«La perte du monopole de l’Islam politique»

Le politologue français et spécialiste de l’Islam, Olivier Roy, auteur notamment de  « L’échec de l’Islam politique*». persiste aujourd’hui dans cette thèse, malgré la montée des mouvements islamistes au pouvoir après le “Printemps arabe”. Pour lui, ces mouvements ont échoué à mettre en place un État moderne et démocratique et n’ont pas pu répondre aux besoins économiques et sociaux de leurs pays, faute de compétences et d’ouverture sur les autres.

 

Les mouvements islamistes en Tunisie, Égypte et Libye ont dû faire des concessions pour arriver au pouvoir. Maintenant, s’agit-il d’en faire d’autres pour le garder et lesquelles selon vous ? 

Les partis islamistes sont obligés de faire des concessions parce qu’ils ne réussissent pas. Ils ne sont pas parvenus à mettre en place un État qui fonctionne et à relancer l’économie. Par ailleurs leur modèle idéologique est en crise. Ils ne l’ont pas repensé, ce qui les amène à faire du bricolage. Je pense qu’ils ne sont pas putschistes et ils font des concessions, car ils ont compris qu’ils ne peuvent pas gouverner seuls. Il ne s’agit pas là de double langage, mais de l’incompétence, malheureusement. Et comme ces «sacrifices» ne sont pas pensés comme une recherche d’un nouveau type de gouvernement, cela n’atteint même pas le but souhaité. L’opinion publique voit cette attitude soit comme une faiblesse, soit comme un double discours et n’arrive pas à discerner où l’on se dirige. J’estime que si l’on ne travaille pas, dans les pays du Printemps arabe, sur un vrai système démocratique, il n’y aura pas d’avenir. Un tel défi est à relever aussi bien pour les islamistes que pour la gauche. Il existe aujourd’hui en Tunisie une crise de la société politique. Il est nécessaire, à mon avis, de refonder le système politique sur un projet clair, basé sur une démocratie parlementaire, un peu à l’image du modèle de l’AKP turc.

 

Mais ces mouvements sont-ils capables, justement, de suivre ce modèle ?

Ils leur manquent l’expérience. La force de l’AKP est qu’il était pendant 10 ans dans l’opposition. Il a appris le réalisme politique, en gérant les municipalités. Il ne pouvait pas le faire avec des slogans ou avec une bande de copains ! Il faut toujours commencer par le bas, afin de former ses militants aux métiers politiques. Quand l’AKP a gagné les élections, il avait déjà une expérience politique et des cadres professionnels. Je considère qu’il est nécessaire pour les mouvements islamistes de renoncer à l’idéologie, mais pas forcément aux valeurs. En témoigne l’AKP, qui est un parti conservateur à l’image de ce qui existe à la droite du parti républicain américain, où l’on pense que les valeurs morales doivent être au cœur de la vie sociale. Il faut avoir un projet de valeurs qui soit acceptable par le peuple, indépendamment des croyances religieuses des gens. Si ce projet existait, les citoyens voteraient volontiers pour un parti islamiste qui serait technocrate, de gouvernement, institutionnel et qui accepterait le jeu des élections. 

 

Puisque vous évoquez le modèle turc. Est-il aujourd’hui en train d’échouer, vu les émeutes qui secouent la Turquie ?  

D’un côté, en Turquie, comme en Tunisie, il y a une population qui n’a jamais accepté l’arrivée au pouvoir des islamistes et qui pense que ces derniers ont un double langage et un agenda caché pour instaurer la république islamique. Il s’agit de la gauche laïque, urbaine, éduquée, occidentalisée qui habite essentiellement Istanbul. Son objectif est tout simplement de renverser le régime. D’un autre côté, le mouvement de contestation a pris parce que l’AKP a atteint ses limites de gestion du pouvoir. Généralement, au bout de dix ans d’exercice les hommes politiques sont complètement coupés de la société. Ils ne vivent plus qu’au milieu de leurs conseillers et de leurs amis. Par ailleurs, les partis qui se font élire sur la base d’un programme anti-corruption deviennent après 10 ans corrompus comme les autres. 

Je crois que l’AKP est au pied du mur. Il lui faut une refondation. Ce parti qui est resté trop longtemps au pouvoir et qui a eu 50% des voix est devenu un parti «attrape-tout». Plusieurs gens sont en train de le rejoindre alors qu’ils ne partagent pas ses mêmes bases idéologiques, et ce, pour des ambitions personnelles. Du coup, l’AKP a perdu sa pureté de départ. En règle générale, il n’y a aucun parti politique qui peut être tout le temps en phase avec la société, car le pouvoir use. Il faut alors un renouvellement de générations et une reformulation du projet initial afin d’accompagner les changements sociaux. Le problème pour l’AKP, c’est qu’il n’a jamais eu de vrais rivaux, donc il n’est pas prêt à partir vers l’opposition.

 

Dans les pays où les islamistes sont arrivés au pouvoir, on a beaucoup prédit l’avènement d’États islamistes, à l’iranienne. Or, il s’est avéré que l’établissement d’un tel État est impossible, du moins pour le moment. Qu’en dites-vous ?

Effectivement, la révolution iranienne est le fruit de son temps. Elle est née dans les années 70. À l’époque, personne n’était démocrate. Les gens étaient révolutionnaires et les islamistes aussi. Elle a pu réussir grâce au clergé chiite et à la personnalité de Khomeiny. Pour la première fois, un clergé s’est radicalisé à gauche. Il était anti-impérialiste. Or, ce temps de la révolution est fini. Les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas révolutionnaires et ne croient pas au régime idéologique et au paradis sur terre. Ils sont profondément démocrates, au pire, anarchistes. En outre, ils sont très individualistes. C’est pour cela qu’ils ne s’organisent pas. Donc, il n’y a plus une avant-garde structurée ayant un projet idéologique de création d’un nouveau régime. Il n’existe, ni une dynamique révolutionnaire, ni une opposition chiite/ sunnite. Les salafistes, de leur côté, n’ont pas non plus de projet d’État, mais une organisation pour propager le terrorisme. 

 

Dès sa prise du pouvoir, Ennahdha s’est situé au milieu, entre ce qu’il appelle «les extrémistes de gauche» (les laïcs) et les «extrémistes de droite» (les salafistes) pour représenter, soi-disant, l’Islam modéré, mais il n’a pas réussi à jouer ce rôle. Comment expliquer cet échec ?

Le problème d’Ennahdha et des islamistes en général est qu’ils se disent les uniques représentants de l’Islam en politique. Pour eux donc, leurs seuls rivaux sont les laïques. Or, ils ont découvert qu’ils n’ont plus le monopole, puisqu’il y a les salafistes et d’autres acteurs qui ont investi le champ religieux (des imams, des oulémas et des confréries soufies…). La différence avec le clergé iranien, est que ce dernier est hiérarchisé et qu’il contrôle la sphère religieuse. 

Les islamistes se sont trouvés devant deux difficultés : l’incapacité de parler avec la gauche autour de la construction des institutions et de l’État et l’impossibilité de contrôler le champ du religieux.

 

Existe-t-il actuellement le risque pour les mouvements islamistes de se scinder entre modérés et radicaux, suite à l’exercice du pouvoir ?

Je pense qu’il y a une possibilité de recomposition du champ politique : soit ces mouvements se modifient de l’intérieur comme ce qu’a fait l’AKP dans les années 90, c’est-à-dire : une fraction dissidente s’en va, mais le parti se restructure. Soit le parti garde son unité, comme en Tunisie où les deux ailes, radicale et modérée, sont équilibrées. Les élites sont partagées entre les deux camps.  Ennahdha a conservé l’esprit de famille et la solidarité entre les gens qui sont restés dans le pays et ceux qui sont partis en exil. 

 

Mais l’autorité de Ghannouchi est contestée aujourd’hui par les bases et même par certains leaders.

C’est un parti qui garde le respect pour le patriarche. Mais on ne peut pas dire que Ghannouchi soit l’inspirateur unique de la politique d’Ennahdha aujourd’hui. Je vois en Tunisie un processus de maturation : l’élite politique a plusieurs défauts, mais se rend compte par la pratique qu’il faut construire les institutions et régler des problèmes. 

 

Ennahdha ne devrait-il pas séparer le parti du mouvement, pour devenir un vrai parti de pouvoir?

À mon avis, il faut les séparer, sauf que c’est très dur à imaginer pour des gens ayant passé 20 ans avec l’idée que le mouvement et le parti sont indissociables. Il faut donc attendre une autre génération, mais aussi une pratique politique qui les poussent à sortir de l’idéologie. Cela prendra du temps.

 

Et que faire de la concurrence salafiste qui s’intensifie progressivement ?

En Égypte, il existe toute une bourgeoisie salafiste qui n’est pas du tout révolutionnaire et qui s’est constituée comme un groupe de pression à l’intérieur du gouvernement, tout en respectant les règles du jeu. En Tunisie, il y a un salafisme protestataire, radical, de rupture et qui ne veut pas entendre parler de l’État tunisien.  Donc, il n’est pas possible de négocier un compromis avec cette mouvance. Ennahdha a fait une grosse erreur, dès le début, en croyant qu’il était possible de trouver un compromis avec les salafistes. J’estime qu’il y avait une méconnaissance de ce phénomène, en considérant qu’il s’agissait seulement de jeunes, un peu radicaux, mais ce sont «nos enfants» (NDLR allusion aux propos de Rached Ghannouchi.)  

Gérer les débordements de cette mouvance passe nécessairement par l’État. C’est ce que les islamistes ont compris et ont commencé à faire. Je pense qu’il y a eu un changement de politique en Tunisie à la suite du changement de Premier ministre. Le gouvernement est arrivé à la conclusion qu’il n’y a rien à négocier avec les salafistes djihadistes.

 

Aujourd’hui, Al-Qaïda a renforcé son implantation dans la région de l’Afrique du Nord. Les régimes islamistes seraient-ils capables de lui faire face ?

Al-Qaïda est une organisation moderne, parfaitement adaptée à la globalisation. Ses adeptes ont très bien compris qu’il ne faut pas se casser la tête pour construire un régime. Car cela nécessite  de l’énergie, des financements et des concessions. Ils ont donc abandonné l’idée de la gestion de la société au profit de la propagande politique, en faisant la Une des journaux. Par exemple, les deux personnes qui ont commis l’attentat de Boston ont compris que leur acte aurait beaucoup plus d’impact que l’accident qui a eu lieu le même jour au Texas dans une usine et qui a fait 150 morts, dont personne n’a parlé. En outre, l’organisation assure facilement le recrutement dans ses rangs. Les jeunes fascinés par les actes de ses djihadistes, viennent volontiers rejoindre ses rangs. En outre, il ne faut pas oublier une chose c’est qu’Al-Qaïda est l’organisation islamiste qui a  le plus grand nombre de convertis, comparé aux Frères musulmans, Ennahdha ou autre.

 

Les islamistes peuvent-ils continuer à négliger les besoins économiques de leurs sociétés ?

Non. L’AKP en Turquie a fait un choix économique très clair qui est le néolibéralisme. Il a fait venir des diplômés des grandes écoles à l’étranger et des technocrates compétents, avec l’accord, bien sûr, du patronat local  et il a réussi à refonder l’économie. Je m’attendais à ce que les Frères musulmans en Égypte fassent la même chose. Ennahdha, pour sa part, n’avait pas de vision économique, alors qu’en Tunisie il existe des bases pour un capitalisme  local : absence de ressources pétrolières, une ouverture internationale, des capitaux mobilisables, à savoir ceux de la diaspora à l’étranger, en plus de l’existence d’une bourgeoisie. De plus c’est un petit pays de 10 millions d’habitants. Ennahdha n’a rien pu développer, alors qu’à sa droite les salafistes sont en train de faire du populisme et de surenchérir sur le gouvernement qui ne fait rien pour les quartiers populaires (NDLR où les salafistes se sont installés). Et cela pourrait constituer un vrai risque pour Ennahdha durant les prochaines élections.

 

Propos recueillis par Hanène Zbiss 

* L’échec de l’Islam politique (Le Seuil, Paris, 1992)

 

 

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