Dire le monde

Terrains d’écrivains*, collectif dirigé par Alban Bensa et François Pouillon est le résultat d'échanges qui se sont tenus à l’EHESS pour répondre à la question pourquoi et comment des écrivains réussissent-ils mieux à dire le monde, les gens et les choses, à être plus convaincants que les anthropologues ?  

Douze chercheurs en sciences humaines et sociales, en majorité anthropologues, se sont  prêtées au jeu de l’analyse d’une œuvre littéraire de leur choix avec à l'esprit la possible sanction que l'anthropologie, soumise aux codes et langages académiques, construit des artefacts, bref déréalisent les sociétés vivantes.

L’introduction (La leçon d’ethnographie des grands écrivains) énonce le problème de manière polie mais ferme. Pour saisir la brèche entre le terrain et le texte, autant interroger  la façon dont l’écrivain a mené son enquête, retracer le cheminement qui conduit au texte littéraire, repérer les traces de l’expérience vécue. Et tirer des leçons qui aideront à conjurer à effacer le péché d'irréalisme.

Les contributions s'instruisent de Nerval (en Orient), Sand, Pouchkine, Lamartine (au désert), Kipling, Céline, Camus (à Alger), Montaigne, Woolf… 

Flaubert, Rimbaud, Montherlant.

Dans Une leçon d'archéologie de Flaubert, C. Gutton propose d'identifier ce que Salammbô doit au réel. La part serait saisissante.

En 1862, dès la parution du roman, Froehner, archéologue patentée, s'emporte dans la Revue Contemporaine contre  les inexactitudes, la mauvaise documentation et quant à faire, le style du roman. G. Flaubert répond : Je n’ai, Monsieur, nulle prétention à l’archéologie. J’ai donné mon livre pour un roman, sans préface, sans notes, et je m’étonne qu’un homme illustre, comme vous, par des travaux si considérables perde ses loisirs à une littérature si légère ! … 

J’ai consulté, dans mes incertitudes, les hommes qui passent en France pour les plus compétents, et si je n’ai pas été mieux guidé, c’est que je n’avais point l’honneur, l’avantage de vous connaître: excusez-moi !

Flaubert, féroce, note en retour les erreurs d'un Froehner effrayé de sa propre force et au passage ses fautes d'expression.

Gutton pose que Salammbô en pulvérisant les repères établis a rendu Carthage à l'existence et provoqué l'essor des études sur les civilisations phéniciennes et puniques.

Que dire de neuf sur Rimbaud ? Il a répudié la poésie puis est devenu mirage. 

A. Bensa reprend l'enquête sur Rimbaud négociant au Harar et l'oriente pour apprécier les relations entre ethnographie et littérature de voyage à la fin du XIXe siècle. 

En 1883, A. Rimbaud sur la base des informations rapportées d’une expédition par l'un de ses associés grecs rédige à l'intention de  son employeur à Aden, Alfred Bardey, un Rapport sur l'Ogadine. 

Bardey l’adresse à la Société de géographie de Paris, qui le met à l’ordre du jour de sa séance et le publie. Il y est question de routes, du relief, des tribus et de leurs chefs et d'ivoire.

Pour A. Bensa, ce court texte manifeste la conversion au réel d'un Rimbaud qui n'a pas abandonné l'art d'écrire. Désormais, il l'emploie pour s'adresser, selon leurs propres codes, aux géographes, explorateurs et aventuriers.

La gloire littéraire d'Henri de Montherlant est aujourd'hui fanée. La Rose de sable demeure cependant une étonnante leçon de choses vues et entendues au Maroc, en Algérie et en Tunisie.

La Rose peut se lire comme un document d’époque et un autoportrait de Montherlant. Pour l'intrigue, Auligny jeune officier sans envergure et aux idées étroites est affecté au Maroc. Il se lie avec une jeune bédouine, peu à peu s'en éprend et s'affirme en homme  droit et sensible.

Le roman est écrit en 1930, publié une première fois sous pseudonyme et ne paraît en version intégrale qu’en 1968. A un moment donc où son propos de réalisme social est obsolète. 

Montherlant explique ce retard et ces précautions : Cela est écrit dans un climat algérien dont les jeunes générations d’aujourd’hui n’ont aucune idée. Je note ceci particulièrement à l’intention des Nord-Africains qui pourraient me lire. Le principal personnage de mon roman évolue en leur faveur. 

Convaincu, assez tôt, que les colonies sont faites pour être perdues ; elles naissent avec la croix de mort au front Montherlant répugne à s'afficher au côté des rares anticolonialistes.

Selon C. Cauvin Verner, l'ouvrage mérite considération dans le contexte des études postcoloniales qui depuis quelques années se développent.

Après avoir engagé tant d'efforts pour se distinguer des lettres, s'élever à la dignité de science et même prétendre au titre de troisième culture, les sciences sociales paraissent reconsidérer leur position. 

De ce point de vue Terrains d’écrivains peut être tenu pour l'indice de  vitalité d'une discipline sachant se remettre en doute.

Encore qu'à regarder de si près le métier d'écrivain, on peut se demander si près de l'art de l'écriture n'est pas aussi convoité celui d'être lu.

 

Arpenter l’Amazonie **

Alfred Métraux a mis fin à ses jours, il y a 50 ans dans une forêt de la vallée de Chevreuse. Il venait d’écrire un article dénonçant la condition des personnes âgées dans les sociétés occidentales.

En sa mémoire, les Écrits d’Amazonie regroupent des articles pour la plupart parus en espagnol ou en anglais et qui concernent son aire de terrain privilégiée : l’Amazonie. Regroupés par thème, ils concernent la mythologie, la vie spirituelle, sociale et politique, les rites des groupes indigènes au milieu du XXe siècle. 

Dans chacun percent colère et tristesse face à un monde qui disparaît.

Né en 1902 à Lausanne, il émigre en Argentine avec ses parents en 1908. Il revient à Paris suivre les cours de Marcel Mauss. Puis, du premier terrain à Mendoza et l'étude des Calchakis, il a alors tout juste vingt ans, jusqu'à son enseignement à l’École Pratique des Hautes Études, il collecte un matériau ethnographique exceptionnel, l'exploite avec une éblouissante érudition. Il assigne son existence à la sauvegarde des droits humains, à la  rencontre et aux découvertes : Georges Bataille, Michel Leiris, les Tupinambas et les Tupi-Guarani, l'île de Pâques, le vaudou haïtien, les derniers Uros…

En fin de volume dix-huit pages d'index listent les populations indiennes citées : souvent  les noms sont suivis d’une croix, pour chaque peuple disparu.

Parmi les Indiens étudiés se retrouvent les Mataco et les Toba, passionnés d'un sport semblable au hockey et qu'ils pratiquaient bien avant l’arrivée des Occidentaux. 

Ni règle, ni arbitre, mais les équipes doivent être similaires en force et s'affrontent dans un grand tumulte pour loger une boule de bois dans le but adverse à l’aide de bâtons recourbés. S’il arrive que la balle s'égare dans le public les deux équipes furieuses s'y précipitent pour la récupérer ; les spectateurs avisés savent que les meilleures places sont dans les arbres à bonne distance des crosses.

A. Métraux expose aussi les sévères initiations des jeunes, le culte des morts dont les noms restent tabous, les cures chamaniques, le rôle des femmes dans la vie sociale des Chiriguano, le système des  jumeaux dans différentes cosmologies…

L'art de la guerre aussi, avec deux grandes zones culturelles. 

Celle des hautes cultures andines qui correspond à des campagnes impérialistes menées pour soumettre et annexer de vastes régions. 

Celle d'une autre aire, s'étendant des Guyanes jusqu’à la terre de feu, où les incursions sont motivées par la capture de butin et de captifs sans intention d'exercer une domination permanente. Souvent la gloire de vaincre suffit. 

Encore que certains peuples, comme les Carib ont alterné batailles et migrations pour s'étendre sur tout le tropique et que les Jivaros ont imaginé l'artisanat des fameuses têtes réduites comme démonstration de puissance. 

Pierre Clastres, autre grand américaniste, rapporte le récit que lui ont fait, à propos d'un événement arrivé une trentaine d’années plutôt, les Indiens Chulupi du Chaco paraguayen.

Une nuit, alors que des soldats campent sur l'autre rive du Pilcomayo qui marque la frontière avec l’Argentine, l’un d’eux traverse le fleuve à la nage, les approche et les prévient qu'à l’aube la troupe allait venir massacrer la tribu. 

 

Les Indiens sont méfiants. Ils ont déjà plusieurs fois subi les attaques de l'armée argentine. Mais, ils décampent et le matin, les guetteurs restés en arrière garde voient en effet débarquer les colonnes.

Les Chulupi ajoutent que l'homme n'avait pas menti, qu'il les a sauvé, qu'ils ne l’ont jamais revu.

Pierre Clastres avait déjà entendu cette histoire de la bouche d'Alfred Métraux quelques semaines avant sa mort. 

Ce messager que les indiens avaient pris pour un soldat parce qu'il portait des vêtements semblables aux militaires, c'était  lui qui campait près de la garnison des Argentins et qui avait entendu le projet.

Au péril de sa vie, des dangers du fleuve et des fusils sur une rive, des  flèches sur l'autre, il avait jugé de son devoir d'avertir les Indiens.  

Vers 1930, les Chiriguano ont représenté Métraux, avec ses lunettes : il suit  un garçonnet les bras tendus en avant, le regard élevé vers le haut, le corps dans le prolongement de la tête. 

Certes les écrivains sont parfois ethnographes ; il est plus rare qu'un ethnographe soit un héros romanesque.

R.S-M.

*Alban Bensa et François Pouillon, Terrains d’écrivains. Littérature et ethnographie, Anacharsis, 2013, 416 p.

 

**Alfred Métraux, Ecrits d’Amazonie. Cosmologies, rituels, guerre et chamanisme, Editions CNRS, 528 p.

 

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