«La division au sein de ces mouvements islamistes est inévitable»

Professeur en Sciences politiques et études Arabes, à l’Université Lyon 2 et Directeur du groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (GREMMO) à la Maison de l’Orient méditerranéen, CNRS-Université Lyon 2, Mohamed Chérif Ferjani estime que les mouvements islamistes au pouvoir, dont Ennahdha, sont confrontés à deux choix capitaux : ils doivent tout d’abord clarifier leurs positions vis-à-vis des salafistes qui leur font de la concurrence et mettent en danger leur pouvoir. Ensuite, ils sont obligés de s’allier avec les forces laïques pour sortir de la crise économique. Ces choix auraient des implications sur leur unité et sur leur projet idéologique.   

 

Les mouvements islamistes arrivés au pouvoir après le Printemps arabe vont-ils réussir à le conserver face à l’ensemble de défis qu’ils affrontent sur le plan politique, économique, sécuritaire et social ?

À mon avis, les représentants des mouvements islamistes ne conserveront le pouvoir qu’en refusant le verdict des urnes, parce qu’il y a une grande désillusion, par rapport à leurs promesses. Les gens qui ont voté pour eux, en imaginant qu’ils craignaient Dieu et qu’ils n’étaient pas corrompus, se sont rendu compte qu’ils n’avaientt rien à envier aux anciens dictateurs mafieux. Un tel désenchantement a généré des mécontents, lesquels se sont tournées soit vers des forces politiques plus rassurantes, soit vers les salafistes qui attirent vers eux les couches sociales défavorisées en utilisant la même logique des islamistes au pouvoir. Je pense que les jeunes des milieux pauvres sont en train de sanctionner l’Islam politique en Tunisie, comme en Égypte.        

 

Justement, ces mouvements se trouvent aujourd’hui concurrencés par les salafistes, aussi bien sur le plan religieux que social. Comment vont-ils se comporter avec eux désormais : confrontation ou assimilation dans le champ politique?

Ces mouvements seront divisés sur le comportement à avoir face aux salafistes, lesquels refusent la démocratie et l’État. Les Frères musulmans en Égypte viennent de connaitre des confrontations violentes avec les salafistes, liés aux tribus dans le sud ou à des gens qui proviennent du milieu de la délinquance. Il n’est pas exclu qu’une partie des Frères préfèrerait s’allier avec l’armée pour faire face au danger salafiste. De même qu’en Tunisie, il existe une tendance chez Ennahdha qui est prête à s’allier avec Béji Caid Essebssi, ou avec des mouvements démocratiques, comme Al Joumhouri, afin de réduire l’impact des djihadistes sur l’État, l’économie et la sécurité du pays. On observe de plus en plus cette prise de conscience chez certains de ses leaders, comme Hamadi Jebali ou Samir Dilou. Toutefois, Ghannouchi n’a pas encore tranché sur cette question. Il parle toujours de la nécessité de dialoguer avec les salafistes et qu’il ne faut pas exagérer en estimant le danger qu’ils représentent. Il vient d’ailleurs d’affirmer cette position, dans sa dernière interview, au journal algérien Al Khabar du 16 juin 2013. De toutes les manières, les islamistes auront à faire un choix, soit ils vont en découdre complètement avec ce phénomène, soit ils continueront  à avoir des liens avec la mouvance, au risque de sortir de la logique du processus démocratique.

 

L’absence d’un projet économique a été l’un des grands défauts que l’on a reproché aux islamistes au pouvoir. Peuvent-ils continuer à ignorer les aspirations des peuples au développement économique?

Je pense qu’à ce niveau, les islamistes au pouvoir ont fait preuve de deux choses : l’incompétence et la logique de la rapine, c’est-à-dire : profiter de l’occasion de la montée au pouvoir pour se remplir les poches. Et là, nous avons vu les responsables gouvernementaux d’Ennahdha récompenser leurs militants, au détriment des familles des martyrs de la Révolution et des jeunes au chômage. À mon avis, les mouvements islamistes ne peuvent pas relever les défis économiques du pays sans s’allier avec d’autres forces qui possèdent des compétences capables d’apporter des solutions. Ils sont aussi appelés à abandonner la logique du «butin» et à évoluer vers une logique d’État qui mette en avant les intérêts du pays.    

 

Va-t-on assister dans les prochaines années à des révisions fondamentales de la pensée idéologique des islamistes, suite à l’expérience de l’exercice du pouvoir?

Il faut s’attendre à une démarcation entre ceux qui intègrent la logique démocratique et ceux qui la refusent, à l’image de ce qui s’est passé en Turquie dans les années 90, mais aussi au Maroc où le PJD (Parti de la Justice et du Développment) a accepté de faire des compromis au Makhzen et d’intégrer le gouvernement. Il y a eu donc une renonciation à la logique révolutionnaire et à la destruction de l’État moderne. La division au sein de ces mouvements est inévitable, en Tunisie comme en Égypte. Le cas Jebali en témoigne.

Propos recueillis par H.Z. 

 

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