La Noukta, ciment de l’unité arabe

Par Lotfi Essid

Dans les pays arabes, les histoires drôles inventées quotidiennement et dont les peuples sont friands, sont beaucoup plus que des histoires pour rire, elles traduisent le désarroi face à la vie, elles éclairent sur certaines réalités et aspirent à les changer, elles drainent des idées subversives et sont génératrices de conflits.

Ces  Noukta ( traduction: blague / litt: pointe), nées d’une imagination fertile, sont conçues sur le tas dans le courant invincible du quotidien. La rudesse de la vie dans une grande partie du monde arabe engendre toutes sortes de situations tragi-comiques et ceux qui savent en apprécier le burlesque les complètent, les adaptent, y ajoutent de la verve, du mordant, des pointes, pour en faire une réalité de rechange répondant à toutes les identifications et à tous les goûts. 

Au Caire, à Tunis ou à Casablanca, seul l’humour arrive à conjurer ces stigmates de pauvreté et d’inquiétudes de toutes sortes. Les faiseurs de blagues n’obéissent à aucune règle, ils remplissent leur propre univers et considèrent la réalité avec raillerie. Les contraintes matérielles et morales forcent le rire et la charge subversive et la qualité burlesque d’une Noukta sont souvent inversement proportionnelles au faste qui en constitue la toile de fond. L’esprit critique y trouve une échappatoire, que suscite un besoin d’émotion et de communication du citoyen brimé et dont une technique élémentaire, le bouche à oreille ou le téléphone arabe, assure la diffusion. 

Ceux qui tiennent le pouvoir, conscients que les personnalités politiques et les thèmes de la vie publique sont une grande source d’inspiration de la Noukta, en conçoivent quelque peur – au même titre que des rumeurs – et il arrive, lorsqu’on ne cherche pas à contenir cette dérision, qu’on s’en sert comme exutoire pour soulager le peuple. On en tire en tout cas des leçons pour orienter la politique et gérer les citoyens. Si l’individu isolé peut garder son esprit d’examen et une certaine lucidité, il n’en est pas de même dans une foule que ces blagues peuvent autant intoxiquer que le discours officiel.

Au delà du politique et du social, il y a les blagues communes qu’inspire un voisin qu’on sous-estime, le Libyen pour le Tunisien ou le Soudanais aux yeux de l’Egyptien ; un compatriote  paysan, égaré dans le tourbillon de la ville, à qui il manque la conscience citadine et le réflexe civilisé, comme le Saïdi, originaire de la haute Egypte sur lequel circulent les histoires les plus cruelles. 

Comme ceux qu’il tourne en dérision, l’homme de la rue – médium qui reçoit et interprète les aspirations confuses d’une collectivité – invente et diffuse des blagues qui traduisent son subjectif individuel, ses états d’âme et ses préjugés. Aussi n’est-il pas rare que ces petites histoires embellissent à outrance, dévalorisent arbitrairement ou favorisent un aspect au détriment de l’autre. En tout cas, ceux qui déjouent la répression de leurs gouvernants et leur indifférence à leurs misères auront quelques instants, le temps de raconter une blague, l’illusion d’avoir livré une bataille. La profusion de ces Noukta est cependant loin d’augurer d’une quelconque révolte. Il s’agit, tout au plus d’une révolte de l’esprit, arrêt sur image ludique sur un temps présent, qui réussit souvent à lever quelque voile sur la vie collective, à éclaircir quelques réalités et à mettre le doigt sur beaucoup d’anomalies.        

L.E.

 

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