Un double mystère *

Par Robert Santo-Martino (de Paris pour Réalités)

Huit ans après une première exposition qui reste la meilleure fréquentation de son histoire, la Fondation pour l’art contemporain présente de nouveau les sculptures hyper-réalistes de l’artiste australien installé au nord de Londres, Ron Mueck. 

De Mueck, on avait déjà remarqué Big man, un homme nu, chauve et obèse de 5m de haut prostré dans un coin de salle au Grand Palais, lors de l’exposition Mélancolie : génie et folie en Occident dirigée par Jean Clair. 

C’est à partir de sa participation à Sensation, fameuse exposition collective organisée par le collectionneur Charles Saatchi à la Royal Academy of Arts de Londres en 1997 que R. Mueck s’affirme comme artiste.

Sensation officialisait l’entrée en scène (et dans les catalogues des meilleures ventes) des médiatiques Young British Artists (YBAs). Cependant, alors que Damien Hirst, Jake et Dinos Chapman, Tracey Emin, Sarah Lucas… et la plupart des autres membres du YBAs jouent de l’excès, de la provocation, du défi ou, selon la formule d’usage, interpellent le spectateur, l’œuvre de Mueck tend au silence et au détail. Une œuvre qui au demeurant est peu abondante. 

Mueck, né en 1958 à Melbourne, fils dit-on d’un fabricant de jouets en bois et d’une collectionneuse de poupées de chiffon, a d’abord été créateur de marionnettes pour le Muppet Show et d’effets spéciaux pour le cinéma avant de fonder en 1990 une société de fabrique de mannequins publicitaires.

En vingt ans d’activité, il n’a signé que trente-huit sculptures, dont trente-cinq sont des personnages seuls en représentations démesurées jouant des effets d’échelle, gigantesques ou miniatures, qui semblent perdus dans leurs pensées ou dans un long sommeil. 

La Fondation en présente neuf, près du quart de la production de l’artiste, dont trois récentes réalisées pour l’évènement. 

Toutes d’une minutie extrême explorent les discordances du vivant et du factice, les ambiguïtés de l’illusion du vivant. 

Veines, rides et ridules, peau détendue, grains de beauté, pilosité, rougeurs, chaque détail est scrupuleusement là. On espère un geste, une respiration.

Visible depuis le boulevard Raspail, un couple de personnes âgées est sous un parasol multicolore, comme à la plage, la tête de l’homme repose sur les genoux de la femme, sa main enlace son bras. Elle porte un maillot bleu marine et lui un short écossais. Posé à même le sol, ce grand format mesure 4 mètres.

Une mère aux traits tirés, porte son bébé contre la poitrine, dans l’échancrure de son manteau. Au bout de ses mains deux pesants sacs de courses.

Une femme se cambre pour porter un fagot de bois plus grand qu’elle et qui griffe sa peau.

Présenté à la verticale, dans une lumière contrastée, un homme en caleçon de bains sur un matelas pneumatique se prélasse au soleil. Il s’agit d’un autoportrait.

Le parcours est aéré, sobre, des pièces immenses alternent avec d’autres réduites, aucune n’est à taille habituelle. La scénographie a été décidée par l’artiste, sur place. 

Peu d’indications, peu de texte.

Un petit homme nu au corps blanchâtre dérive dans une grande barque noire. Une évocation de la barque des morts ? 

Quelle est la relation du couple âgé ? Elle porte une alliance, lui non. 

Un peu plus loin, il y a un deux adolescents, un garçon et une fille en baskets, tongs et shorts. Il la saisit  par le poignet. Est-ce qu’ils viennent  de se rencontrer ou de se disputer ?

En taille réduite, un adolescent noir soulève son T-shirt, découvre une blessure saignante au flanc. La plaie se réfère-t-elle à L’incrédulité de saint Thomas du Caravage ?

Les interprétations sont toujours difficiles à retenir. Le visiteur a le choix de voir la figuration réaliste de gens dans des situations quotidiennes ou de laisser libre cours à  des réminiscences de tableaux anciens, de percevoir des signes de spiritualité ou de compléter des chroniques figées et inachevées. 

D’un côté, donc, on peut soutenir que cette présentation sonde la familiarité bizarre de la présence humaine, la matérialité cruellement risible du corps, sa fragilité, sa solitude… qu’elle ouvre à un univers qui aurait l’apparence de la vie courante mais où se cache un secret obscur.

Les plus prosaïques, de l’autre côté, consentiront qu’il y a ici des récits peut-être, ou à la rigueur des histoires incomplètes d’un réalisme virtuose, du regard énigmatique, l’écho de mémoires personnelles en représentations. Et que rien de tout cela ne dépasse les bons musées de cire, Tusseau ou Grévin.

Il reste en tous cas de figures, chez Ron Mueck un double mystère. L’intention et la réception.

Les intentions ne sont pas manifestes. L’exposition s’achève certes par un documentaire de Gautier Deblonde qui permet d’approcher, dans le désordre de son atelier et au fil des réalisations, la manière de procéder de l’artiste. 

Ron Mueck s’inspire d’une photo prise dans la rue, d’une image de magazine… il en tire un croquis  puis un modelage en cire ou en argile où s’affine la posture des corps et  l’expression.

Quand l’œuvre est de grand format, elle s’appuie sur un bâti de bois et de grillage. Puis vient le moulage couche après couche, la pose de silicone, la peinture des nuances de peau, la couture de chaque poil, chaque cheveu.

La façon est développée pas à pas, mais sans question ni commentaire. 

Quant à la réception, elle est sans contredit  des plus surprenantes. Il règne un silence absorbé. 

Les visiteurs ne se collent pas aux pièces, ni ne bousculent leurs voisins. Et voilà déjà un sujet de surprise. Ils se penchent, auscultent, tournent respectueusement autour des sculptures dans un tête-à-tête silencieux avec des idoles ordinaires qui ne répondront jamais.

 

R.S-M. 

*Ron Mueck 

Fondation Cartier pour l’art contemporain, jusqu’au 29 septembre

 

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