Une écologie profonde *

Par Robert Santo-Martino (de Paris pour Réalités)

L’écologie autrement

Arne Næss est le fondateur du courant dit de l’écologie profonde dont Écologie, communauté et style de vie est considérée comme la somme philosophique. 

Né en 1912 en Norvège (et mort en 2012), A. Næss s’est engagé dans la résistance contre les nazis et a été un alpiniste de haute cordée. Nommé à 27 ans professeur à l’université d’Oslo, il abandonne sa chaire au début des années 70 et prend part à de nombreuses campagnes en faveur de la paix, des Droits de l’Homme et de la protection de l’environnement. 

C’est au cœur de l’enfance que s’ancre la conviction de Næss : Dès mon plus jeune âge et jusqu’à la puberté, j’ai passé des heures entières, des journées et des semaines, les pieds dans des rivières peu profondes, à étudier et à m’émerveiller de la diversité et de la richesse prodigieuse de la vie marine. Le grouillement magnifique de ces formes minuscules dont personne ne se soucie et que personne ne voit indiquait la présence d’un monde apparemment infini, mais qui était néanmoins mon monde. 

A l’opposé d’une conception anthropocentrique de l’écologie, où l’homme est le centre d’un environnement naturel qu’il faut préserver comme sa ressource propre, A. Næss oppose une vision globale du monde où les espèces dites simples, inférieures ou primitives de plantes ou d’animaux contribuent de manière essentielle à la richesse et à la diversité de la vie. Elles ont une valeur en soi et ne sont pas que des échelons vers des formes de vie prétendument supérieures ou rationnelles.

A l’homme dans l’environnement, Naess substitue l’homme relié avec la nature et l’écologie profonde, une éthique environnementale qui prend en compte les besoins de l’ensemble de la biosphère, notamment des espèces avec lesquelles la lignée humaine coévolue.

Il appelle à rompre avec la perception erronée du monde qui a conduit à la crise écologique et à dépasser l’écologie superficielle ou réformiste qui se contente d’artifices techniques pour réduire la pollution et de sauvegarder les ressources matérielles en vue de garantir le niveau de vie actuel des sociétés riches. 

Anti-humanisme, malthusianisme néo-païen, totalitarisme vert… on a accusé Arne Næss d’avoir fait le lit de bien de mouvements infréquentables. Mais son écologie profonde ne recrute pas d’adhérents. Elle reconnaît l’obligation morale de s’enchaîner à des rochers tant qu’un projet irréfléchi de barrage n’est pas abandonné, sans octroyer à ceux qui le font plus d’importance, à l’échelle unitaire du vivant, qu’au bison ou qu’à la mouche à fruit.

 

Une écologie agreste**

Assurément troublant et lyrique, volontairement provocateur, Nous n’avons qu’une seule terre condense l’œuvre et la pensée de Paul Howe Shepard (1925-1996).

Cet environnementaliste nord américain s’est appuyé sur l’anthropologie pour bâtir un modèle critique du développement des sociétés humaines. 

Articulant tout ensemble les théories de l’évolution, de l’apprentissage et du langage, son discours est brut : l’invention simultanée de l’agriculture et de la domestication, en un mot l’apparition de la civilisation sédentaire, n’est pas l’aube radieuse de l’humanité. 

Elle est tout au contraire le début d’une avalanche de problèmes dont, même s’ils n’avaient pas l’intention délibérée de nous ensevelir, les  hominidés anciens sont bel et bien responsables.

Aujourd’hui, le paysan affairé à son labour et à ses pâtures, hostile aux OGM et aux pesticides, terreux, taiseux, avantageusement moustachu, incarne l’idéal vertueux d’une communion retrouvée avec la nature.  P. Shepard objecte que c’est une erreur de perspective : nous voyons l’économie agricole comme un instant décisif, comme un point de départ en deçà duquel rien ne mérite d’être sauvé de l’oubli, alors qu’il serait plus juste de la comprendre comme la rupture avec le monde des bêtes et le début de la mutilation de l’environnement.

Proclamer que nous n’avons qu’une seule terre, est une invitation à se remémorer, dans notre intérêt bien compris, que nous la partageons avec d’autres vivants non humains. 

Les deux millions et demi d’années qui ont précédé la naissance de l’agriculture, soit 99% du temps des humains, sont bien mieux que le demi-jour mental et social d’une humanité rudimentaire en proie à l’affliction, à l’inconfort et aux peurs.

P. Shepard raconte ces époques reculées de relations intenses et solidaires à la nature.

Au contact des animaux sauvages s’est formée notre intelligence supérieure. Les hominidés ont développé des compétences complexes parce qu’ils sont tout à la fois prédateurs et proies possibles. L’apprentissage de la fuite comme de la poursuite a sculpté le cerveau. L’esprit s’est propagé dans l’univers des prairies que tous, attrapeurs plus malins et fugueurs plus vifs, fécondent.

P. Shepard ne soupire aucunement après un présumé paradis perdu, il sonde les points aveugles de la relation à la nature, invente un genre littéraire qui invite l’humanité à rentrer chez soi. 

Son écologie fusionne l’intuition fulgurante et l’émotion élémentaire : L’ours était la voix de la terre elle-même. Alors l’homme, se souvenant que l’ours avait été son mentor, réalisa que lui-même disposait de cette voix, si seulement il parvenait à chanter aussi doucement que l’ours.

 

Une écologie féroce***

Le moins que l’on puisse dire d’Edward Abbey (1927-1989) est qu’il était un homme entier et complexe. Cet amoureux de la nature, passionné, contestataire, misanthrope et drôle (S’il y a quelqu’un toujours présent ici et que je n’aie pas encore insulté, je lui présente mes excuses) que les anthologies mentionnent comme un des écrivains de l’Ouest américain est devenu une icône de la dénonciation de l’avidité financière et de la bêtise industrielle.

Le Gang de la clé à molette, paru au milieu des années 1970, fait partie des cent classiques du XXe siècle sélectionnés par Penguin. Il est publié dans une nouvelle traduction illustrée par Robert Crumb, dessinateur fameux, roi de l’underground, des bandes dessinées pour adultes, créateur de Fritz the Cat et adaptateur insolite du Livre de la Genèse. Les dessins de Crumb ajoutent du gros sel au texte bien épicé d’Abbey.

Révoltés de voir le désert de l’Ouest mutilé par les grandes firmes industrielles, quatre insoumis décident d’entrer en lutte contre la Machine, armés de modestes clefs à molette et de quelques bâtons de dynamite.

Il y a d’abord Seldom Seen Smith, un Jack Mormon c’est-à-dire un Mormon incroyant qui boit, jouit, ne va pas au Temple, mais qui reste près de sa communauté. 

Il est guide et mène des touristes descendre les rapides du Colorado. C’est là qu’il va rencontrer les autres membres. Sa préoccupation est de faire sauter le grand barrage afin que la pauvre rivière redevienne sauvage et dorée.

Il y a ensuite George Washington Hayduke, ancien Béret Vert, hirsute, épais, grossier, qui reçoit les paysages du Sud-Ouest comme une consolation du Vietnam. 

Et le Docteur Saris et son assistante et maîtresse occasionnelle, Bonnie Abbzug. Le Doc est chirurgien, petit, chauve, fumeur d’un inusable gros cigare. Son passe-temps, c’est détruire les panneaux publicitaires qui bordent les Highways, à la tronçonneuse ou au chalumeau. Bonnie est une splendide rousse du Bronx à la langue bien pendue.. 

Ils s’attaquent ensemble à la marche de la civilisation ciblant les constructeurs des nouvelles routes et des ponts qui vont avec, les entreprises de déforestation. Ils sabotent avec une belle inventivité toute sortes de machines, scient les tuyauteries, vidangent les moteurs puis les font tourner, mettent de la mélasse dans le diesel… 

Avec distinction : il serait hors de propos de lacérer les sièges d’un bulldozer. Ce serait  petit-bourgeois. 

Dans un hymne tragi-comique à la désobéissance civile, le Gang parvient à faire sauter un pont au moment où passe un train télécommandé de 80 wagons de charbon. La police, le FBI, les rangers, un évêque mormon même les pourchassent dans l’entrelacs des canyons, des forêts et du soleil couchant.

On a fait de l’Odyssée jubilatoire du gang la préfiguration de l’éco-sabotage et du terrorisme citoyen. Ce serait faire tort à Abbey de le statufier en héros tutélaire de quelque mouvement qui soit. Il n’indique qu’une direction à qui veut bien se mettre en route.

Ainsi dans un autre ouvrage, il écrit : Au-delà du mur de la ville irréelle, au-delà des enceintes de sécurité coiffées de fil de fer barbelé et de tessons de bouteille, au-delà des périphériques d’asphalte à huit voies, au-delà des berges bétonnées de nos rivières temporairement barrées et mutilées, au-delà de la peste des mensonges qui empoisonnent l’atmosphère, il est un autre monde qui vous attend. C’est l’antique et authentique monde des déserts, des montagnes, des forêts, des îles, des rivages et des plaines. Allez-y. Vivez-y. Marchez doucement et sans bruit jusqu’en son cœur. Alors…

Edward Abbey est enterré à même la terre dans un désert de l’Arizona, là où nul ne pourra le trouver. 

R. S-M.

 

*Arne Næss, Écologie, communauté et style de vie, Éditions Dehors, 2013, 400 p.

**Paul Shepard, Nous n’avons qu’une seule terre, Corti, 2013, 367 p.

***Edward Abbey, Le Gang de la Clé à molette, illustrations de R. Crumb, Gallmeister, 2013, 552 p.

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