Une liberté de gagnée, la bataille continue…

À l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a organisé, à Tunis, une conférence suivie d’ateliers intitulée : "Parler sans crainte: assurer la liberté d'expression dans tous les médias". De nombreuses préoccupations ont été exprimées lors de cette rencontre à laquelle ont participé les professionnels du secteur légèrement rassurés par l’annonce de la mise en place de la Haute instance de communication audiovisuelle (HAICA). Mise au point.

 

«Si la liberté de la presse n’est pas garantie, c’est un risque pour toutes les libertés fondamentales. Aujourd’hui, nous avons célébré la journée mondiale de la liberté de la presse avec une conférence afin de faire le bilan deux ans après la révolution, mais aussi de voir comment faire avancer en Tunisie la liberté de la presse», nous a affirmé Mehdi Benchelah, chef du bureau du projet de l’UNESCO à Tunis. À cette occasion, l’organisation onusienne a réitéré son appel à appliquer les décrets-lois 115 et 116 de manière à avoir  «des institutions comme celle de la régulation audiovisuelle» et afin de «ne pas voir de journalistes risquer de se faire emprisonner en vertu du Code pénal». La liberté de la presse en Tunisie a certes été concrétisée après le 14 janvier. Le doute n’est plus permis… Toutefois, force est de constater qu’elle a été mise à l’épreuve à maintes reprises. 

 

Du temps perdu

«Je crois qu’il existe un certain consensus. Certes, il y a des acquis indéniables qui ont été constatés à la suite de la révolution concernant le classement en matière de liberté de la presse. Toutefois, le cadre juridique n’est pas complété… Et c’est l’une des raisons pour lesquelles la Tunisie a perdu quatre places (NDLR dans le classement effectué par Reporters sans frontières) occupant la 138e position. Cela montre qu’on a perdu un peu de temps et que la liberté d’expression n’est pas encore garantie. Nous continuons à assurer la formation et l’assistance technique aux journalistes. Dans le même temps, nous faisons le plaidoyer auprès des autorités pour le cadre légal», a ajouté le chef du bureau du projet de l’UNESCO à Tunis. Fin janvier 2013, selon un rapport publié par RSF, la Tunisie gagnait 30 places en 2012, ce qui dénotait selon l’organisation, d’un «progrès énorme» par rapport à la situation qui régnait sous le régime de Ben Ali. Mais selon Mehdi Benchelah, «aujourd’hui, la situation n’est pas totalement satisfaisante». Et son avis est entièrement  partagé par les professionnels du secteur.  «Nous avons perdu deux ans de tâtonnements, car les décrets-lois 115 et 116 n’ont pas été appliqués. Cela a engendré des condamnations de journalistes et a permis à certains politiques de s’attaquer aux journalistes… ce qui n’a pas avancé les choses. Certes, il y a un commencement à la résolution de nos problèmes sur le plan législatif avec la mise en place de la HAICA. Nous nous sommes  mis d’accord sur la composition de ses membres et cela est une bonne chose de faite», nous a affirmé Taieb Zahar, le président de la Fédération tunisienne des directeurs des journaux. Avant de nuancer : «Maintenant, nous allons essayer de faire appliquer le plus rapidement possible le décret 115 qui nous concerne le plus». Le constat est le même chez Kamel Laabidi pour qui la liberté de la presse est l’un des «précieux» acquis du 14 janvier. L’ex-président de l'Instance nationale pour la réforme de l'information et de la communication (INRIC) qui dénonçait jusqu’au 3 mai la non-application des décrets, a appris le jour même une bonne nouvelle: la mise en place de la HAICA dont la composition a été annoncée à 18 h…18 mois après l'adoption du décret 116. 

 

Autorégulation

Pour la presse écrite, la régulation, aussi, est de mise. Selon le président de la Fédération tunisienne des directeurs des journaux, il est nécessaire de créer une «autorité d’autorégulation qui serait composée de journalistes et de patrons de journaux, à parité, avec la possibilité d’adjoindre un juge ou un représentant de la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme». «Ce faisant, nous organiserions notre profession nous-mêmes. Je pense que c’est mieux ainsi… Cette proposition est préférable à celle qui consiste à la (NDLR autorité de régulation) soumettre à d’autres. Le fait que les (hommes) politiques élisent des indépendants n’est pas normal. Nous subissons des pressions. Nous ne voulons pas tomber dans les travers du passé,  se tromper de nouveau et se retrouver avec un ministère de l’Information», a insisté Taieb Zahar selon qui il est nécessaire que cette autorité «ait les moyens de mettre de l’ordre» dans la profession et de «faire respecter» une charte déontologique et un code éthique.

 

Le casse-tête publicitaire

«Nous avons attiré l’attention sur la situation financière que vivent les organes de presse, mais il n’existe aucune volonté de réguler la publicité publique. Dans le passé, elle était l’apanage de l’Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE). Nous avons suggéré qu’il y ait un fonds de soutien de la presse qui accorderait des subventions à tous les médias à partir de critères professionnels, à l’instar de ce qui se fait au Maroc. L’exemple de la France nous donne le vertige dans la mesure où les autorités consacrent un milliard d’euros de soutien direct à  la presse. Il faut être réaliste. Il y a une nécessité pour soutenir ces médias sinon beaucoup d’entre eux vont disparaitre ou vont être tentés d’avoir un financement non transparent, ce qui tuera la presse indépendante», nous a fait savoir Taieb Zahar. Au Maroc, selon le Rapport 2012 sur la liberté de la presse,  une enveloppe de 65 millions de dirhams (soit 11 millions de dinars) a été consacrée à la subvention de la presse écrite (en 2012). Il ne fait aucun doute que la  publicité étatique est nécessaire à la survie du produit journalistique. Dans le même temps, le  recours à une diversité de publicités privées doit se faire en toute transparence. Toutefois, le recours à une seule publicité orientera forcément le contenu. «Le journaliste joue un rôle central dans la lutte contre la violence, physique ou morale, dans cette période de transition», a estimé Samir Dilou, le ministre des Droits de l'Homme et de la Justice transitionnelle selon qui il existe un «fossé énorme» entre le «statut de la liberté de la presse» en Tunisie et sa «régulation» dans un contexte qu’il assimile à «de poumons»… car «Trop de liberté risque de les étouffer», a-t-il conclu. 

Chaimae Bouazzaoui

 

Radio : la Révolution n’a pas eu lieu

«Après avoir effectué un diagnostic de la situation des radios de proximité, nous avons constaté que ce projet est important pour la société civile. Toutefois, il est difficile de voir comment développer le secteur et assurer la survie des médias. Pour cette raison nous avons envisagé un projet d’économie sociale dans le cadre de la radio afin de les développer», a fait savoir Marcelo Solervicens, Secrétaire général de l’Association mondiale des radios “diffuseurs” (AMARC). Ce dernier intervenait dans le cadre d’un atelier portant sur «Développement et démocratie : le rôle des médias dans les régions», atelier organisé en marge de la conférence de l’UNESCO. Intitulé «Diagnostic et pistes d’action pour le développement des acteurs actuels et potentiels du secteur des médias de proximité en Tunisie», le rapport de l’AMARC réalisé le 31 mars dernier a également eu pour objectif de réfléchir à une stratégie d’appui au  secteur des médias de proximité. Et les pistes avancées sont nombreuses : soutien à la formation du personnel des radios, soutien matériel, ou encore mise sur pied d’un fonds de soutien pour le fonctionnement… «Pour soutenir les radios, il faut connaitre la situation. Certes, Gafsa et Kasserine ont pu avoir des projets de radios de proximité, mais il existe  des régions marginalisées sur ce plan. Béja, Siliana et le Kef sont à l’écart de la révolution médiatique», a affirmé Salah Fourti, président du Syndicat tunisien des radios libres (STRL). Concernant le coût, le rapport révèle qu’initialement il est envisageable que le fonds déploie 450.000 euros sur deux ans, dont 10 à 15 % seront alloués aux frais d’administration. Le fonds fournira de petites subventions pour les équipements (de 5 à 8.000 euros) et des subventions pour le fonctionnement. Mais le problème n’est pas exclusivement financier, car une question se pose : existe-t-il ou pas des fréquences possibles pour augmenter le paysage médiatique tunisien ? Certains médias prennent plus que leur part du marché des fréquences, ce qui constitue une atteinte à la démocratie, répondent les experts. «130 à 140 fréquences ont été exploitées par les radios de service public ou privé avant la Révolution, sur 275 fréquences. Or, l’Office national des télédiffusions (ONT), a le monopole de la décision d’attribuer les fréquences. Or, nous nous orientons vers une excursion des fréquences : la première fréquence de la radio publique déborde sur une deuxième, occupant ainsi deux fréquences. Il ne s’agit pas seulement d’attribuer à qui je veux, mais aussi de donner plus que la part, ce qui empêche les autres radios de s’y mettre, ce qui mène à la confiscation des ressources», a expliqué Emanuel Bouherin, président de l’AMARC.

Ch. B

 

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