Quelles mutations ?

Par Khalil Zamiti  

« J’ai été très ému par l’histoire de vie. A travers cette tragédie singulière, on sent à la fois le tissu existentiel d’une vie et tout le tissu social en transformation ». Edgar Morin.

 

Au Cap Bon, fief ancestral des cultures maraîchères et agrumicoles, Mohamed Ben Hassen ben Mohamed El Hani quitte, avec sa famille, le village de Sidi Hassen bel Haj, situé dans la délégation sfaxienne d’El Hancha. Aîné de sept frères et sœurs, il accompagne avec eux, ses deux parents. Le groupe vint travailler dans un verger du lieu-dit « Jabbanet Akkara », non loin de Menzel Bou Zelfa. Tous accomplissent de concert, l’ensemble des façons culturales. Contre vents et marées, le père interrompt la scolarité de l’aîné.

Après six années de labeur commun, il parvient à ouvrir une minuscule boutique au bord de la route, assez proche. Dès lors, le fils assure l’essentiel des travaux et le père empoche le salaire. Pour maintenir et perpétuer ce rapport d’extorsion sous le couvert de la parenté, le père va saboter les tentatives d’autonomisation mises en œuvre par le fils. Le mariage ou l’emploi salarié hors de la ferme pourraient assurer le salut. Mohamed, amoureux d’une amoureuse de lui, demande à son père d’accomplir la demande en mariage. Le contre-stratège oppose un refus catégorique et dit : « Sma’t aliha klame » (J’ai ouï dire des mots à son propos). En désespoir de cause, le stratège, contrarié, ambitionne, désormais, l’accès à l’emploi individuel et salarié. Il commence par élever plusieurs poules et affecte le produit de leur vente à l’achat d’un mouton puis d’un second. Il nourrit la ferme intention de réserver la valeur de leur vente à l’obtention du permis de conduire. A l’approche de l’aïd, période propice au meilleur prix, le père vend les deux moutons et garde l’argent.

Excédé par cette lutte inégale et feutrée, l’opprimé arrête, quinze jours durant, de travailler.

Interviewé, il me dit, entre autres propos indignés : « guerreft alih » (Je me suis mis en grève contre lui).

Signe d’un temps à double dimension, l’une pointée vers l’avenir possible et l’autre axée vers le passé, les jeunes du voisinage témoignent au révolté leur solidarité, mais les plus âgés lui infligent l’expression de leur désapprobation confortée par la citation du Coran. De multiples manières, la tendance à la naissance de l’individu émerge dans la douleur.

La décision d’une grève déclenchée contre le père, témoigne d’une pratique nimbée d’ambivalence et d’ambiguïté. Sa connotation paradoxale a partie liée avec deux registres entremêlés, celui de l’économie de marché où le tenant de la force de travail combat le possesseur des moyens de production et celui de l’ancienne société où les rapports de production sont imbriqués dans les relations de parenté. A cette époque une probabilité surdéterminée par la structure sociale téléguidait le fils vers le métier du père.

Le rejeton du paysan cultivera les champs et celui du pêcheur, à Bizerte ou ailleurs, taquinera le merlan. L’enfant du forgeron aura fort à faire avec le feu et le fer.

Le tisserand initiera son héritier à caresser la soie blanche ou colorée par le teinturier. A l’échelle universelle, ce paradigme de l’ample transformation par où l’ancienne société transite vers la « modernité », balise l’itinéraire parcouru depuis le silex taillé jusqu’à l’intelligence artificielle, dernier transfert du savoir-faire corporel à l’outillage instrumental.

Chaque moment révolu lègue au suivant l’esprit de nostalgie… Mais sans cesse, l’ancien chevauche le nouveau, tout au long d’une chaîne humaine dépourvue de chaînon manquant. Inféodé à l’exigence de la datation chronologique, l’historien tend vers l’accentuation de la césure là où la continuité subvertit la rupture. L’erreur d’Auguste Comte, piégé par sa représentation du “progrès”, fut d’occulter le temps pluridimensionnel et orienté. Les guerres mondiales viendront infiltrer la part de l’incertitude et du hasard dans la conception de l’historicité.

En Tunisie, à l’origine était l’ancienne société avant la déstructuration de ses trois modalités de production par l’économie coloniale de marché.

Chapeautés par le pouvoir beylical, paysannerie parcellaire, système de khamessa et communauté tribale occupaient l’espace territorial. C’était l’ère où un proverbe d’allure banale condense l’expérience et la connaissance de la société globale. Pour cette raison il justifie son inscription au pavillon du génial. Débarrassé de son halo mystérieux, occulte, le “génie populaire” désigne l’aptitude collective à l’inventivité. Commune à l’ensemble des sociétés, sans l’exclusion d’aucune, la novation, condition de l’adaptation au milieu et à l’organisation des hommes entre eux, désigne le procès créateur des œuvres civilisationnelles, techniques ou immatérielles soient-elles. Parmi celles-ci figurent les adages et les mots d’esprit.

Cette remarque balise déjà, les voies de l’analyse car, dans le domaine des sciences humaines, le détail insignifiant n’existe pas.

Ni à la campagne, ni à la ville, nul n’ignore ce proverbe d’allure anecdotique, triviale, inutile et futile : « Oueld el far yetlaâ haffar ». (le fils de la souris naît creuseur). Ce mot, par où le pragmatique lorgne vers le théorique. Si Lacan m’était conté j’attribuerai son fameux « ça parle » aux profondeurs de la société. Une voie parle d’un lieu pré-réflexif et anonyme. Le fils de la souris creuse, qui ne le voit ? Mais il ne s’agit pas, là, d’un simple constat.

Si non, ce dit si évident, si allant de soi, si insignifiant, n’aurait jamais quitté le palier du non-dit. Etranger au bavardage, l’adage célèbre, n’accorde guère le moindre des roupies au « discours sans vie » mot dit par Heidegger, le dernier génie de la philosophie en dépit de son appui consenti au grand chef de la doxa nazie. A l’évidence anthropomorphique, ce proverbe colporte la projection sur l’animal, de pratiques sociales. Dans l’ancienne société, le fils exemplaire creuse le sillon ouvert par le père. Sans passage obligé par l’étage de la conscience claire, un savoir émerge des entrailles inexplorées d’où surgirent, aussi, les arts premiers avant le tintamarre des beaux-arts et de leurs diplômés. Spinoza eut l’extrême clairvoyance d’appliquer à cette forme de connaissance la notion « d’immanence ». L’intuitif et le ventral précède le cérébral. Pour l’avoir disqualifié, Descartes assèche les sources de la rationalité.

Aujourd’hui, pour l’imbu de la haute culture, les mots populaires valent à peine, la poubelle des genres mineurs. Pourtant, au vu du propos tenu sur la souris, observée dans sa galerie, sans cesse creusée, à la manière du père, il faut être quelque peu hautain et même crétin, pour jeter la pierre au sens commun. Il recèle bien des secrets à exhumer tant « il n’est de science que du caché ».

Voilà pourquoi, intéressé à presque tous les sujets, par définition de son métier, le sociologue bavarde bien souvent, mais il découvre, parfois des univers passionnants et des sentiers inexplorés. Parmi ceux-ci aurait à figurer une sociologie du génie. Une ultime conclusion bruisse à l’horizon de cette exploration.            

Elle répond à la question. Quelle relation unit la Tunisie au temps ? L’ancienne société campe le premier jalon. Avec sa transition bloquée, ou inachevée, l’économie de marché dresse le second.

Pour Kant, en cela hégélien, le temps « catégorie de l’entendement » n’existe pas hors des repères factuels à partir desquels nous le construisons.

En effet, que dire sans le passage de l’ancienne société à la drôle de modernité en ces temps, où charia et laïcité revendiquent la Révolution du printemps sanguinolant ?

Les salafistes, partisan d’ekbess, reprochent au gouvernement son manque de fermeté vis-à-vis des laïcistes et ceux-ci contestent son laxisme cultivé au profit des djihadistes, malgré le dernier virage calculé. La transformation, loin de suivre une direction orientée, a priori, vers une destination définie, vogue au gré de plusieurs vents. Au cœur de la tempête, sans queue ni tête, seul un charlatan ou un croyant prévoit quel sera le courant dominant dans un mois, dans un an. L’aléatoire hante l’histoire. Après coup, chacun pourra prévoir… le passé honni ou béni. A la barbe des partis et de leurs tendances, le temps, toujours agité par sa pluralité, avance, recule ou parfois, sur place, danse.

K.Z.

 

Lire aussi
commentaires
Loading...