Errer dans l’histoire

Par Alix Martin

Un matin d’une belle journée printanière, nous avons décidé de goûter à presque toute la Tunisie en une seule promenade. « Impossible, dites-vous. Eh bien, suivez-nous sur la route qui relie Tunis à Jedeida ».

 

L’histoire

Elle raconte que des Andalous avaient édifié à la sortie du bourg, un énorme pont sur la Medjerda. Sept grandes arches en pierres de taille reposaient sur un radier si haut que l’eau en tombait en cascade. Il aurait été emporté dans les années 50, dit-on. Il n’en reste que le souvenir. La Medjerda, canalisée, barrée, n’est plus qu’un filet d’eau sale : l’ombre d’elle-même !

L’histoire raconte aussi qu’un fils d’un Bey avait fait construire près du pont, une superbe résidence campagnarde dont nous avons cherché les vestiges, en vain.

Quelques kilomètres plus loin, nous avons eu davantage de chance. En arrivant à El Battan, nous avons été surpris par l’importance des haras, évidemment construits à l’époque où le cheval était roi. On peut y voir encore des « poneys des Mogods » : une race typiquement tunisienne de petits chevaux aux qualités remarquables. Ce sont, à notre avis, des chevaux barbes d’origine. Cette race aussi est remarquable. C’est, de l’avis de spécialistes, l’une des meilleures de chevaux d’extérieur. L’armée française venait en acheter des quantités importantes jusqu’au XIXe siècle.

Les poneys des Mogods en sont une variété devenue petite à cause d’une longue existence dans une région où leur nourriture n’était pas satisfaisante, sans doute.

Mais El Battan présente d’autres curiosités. Son nom dériverait de l’espagnol « batanar » signifiant « fouler » ou de « Batan » qui désignerait un moulin à fouler. El Battan doit beaucoup, sinon tout, aux Andalous. Ils y ont construit un pont exceptionnel. Les seize arches pouvaient être obstruées. L’eau de la Medjerda actionnait les moulins à fouler permettant de fabriquer les chéchias et irriguait les champs voisins. Une petite fabrique de chéchias fonctionne depuis le XVIIe siècle, sans relâche, selon les mêmes techniques près du port.

Un peu plus loin, on arrive à Tébourba l’antique Thuburbo minus qui nous semble bien loin de sa « grande sœur » Thuburbo majus, voisine d’El Fahs. Cette bourgade, qui grandit très vite, a été « revivifiée » par les Andalous. La place centrale, la Grande mosquée et quelques autres bâtiments reflètent encore l’influence andalouse « noyée dans les constructions modernes ».

Quel dommage que personne n’ait pensé à protéger le style architectural original de nombreuses cités de Tunisie ! Même actuellement, les menzels de Jerba, les maisons en briques de Tozeur, les demeures patriciennes des « médinas » de Sfax, Tunis ou Sousse sont laissés à l’abandon quand elles ne sont pas livrées à la pioche du démolisseur !

 

Le rempart de carthage

Nous empruntons ensuite la petite route C. 50 qui longe la Medjerda et mène à Medjez El Bab. Des bretelles s’en détachent et conduisent, là-bas, à Toukabeur et Chaouach, ici, vers le sommet du Jebel Ansarine. Pourquoi s’appelle-t-il ainsi alors que, manifestement, les Ansars n’y soient jamais venus ? Il semble qu’une petite colonie de Tripolitains y ait été installée par un Bey au XIXe siècle.

Mais ces collines ont été très peuplées dans l’Antiquité. De part et d’autre de l’Oued Ettine, on compte une bonne dizaine de bourgs antiques dont Uzali Sar où nous voulons aller aujourd’hui. Presque tous, dont Toukabeur et Chaouach abritent des haouanet, des dolmens et des tumulus manifestement berbères mais pas de sépultures puniques. Cela nous fait penser que ces collines étaient peuplées par des berbères, appelés liby-phéniciens parce que très influencés par la civilisation carthaginoise. Ils devraient être des vassaux de Carthage, habitant à la périphérie du territoire carthaginois : la « Chora ».

Après avoir dépassé les bâtiments de la fromagerie « Souani », on monte, en lacets, à flanc de colline. Les couches alluviales coupées par le talus nous montre des argiles très curieuses : violettes, vertes ou roses selon les sels métalliques qu’elles contiennent.

A partir du mois d’avril, les magnifiques fleurs des câpriers s’épanouissent au pied des pins. Quand on arrive au col, des pistes des deux côtés de la route mènent à de discrets « coins à pique-nique » sous les arbres. Les buissons abritent, à cette époque, une bonne dizaine d’espèces d’orchidées sauvages.

 

Sur les traces des ancêtres

Le « plateau » du Jebel Ansarine, souvent balayé par le vent, aux terres relativement pauvres est actuellement peu habité.

En roulant lentement, on distingue sur la gauche, les embrasures noires et quadrangulaires de haouanet tranchant sur le blanc d’une petite falaise de craie dans laquelle ils ont été creusés. Une petite route mène au hameau appelé Henchir Djlal : l’antique Uzali Sar pratiquement effacée dont les vestiges sont très étendus.

Les premiers haouanet, aperçus de la route, sont relativement petits et semblent assez frustes. L’un d’eux recèle une fosse creusée dans le « sol ». Ces sépultures étant réemployées, cette « fosse » contenait-elle les « restes » des premières personnes inhumées ?

Après avoir contourné l’éminence où ces tombeaux ont été creusés, on découvre des vestiges très curieux. On dirait des sépultures comportant plusieurs chambres sépulcrales superposées dont l’une, souterraine, était creusée dans le roc et les autres, au-dessus, bâties. Est-ce un sépulcre intermédiaire entre le hanout berbère et le mausolée construit influencé par les civilisations puniques et romaines ? De quelle époque datent-ils ? Le site n’a pratiquement pas été fouillé ni sérieusement étudié.

En s’approchant des maisons du hameau, on rencontre d’abord un amoncellement de très gros blocs de pierre taillée. Sont-ce les vestiges d’un mausolée ? Plus loin, un mûr d’enceinte, très soigneusement bâti en « pierres sèches » sans liant, signale un bourg berbère. Entre les maisons, des restes d’un grand bassin, des citernes, des morceaux de colonnes évoquent l’époque romaine. Au passage, nous saluons un très vieil olivier appelé : Lella Fatma.

Puis, après avoir traversé le hameau, en remontant vers la droite de la petite route on découvre d’autres haouanet creusés dans une petite falaise à proximité d’une carrière antique. Leur façade encadrée de pilastres engagés et surmontée d’un entablement laisse penser qu’ils sont plus récents que les premiers. Les Berbères, qui vivaient là, avaient conservé leurs sépultures traditionnelles mais les avaient ornées d’éléments étrangers.

Les randonneurs curieux se feront conduire à 500 mètres environ du carrefour avec la route principale à une source intermittente : Aïn Lazina. Deux collines la dominent. Elles sont encore tapissées de tombeaux berbères.

De grands tumulus, voisinent avec de petits dolmens frustes entourés soit de gros blocs soit de pierres assez petites. Ils peuvent être érigés sur une plate-forme. Ne sont-ils pas la chambre sépulcrale d’un tumulus qui a été détruit par l’érosion ? Des « tumulus têtards » : accompagnés d’un « prolongement » en pierres se dressent à proximité de « monuments » annulaires ou quadrangulaires.

Manifestement, une importante population berbère vivant aux alentours inhumait ses morts ici.

Allez-y vite avant que l’épierrage systématique, en vue de gagner des terres cultivables, n’ait tout détruit. En regagnant notre véhicule du XXe siècle, on pense qu’on s’est promené à travers des millénaires d’histoire tunisienne !

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