Opacité sur leur financement

Suppression des publicités, nominations de personnalités proches du pouvoir à la tête des journaux, création de nouvelles chaines de télévision… De nombreux médias tirent la sonnette d’alarme et dénoncent la crise économique. Parallèlement, le secteur des médias assiste impuissant à une floraison de télévisions, radios et journaux, dans un contexte d’anarchie totale, sans aucune autorisation, dans une opacité totale. En quelques mois, cinq chaines de télévision sont nées en Tunisie

 

«La chaine « Al Mouttawaset » m’a proposé un salaire de 1600 dinars pour travailler en tant que journaliste», explique Anis, journaliste à Nessma TV. Il explique qu’avant de travailler pour la chaîne, l’ensemble des journalistes et des cadreurs sont formés par le centre de formation de la  chaine qatarie Al-Jazeera, à Doha. 

Des plateaux modernes, du matériel et des postes de montage dernier cri, «les caméras sont toutes des nouveaux modèles», affirme Anis qui a pu visiter le plateau de la chaine, situés près du centre commercial de Tunis City. Selon plusieurs témoignages de journalistes qui souhaitent rester anonymes, les télés, nouvellement créées, recrutent directement les journalistes en privé, en profitant de la baisse actuelle des salaires et du manque de stabilité économique des chaines privées, pour proposer des offres beaucoup plus avantageuses que le salaire moyen d’un journaliste, fixé actuellement à environ 900 dinars. 

 

Privilèges auprès de la Troika

Comment ces cinq chaines, réussissent-elles à se maintenir dans le paysage médiatique tunisien ? Créée en janvier 2013, la télé Al Qalam s’est installée à Sfax, «pour des raisons de proximité avec les Tunisiens», affirme son directeur général Achraf Abdelmaksoud. Capitale économique, Sfax est aussi une ville historique, un des bastions du parti Ennahdha. En décembre dernier, une manifestation contre l’UGTT a même été organisée par les imams de Sfax, très nombreux dans la ville. Les directeurs généraux et les rédacteurs en chef sont souvent des proches du parti Ennahdha ou parfois des hommes politiques, recyclés de l’ancien système de Ben Ali. Ainsi l’actuel rédacteur en chef d’Al Mouttawaset, Salah Attia, est un ancien journaliste proche de Ben Ali, le directeur général de Zitouna TV n’est autre qu’Oussama Ben Salem, le fils de l’actuel ministre de l’Enseignement supérieur. 

Dans un communiqué diffusé le 28 avril, la chaine fait savoir qu’elle n’allait plus être en mesure de diffuser ses programmes en raison de son incapacité de payer le loyer du satellite. Malgré cette annonce, elle continue tout de même de diffuser ses programmes. Les jours qui viennent nous diront s’il s’agit de difficultés réelles ou d’un stratagème de communication.

Si les nouvelles chaines ont comme point commun de ne pas dévoiler leur capital, elles ont aussi une autre ressemblance : Pas de problème de publicité, alors que c’est actuellement la mise à mort d’autres télévisions privées. 

«La voiture de la chaine Al Mouttawaset est toujours dans le cortège de la présidence», affirme un caméraman, avant de continuer :«Les journalistes de ces chaines connaissent les horaires avant tout le monde et les nouveaux ministres leur réservent souvent leur exclusivité et leur interview en privé.»

 

Vocation religieuse ou culturelle ?

Ces cinq télés évoluent dans l’opacité totale, très discrètes sur leur taux d’audimat et leur capital. Restent les quelques informations publiées par le Journal Officiel de la République tunisienne. 

Ainsi le 3 juillet 2012, bien avant l’ouverture officielle de la chaine Al Qalam, le Journal Officiel indique que le capital social de la société Al Qalam Prod passe subitement de 2000 dinars à 1 834 000 dinars, «suite à l’acceptation de nouveaux associés». Interrogé à ce sujet, le directeur général de la télé affirme être financé  par  «une centaine d’hommes d’affaires.»

Quant à sa ligne éditoriale, il affirme qu’il ne s’agit pas d’une chaine religieuse : «Nous respectons la culture arabo-musulmane, en gardant une ligne éditoriale neutre et éthique», se défend Achraf Abdelmaksoud. «Nous sommes une chaine culturelle», poursuit-il. 

Pourtant, selon le Journal Officiel, la chaine a créé un comité d’inspection religieuse dont est membre Mohamed Mednini, le Président du Conseil d’administration. 

La proximité qu’entretiennent ces nouvelles télés avec le parti politique au pouvoir est bel et bien une réalité. Reste à savoir si leur influence va réellement avoir un impact sur la popularité d’Ennahdha durant la campagne électorale. 

À surveiller.  

Marie Demeulenaere

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