La transition dans le miroir américain

Par Peter Cross (de Londres pour Réalités)

RAu risque de blesser l’amour propre du lectorat tunisien, il y a des réalités qu’il faut bien regarder en face : il arrive que la presse anglo-saxonne se désintéresse complètement – mais alors com-plète-ment – de la Tunisie, parfois pendant plusieurs mois d’affilée. Etonnant certes, vexant peut être, et pourtant c’est ainsi. Même les visites qu’ont effectuées Rached Ghannouchi et Hamadi Jebali aux Etats-Unis, au mois de mai dernier, n’ont valu, sur le coup, que quelques lignes dans des journaux plus ou moins spécialisés. Mais au moment où la constitution post-révolutionnaire tant attendue se trouve enfin sur les bureaux du Président par intérim, le presse américaine (ou en tout cas ses titres les plus sérieux) se souvient du passage des dirigeants nahdaouis à Washington et montre à nouveau quelques signes d’intérêt pour l’évolution politique de la Tunisie.

Pour le Washington Post, c’est Edward Cody, son correspondant à Paris (et anciennement au Caire) qui livre son appréciation du moment :

Deux ans et demi après avoir fourni l’étincelle d’une révolution qui a enflammé le monde arabe, les Tunisiens sont passés au chapitre suivant : la lutte politique entre l’intégrisme islamique et l’Islam tolérant à la méditerranéenne qui a été une des caractéristiques de leur pays depuis l’indépendance.

La Tunisie se prépare à prendre des décisions sur ​​son identité nationale, sur le rôle de la religion et sur l’organisation de la vie politique qui sont au cœur même des défis auxquels sont confrontés l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Petit pays d’à peine 11 millions d’habitants, la Tunisie est susceptible de devenir un phare pour – les réformateurs de la région toute entière.

Car les Tunisiens ont en quelque sorte atteint le point dans l’élaboration de leur nouvelle démocratie où l’opposition syrienne souhaite se trouver à l’issue de la guerre civile qui ravage ce pays, où les Libyens aimeraient être après avoir mis sur pied un État post-Kadhafi et où les laïcs égyptiens voudraient arriver si un jour ils parviennent à mettre en place une opposition efficace aux Frères musulmans.

Mieux encore ! Un éditorial dans le grand quotidien washingtonien désigne Ghannouchi et Jebali « sauveurs » de la région toute entière:

Y a-t-il quelqu’un au Moyen Orient qui peut présenter une alternative viable [à la lutte sans quartier entre islamistes et laïcs] ? Peut-être pas. Mais j’ai été encouragé par deux conversations que j’ai eues récemment avec deux dirigeants du mouvement Ennahda : son fondateur Rached Ghannouchi et l’ancien Premier ministre Hamadi Jebali. Certes l’on ne confondrait ni l’un ni l’autre avec Thomas Jefferson [père de la démocratie américaine], tous deux semblent saisir certains des principes essentiels que les mouvements politiques arabes post-révolutionnaires – et en particulier les islamistes – doivent admettre.

Ghannouchi [a affirmé]: « Je pense que nous avons en Tunisie l’occasion de promouvoir une image de l’Islam qui épouse les principales valeurs de notre époque. Les vraies valeurs de la modernité – la science et les valeurs universelles – ne peuvent pas être en contradiction avec notre Islam. »

Qu’est-ce que cela signifie dans la pratique? Ghannouchi comme Jebali ont tous les deux affirmé que le point de départ pour Ennahda était de renoncer à la vision populiste que prônent Morsi et Erdogan. « Nous devons passer du cadre de la majorité partisane à celui de la majorité de la société », a affirmé Jebali, candidat probable à la prochaine présidentielle. « Cela devrait être notre manière de fonctionner pour les cinq à dix prochaines années. Quand nous aurions atteint la maturité des États-Unis, nous pouvons adopter le principe des 51 pour cent. »

Marc Lynch, professeur de sciences politiques et relations internationales à l’université de George Washington, qui blogue sous le pseudonyme Abu Aardvark, a lui aussi rencontré Ghannouchi et Jebali lors de leur passage à Washington et livre ses impressions pour Foreign Policy : 

« Bien sûr, nous avons commis des erreurs» Ce n’est pas quelque chose que l’on entend très souvent ces jours-ci dans la bouche de personnalités politiques arabes (ou autres). Cela fait d’autant plus plaisir d’entendre Hamadi Jebali, ancien Premier ministre tunisien et actuel Secrétaire général du Mouvement Ennahda, faire cet aveu si franc lors d’une petite discussion en groupe à Washington, suivi d’une conversation en tête-à-tête. 

[…]

Quelles sont les erreurs qu’il reconnaît au nom d’Ennahda ? Il en a énuméré trois. Tout d’abord, il a insisté sur la durée excessive du processus de transition et le fait que tous les efforts n’ont pas été focalisés sur l’élaboration d’un consensus autour la Constitution, ce qui a permis à la polarisation et à la fragmentation de prendre racine.

Deuxièmement, il a relevé les problèmes causés par l’incapacité à résoudre la relation ambiguë entre l’État et Ennahda, et entre le parti Ennahda et la mouvance plus large dont elle fait partie. Enfin, il a reconnu que la nouvelle élite politique dans son ensemble était coupable d’avoir suscité des attentes trop élevées quant à la possibilité d’une amélioration rapide de la qualité de vie, bien au-delà des capacités réelles du nouveau gouvernement.

[…]

Même si l’optimisme généralisé des débuts s’est en grande partie évanoui, pour ma part je reste optimiste quant aux perspectives de la Tunisie – surtout si l’on parvient à finaliser la Constitution avec un assez large consensus et si l’on arrive à faire quelques pas vers la résorption de la crise économique profonde. Le tourbillon d’autres problèmes dans la région ne doit pas nous faire perdre de vue la nécessité de soutenir cette transition, d’un moyen ou d’un autre.

Mais à  Al Bawaba, le journaliste américain S.T. McNeil, spécialiste des révolutions arabes et du changement climatique (!), n’a pas tout à fait la même vision de la transition. Il faut dire qu’il vit, lui, à Tunis :

Alors qu’on rédige, par un processus démocratique passablement désordonné, la constitution de l’après-dictature dans un ancien palais du bey ottoman, la branche locale Al-Qaïda est peut-être en train de poser des mines anti-personnel à proximité de frontière algérienne – et la presse s’enflamme du choc des cultures entre des extrémistes à la barbe filandreuse et d’autres aux jolis seins nus.

[…]

Les peines sévères délivrées à l’encontre d’Amina Sboui et Weld El 15, si elles ont provoqué un débat international sur la nature d’un État islamiste dans le berceau du Printemps arabe, ont totalement volé la vedette à toute discussion de la politique économique et [de] la transformation de l’État.

Le nouveau prêt de 1,7 milliard de dollars consenti – sous conditions – par le Fonds monétaire international a fait l’objet de débats enflammés à l’Assemblée nationale, mais en fin de compte a été imposé à la nation par le parti qui tient le pouvoir, Ennahdha. Ce n’est là qu’un exemple de la manière dont l’Exécutif use de son pouvoir dans le tumulte politique, car Ennahdha a également fait passer des lois autorisant la propriété étrangère ainsi que les opérations de fracturation hydraulique dans l’industrie gazière. Et si, contrairement à l’Egypte, les conditions du FMI pour la Tunisie ne menacent pas directement le prix du pain, elles visent à transformer le pays en porte d’entrée au continent africain pour le capital financier international.

[…]

Alors qu’on est censé se concentrer sur l’élaboration de la Constitution, et qu’on a les salafistes et les seins comme distractions, qui va sévir contre les activités industrielles non réglementées, vérifier toutes les clauses annexes des prêts dits « d’urgence », encourager le dialogue entre idéologues, arrêter le développement de zones de libre-échange sauvages dans les banlieues tunisiennes, ou encore poursuivre les hommes politiques corrompus devenus riches sous Ben Ali ?

P.C.

 

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