Testour andalouse

Par Alix Martin

En hommage à Monsieur Slimane Mostapha Zbiss, remarquable historien et homme de Lettres, en son temps «Inspecteur des antiquités de Tunisie » et « Chef du département d’archéologie musulmane », au moins, à notre connaissance, auteur de très nombreux ouvrages corpus des inscriptions arabes de Tunisie, un inventaire des monuments dont celui des monuments d’époque husseinite, des publications à propos de l’Art Hafsides, l’Art Fatimide, l’Histoire des Banou Khourassan, la Coupole tunisienne du IXe au XIIIe siècle, entre autres réalisations. En ce moment où nous célébrons, avec Testour, le centenaire de sa naissance (1913-2013), qu’il nous soit permis de rappeler la mémoire de cet intellectuel admirable et des fragments de l’histoire de Testour.

 

Testour

Cette petite ville fut construite sur le site de l’antique Tichilla romaine qui avait disparu au Moyen Age. Testour apparaît au XVIIe siècle et son plan en damier, semble avoir été conçu, sinon en une seule fois, du moins selon un schéma régulier. La cité a été édifiée par une population de musulmans et de juifs chassés d’Espagne après la reconquête chrétienne.

Les maisons traditionnelles, assez basses en général, comprennent un rez-de-chaussée surmonté parfois d’un étage d’habitation au toit à pente unique, très souvent, peu incliné, couvert de tuiles creuses, dites rondes, romaines ou romanes.

C’est sans doute dans le quartier situé entre la grande route médiane et le fleuve que les premiers Andalous s’établirent. C’est là qu’a été construite la Grande Mosquée actuelle.

Si les chroniques locales prétendent qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles, Testour comptait cent mosquées, il en reste encore beaucoup qui sont souvent désignées par le nom de famille de leur fondateur.

Nous avons apprécié en particulier la Mosquée Sidi Abd Ellatif, située dans une rue perpendiculaire à l’artère médiane dans le quartier le plus ancien : celui des « Tagharins ». Son unique façade est remarquable et le minaret, très original.

A Testour, les minarets des mosquées attirent l’attention et reflètent les architectures fréquentes en Castille, en Aragon et à Tolède.

L’emploi de relief de briques ou de terre cuite découpée, évoque des techniques espagnoles. On est tenté de considérer que les décors en briques des maisons de la région de Tozeur en sont peut-être un reflet.

Les Zaouïas, où se perpétue la vénération du Saint fondateur, ont souvent survécu aux mosquées. Celle qui abrite le tombeau de Sidi Naceur El Garouachi est l’une des plus belles et des plus fréquentées. Un couloir mène à une cour pavée de carreaux très anciens. Elle est entourée de salles donnant sur un portique dont le toit soutenu par de fines colonnes abrite les sépultures et le catafalque de membres de la famille du Saint homme. Au centre, un oranger y embaume.

La salle sépulcrale qui supporte une grande coupole couverte de petites tuiles plates vernissées de couleur vert foncé, est décorée de stucs ouvragés et des plus belles faïences qu’on connaisse en Tunisie. Cette Zaouïa semble avoir été construite vers 1753.

La communauté juive de Testour – et de Tunisie – vénère Rabi Fradj Chaouat, peut-être originaire de Fès. Il est inhumé ici, à une époque indéterminée. Auparavant, un pèlerinage annuel réunissait de nombreux fidèles. De nos jours encore, des cérémonies rassemblent parfois des visiteurs venus de loin.

 

La grande mosquée

La Grande Mosquée, de rite hanéfite, nous a-t-on dit, aurait été fondée dans la première moitié du XVIIe siècle par Mohamed Tagharinou venu, lors de la deuxième grande immigration, des frontières nord de l’Espagne musulmane : l’Aragon. Son minaret, en saillie à l’angle nord, se compose de trois « corps » superposés. Il fait irrésistiblement penser à la « Giralda » de Séville. Son architecture dans le style de Tolède est originale.

La face Sud de l’étage intermédiaire porte le cadran d’une horloge dont les chiffres, curieusement, se lisent dans le sens inverse des aiguilles d’une montre !

La cour rectangulaire est entourée d’une galerie couverte d’un toit de tuiles incliné vers l’intérieur et reposant sur des arcs plein cintre qui s’appuient sur de fines colonnes surmontées de chapiteaux corinthiens antiques. Elle recèle un superbe et monumental cadran solaire.

La salle de prière compte 9 nefs et 7 travées. Elle est coiffée d’un toit de tuiles à quatre pentes percé de deux coupoles qui surplombent la nef centrale. L’une, hémisphérique, placée en avant du mihrab, est surmontée d’un lanternon, silhouette traditionnelle en Occident depuis la Renaissance.

La coupole principale est d’un type fréquent en Espagne. Sa calotte supérieure, à cannelures, repose sur un dôme de plus grand diamètre qui se rattache au plan carré du support par des trompes cannelées ornées d’un rostre, fréquent dans l’architecture religieuse espagnole de cette époque.

Le décor du mihrab est très curieux. Tous ses éléments décoratifs sont empruntés à la Renaissance italo-espagnole.

 

Les habitants de testour

A l’origine, ce sont des Andalous, musulmans et juifs chassés d’Espagne. Lors de la prise de Grenade en 1492, les rois catholiques d’Espagne avaient fait preuve de tolérance vis-à-vis des populations morisques dont ils avaient besoin pour gérer le territoire conquis. Puis, des efforts de conversion avaient été fournis en Castille. En 1526, les musulmans de Valence avaient reçu l’ordre de partir. Mais, Edits de 1609 et de 1610 visaient à expulser d’Espagne tous les « infidèles ».

Le mouvement de retour vers le Maghreb avait commencé depuis bien longtemps : dès la prise de Valence et de Séville en 1248.

En 1609 et 1610, l’exode fut massif, près de 80.000 Andalous vinrent en Tunisie. Tunis et sa région, gardèrent les élites. Les habitants des campagnes « espagnoles » furent répartis sur des terres agricoles plus ou moins fertiles, presque dépeuplées, du nord de la Tunisie et des bords de la Medjerda.

Il est probable que les techniques culturales andalouses, tant vantées, qui consistent à préserver la forêt du sommet des collines, à planter des oliviers sur les versants, à semer des céréales au pied des coteaux, tandis que les arbres fruitiers et les cultures maraîchères occupent les terrasses au bord de l’eau des oueds, sont plus « tunisiennes » qu’il n’y parait. Elles reflètent exactement les prescriptions de l’agronome carthaginois Magon. Amilcar Barca les a certainement implantées en Espagne quand il s’y est installé. Les Romains puis les Wisigoths les ont conservées et les conquérants arabo-berbères en ont héritées. Leurs descendants andalous les ont ramenées en Tunisie – et en Afrique du nord – où elles ont fait merveille !

Ces musulmans « étrangers » dont la foi était d’autant plus vive qu’ils avaient souffert pour elle, étaient cependant très imprégnés de culture « espagnole » : les musulmans sont restés en Espagne de 711 à 1611, durant 900 ans. Ils y avaient créé une culture, une civilisation, brillante, originale dont on commence à reconnaître les apports majeurs dans le développement de l’Europe. Les habitants de Testour citent encore des noms de familles manifestement originaires d’Espagne.

On ne peut quitter Testour sans aller se promener au bord de la Medjerda où un artisan, retrouvant les techniques antiques, fabrique de nouveau des tuiles et des briques « andalouses » ni avoir admiré l’architecture et les faïences qui décorent la « Maison de la culture » qui serait la demeure de la célèbre chanteuse Habiba Messika assassinée par son amant, fou d’amour !

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