Une histoire solidaire

Appelé à Rome  pour occuper les fonctions de Chef de Cabinet au  ministère des Affaires étrangères, S.E.M Pietro Benassi, l’ambassadeur d’Italie vient de quitter la Tunisie au terme d’un mandat de quatre ans. Relations bilatérales politiques et économiques, dossier de l’immigration ou encore Révolution tunisienne, Réalités a saisi cette « occasion » pour en dresser le bilan. Interview

 

De nombreux responsables italiens se sont déplacés en Tunisie à la suite du 14 janvier pour « exprimer leur soutien »… Comment qualifierez-vous les relations entre les deux pays depuis la Révolution?

Excellentes. Historiquement, la Tunisie a toujours été un pays ami…D’abord parce que c’est un pays voisin. Il est normal d’être proche pour des raisons culturelles et migratoires. Pendant les guerres d’indépendance  (NDLR/en Italie), de nombreux Italiens se sont réfugiés en Tunisie. Ces flux ont créé un réseau interculturel important. De fait, les évènements politiques du XIX et XXe siècle n’ont jamais remis en question ces liens. Dans l’histoire contemporaine, si je puis dire, la collaboration italo-tunisienne a été toujours à l’ordre du jour. Pour l’Italie en particulier, et pour la Méditerranée de manière générale, la Tunisie est importante en termes de stabilité et de sécurité. Les dialogues politiques engagés à la suite  de la Révolution ont confirmé cette approche italienne. L’Italie est un des rares États de l’Union Européenne qui ne pouvait se permettre d’être observateur de la Révolution. Nous avons sincèrement soutenu le processus de transition démocratique du pays. Toutefois, l’instabilité connue par la Tunisie les six premiers mois (NDLR/2011) a aussitôt provoqué 30.000 débarquements d’immigrés clandestins sur l’île de Lampedusa. Cette situation était critique et pouvait provoquer des petites irritations bilatérales. Mais elle a été résolue avec un accord efficace fait dans le respect mutuel des exigences des deux pays.

 

Une série d’accords ont d’ailleurs été signés à la suite de cet évènement…

Le 4 avril (2011), l’ancien Premier ministre, M. Berlusconi était à Tunis avec le ministre de l’Intérieur M. Maroni. L’accord a été négocié et signé dès le lendemain par le ministre. Cet  accord de coopération migratoire prévoit une enveloppe technique de soutien aux forces de police tunisiennes d’environ 180 millions d’euros. Il y a également une enveloppe de 220 millions d’euros dont presque 100 millions d’euros de crédit extrêmement favorable dans le cadre de la coopération au développement. Nous avons mis en place un autre programme de 73 millions d’euros. C’est une ligne de crédit de financement au soutien des PME tunisiennes géré à travers la Banque centrale tunisienne. Enfin, il y a une enveloppe de dons de 35 millions d’euros destinée au soutien du secteur privé œuvrant dans le secteur de l’environnement ou de la culture.

 

Avez-vous prévu d’autres accords ?

L’Italie est prête à aborder des accords dans différents domaines. Je me suis entretenu avec le ministre de la Justice. Nous sommes prêts à négocier des accords « nouvelles générations ». L’accord de collaboration judiciaire entre les deux pays date de 1967. Il est temps d’envisager une coopération plus moderne et plus efficace. En ma qualité d’ambassadeur et comme citoyen également, je pense que la rapidité de la réaction de la justice est un facteur incontournable dans les cas des enlèvements de mineurs car toute lenteur provoque inéluctablement  un drame humain.

 

Concernant le dossier de l’immigration, estimez-vous que la réponse ait été adéquate à l’ampleur du phénomène ?

Certainement. Encore une fois, l’accord qui a tenu compte des  exigences des deux pays a été  conçu dans un esprit de respect mutuel. Un programme de rapatriement important a été mis en place à la suite de la signature de l’accord. L’Italie a eu un geste politiquement important en délivrant des milliers de permis de séjours temporaires pour des raisons humanitaires. Nous avons également prévu un programme non négligeable en termes d’équipements (patrouilleurs,  vedettes,  ordinateurs). Les 23 et 24 avril passés, notre ministre de l’Intérieur, Mme Anna Maria Cancellieri était à Tunis afin de participer à la cérémonie de remise de deux patrouilleurs de 35 m à la Garde nationale tunisienne. Nous avons travaillé dans un véritable esprit de partenariat.

 

Où en sont les relations entre les deux pays en matière économique? 

L’Italie est le deuxième partenaire économique de la Tunisie après la France.  Pendant les premiers mois de la Révolution, il y a eu des préoccupations. Nous avions connu une « petite anarchie » que je considère  comme physiologique à l’intérieur des usines avec les sit-in sauvages ou les grèves à répétition. Toutefois, je tiens à préciser que pendant cette période (NDLR/2011), la majorité des entrepreneurs italiens sont parvenus à négocier avec les vis-à-vis syndicaux avec un taux de succès de 95%. Le mot d’ordre  était toujours de s’asseoir autour d’une table et de discuter. Malgré les difficultés, l’option choisie par les  entrepreneurs était de résister et de rester. J’estime que le bilan de  cette première période a été très positif. En 2012, quelques facteurs additionnels ont donné lieu à des préoccupations. D’abord, la plupart des investisseurs italiens travaillent sous la loi dédiée aux exportations. En effet, les entreprises (italiennes) ont connu davantage de problème à la suite de la chute des demandes de l’Europe qu’au lendemain de la Révolution. La crise de l’Euro, pour un pays dont 75% des échanges commerciaux se font avec cette monnaie, est une donnée importante et critique pour l’économie tunisienne. Enfin, il y a eu d’autres problèmes. Il y avait des craintes quant à une éventuelle instabilité dans le pays auxquelles se sont ajoutés les évènements du 14 septembre à l’ambassade américaine ou l’homicide politique de M. Chokri Belaid le 6 février dernier. Ces évènements n’ont pas encouragé les  investisseurs qui scrutent le pays avec intérêt. Ceci dit,  la Tunisie est un bassin naturel pour nous. Je suis convaincu que des progrès constants induiront un retour en force. La progression de la phase de transition démocratique va de pair avec la reprise économique du pays et le retour des investisseurs étrangers dont les préoccupations sont partagées avec les investisseurs locaux. 

 

Quels ont été les effets de la Révolution sur la communauté italienne ? 

Pendant les jours de la Révolution, y compris les plus « chauds », j’ai eu l’impression que la communauté italienne résidente en Tunisie (près de 3.500 personnes) connaissait en profondeur la réalité de ce pays. Elle est restée calme, sereine et a même observé avec émotion ce qui se déroulait dans le pays tout en étant consciente que les Tunisiens vivaient un moment historique. Les Tunisiens ont démontré qu’ils connaissaient parfaitement  et appréciaient les Italiens  et vice versa. 

 

Les autorités italiennes ont récemment remis à la Tunisie un yacht ayant appartenu à la famille Ben Ali. Y a-t-il d’autres avoirs tunisiens en Italie qui seraient à l’étude aujourd’hui pour une éventuelle restitution?

L’Italie a été très rapide et a effectué l’ensemble des démarches nécessaires pour répondre positivement aux exigences des autorités tunisiennes. Jusque-là, l’Ambassade n’a pas été saisie concernant d’autres biens. Mais je demeure confiant. Quelle que soit la demande des autorités tunisiennes, soyez certains qu’elle sera évaluée avec les préjugés favorables tout en respectant la loi prévue.

 

Vous vous apprêtez donc à quitter la Tunisie. Vous avez vécu le soulèvement populaire qui a mené au départ de Ben Ali. Comment avez-vécu la Révolution ?

Je suis arrivé en Tunisie en décembre 2009. J’ai donc vécu la dernière année de la longue période de la présidence de M. Ben Ali. J’avais alors constaté une faiblesse progressive du régime. La  perte de confiance de la population me paraissait de plus en plus évidente. A l’instar des autres observateurs internationaux, je pensais que les élections de 2014 auraient été  difficiles si le système se révélait incapable de se réformer. J’avais  fait cette analyse durant l’année 2010. Puis a eu lieu le suicide dramatique du jeune Bouazizi le 17 décembre (2010) suivi de la véritable surprise du 14 janvier (2011).

 

Vous ne vous attendiez donc pas au départ de Ben Ali…

La Révolution tunisienne s’est déroulée de façon particulière. Elle s’est déclenchée à la suite d’un geste dramatique. C’était une réaction socio-économique à laquelle la police a violemment réagi. C’est comme si le verre s’est rempli dans les régions pour déborder dans les villes côtières. Le 10 janvier, à Tunis, la Révolution est devenue politique. Dire que c’est une révolution Facebook est exagéré. Toutefois, il faut le reconnaître, les réseaux sociaux ont rempli le rôle traditionnellement joué par les partis politiques. La Révolution n’était pas antioccidentale. Les citoyens demandaient la liberté, la dignité et la répartition équitable des ressources. Force est de constater avec du recul que le départ de l’ancien président Ben Ali, indépendamment des circonstances qui l’ont rendu possible a épargné le pays de plusieurs victimes.

 

La date des prochaines élections n’est toujours pas connue. Cela suscite-t-il votre inquiétude en tant qu’observateur ?

Après la Révolution, la Tunisie a connu une  évolution de son cadre politique que je qualifierais de cohérente. Le pays a été capable d’organiser en quelques mois des élections, celles du 23 octobre (2011), qui ont été jugées « satisfaisantes » par les observateurs internationaux. Je me souviens moi-même de ce fameux 23 octobre. Je m’étais rendu dans plusieurs quartiers de la capitale et j’avoue avoir été ému de voir  ces longues queues de citoyens et citoyennes qui souhaitaient  exercer ce jeu démocratique. Je souhaite aux  Tunisiens de revivre le plus tôt possible cette expérience inoubliable. Je sais qu’il y avait le souhait et l’engagement de compléter le processus en un an, en rédigeant la Constitution et en organisant les élections. En ma qualité d’observateur, je respecte  le déroulement interne de la transition démocratique du pays. Ceci dit, un calendrier fixe pourrait donner un nouvel élan au processus démocratique.

Vous avez évoqué en début d’interview, l’importance de la Tunisie pour l’Italie et la Méditerranée en termes de « sécurité et de stabilité ». Quelle est votre  perception des derniers évènements (en Tunisie) liés au terrorisme ? 

Je ne voudrais pas me focaliser sur les évènements de ces derniers jours. Simplement, nous suivons les évènements en   Tunisie avec beaucoup d’attention pour les raisons évoquées. La sécurité est un des piliers qui caractérisent la phase de transition démocratique. Il est certain que ces derniers mois des évènements qui ont inquiété les Tunisiens nous ont inquiétés aussi. Toutefois, en analysant les deux années et demi qui se sont écoulées depuis la Révolution, je dirais que les progrès ont été constants.  

 

Avec quel sentiment quittez-vous la Tunisie ? 

Avoir été en Tunisie de 2009 à 2013, avoir été témoin d’un moment historique a été un privilège. Je repars avec une grande émotion et le sentiment d’avoir vécu une expérience inoubliable. Je suis venu ici convaincu qu’il existait une marge de manœuvre pour améliorer les relations entre les deux pays, et ce quelles que soient ces relations. J’avais une tâche difficile. Comme les relations entre la Tunisie et l’Italie avaient toujours été bonnes, la marge de manœuvre était réduite. Ceci dit, aujourd’hui les relations (entre la Tunisie et l’Italie) sont des relations entre deux pays démocratiques avec des valeurs partagées et pas seulement des intérêts partagés. 

 

La destination Tunisie sera-t-elle une destination que vous conseilleriez en Italie ? 

Oui. Absolument.

 

Interview conduite par Azza Turki

 

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