, libyenne et syrienne. Il ne serait pas exagéré d’affirmer que l’AQMI et tous les groupes armés tentent aujourd’hui d’instaurer un État viable au Maghreb. Pour ces groupes armés bien entraînés, qui rappelons-le agissent en petites unités n’ayant ni chef ni hiérarchie. Ils voient en la Syrie une terre ouverte pour le djihad contre le tyran.. Par ailleurs, Facebook, Twitter, mails ciblés, prêches dans les mosquées, tracts distribués, SMS sont autant de moyens de propagande et de mobilisation. 

Le départ de nombreux Tunisiens en Syrie, dont les conséquences ne tarderont pas à se faire sentir, n’était pas prévisible. On se souvient des slogans fanfarons comme «il faut soutenir le peuple syrien» qui donnèrent aux mouvements djihadistes les moyens d’entraîner leurs troupes. «S’il meurt le paradis sera sa récompense» et s’il rentre ? C’est un réservoir terroriste qui se prépare, aguerri et qui a même mené la plus dure des guerres ; celle des villes ! L’estimation du nombre de Tunisiens partis en Syrie reste contradictoire et oscille entre 800 à 3000. Là aussi les enjeux à la fois géopolitiques et stratégiques sont de taille : l’interférence à la fois d’intérêts russes et iraniens d’une part, occidentaux, monarchiques  et israéliens de l’autre, sèment un flou total sur les réseaux mis en place et les buts recherchés à travers cette guerre dont le peuple syrien paye le prix.

La situation difficile en  Libye voisine facilite le déplacement de ces djihadistes. Leurs confrères en Libye leur offre toute la logistique. Tout cela pour dire que ni le gouvernement, ni nos forces de sécurité n’étaient en mesure de prévoir ou de suivre ces évolutions à l’intérieur et à l’extérieur, car les tactiques se mettaient en place et après coup. Ainsi, l’absence d’anticipation et l’effet de surprise laissèrent le temps à ces groupes l’opportunité de mettre en place des stratégies de combats à long terme.

 

L’armée tunisienne est-elle prête à la guerre des bandes ?

Depuis le coup d’État de 1962, l’armée tunisienne a été cantonnée aux strictes limites de ses missions essentielles de surveillance du territoire. Mis à part quelques missions de soutien aux efforts de l’ONU, l’Armée n’a pas connu de changement structurel. 

Sous Ben Ali, elle fut même marginalisée au profit du ministère de l’Intérieur. Le genre de guerre et de combats auxquels notre armée fut entraînée étaient classiques et conventionnels, ses moyens furent souvent limités tant au niveau de l’armement qu’au niveau de la formation des hauts officiers et des soldats. Soulignons l’extrême complexité de la guerre de montagne que mènent actuellement ces groupes armés. En effet et en dépit de l’équipement des plus sophistiqués et avec un service de renseignement aussi étendu qu’efficace, les États-Unis peinent à remporter une victoire en Afghanistan. C’est dire que contrer une guérilla et poursuivre des bandes armées nécessite non seulement une préparation, mais exige surtout un service de renseignement et des techniques de pointe de détection et de ratissage, en montagne et en ville, dont notre armée n’a actuellement pas la culture. 

Aussi, les missions de maintien de l’ordre public et de la surveillance des bâtiments publics ont épuisé l’Armée, car un soldat doit être prêt à toute éventualité et le retour à la caserne lui offre la possibilité de se former et de s’entraîner. L’absence d’entraînement avec des armées voisines (Algérie surtout, qui a développé depuis 1991 toute une stratégie et des techniques de guerre contre les groupes armés dans les montagnes algériennes) et l’inexistence d’un commandement unifié pour la lutte anti-terroriste démontrent simplement l’absence d’une stratégie nationale de lutte contre le terrorisme. L’absence de coordination entre les divers services de renseignements et l’absence d’études stratégiques faite par des experts dans le domaine de la sécurité nationale, démontre aussi la nécessité de l’ouverture de l’armée à ces questions.

Quant aux déclarations qui viennent plutôt marquer ou cibler le chef de l’armée, elles démontrent la méconnaissance de cette institution. Car négliger tout l’héritage historique de l’Armée avec ses faiblesses et ses points forts serait dévier de la question fondamentale aujourd’hui : comment réformer et mettre sur pied une armée tunisienne capable d’affronter les défis actuels? 

Le débat doit se faire sur les idées et les grands desseins, les stratégies, la réforme, les études en perspectives et non un débat sur les personnes ! Rappelons Jules Romains qui disait  : «Les esprits d'élite discutent des idées, les esprits moyens discutent des événements, les esprits médiocres discutent des personnes.»

 

Faysal Cherif

 

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