“Nous soutenons les politiques de réforme économique, conçues et reconnues par les pays eux-mêmes“

Les troubles sociaux du Bassin minier de Gafsa ont coûté au Groupe chimique tunisien (GCT) et à la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) des pertes de l’ordre de 2 milliards de dinars depuis 2011. Le tourisme a perdu depuis la Révolution deux millions de visites se traduisant en millions de dinars. Cet argent perdu représente le montant du prêt que la Tunisie s’apprête à obtenir du Fonds monétaire international (FMI) soit 2,7 milliards de dinars. Faute d’un gouvernement capable de gérer la situation, le FMI serait la seule alternative pour sauver notre économie. M. Mati Amine, le négociateur du FMI nous livre des éclairages sur la nature de ce prêt et de ses conditions.

 

La société civile et plusieurs partis politiques se montrent préoccupés et vont jusqu’à incriminer l’intervention du FMI, notamment en se référant à l’expérience de 1986, pouvez-vous nous dire quelles étaient les raisons de l’échec de l’accord signé entre la Tunisie et le FMI en 1986 ? 

La Tunisie bénéficiait d’un accord de confirmation de 1986 à 1992. Cet arrangement a réussi à libéraliser d’importants segments de l’économie tunisienne et a été suivi par une période de croissance soutenue. Cet accord a été associé à des conditions d’austérité difficiles qui correspondaient à une situation économique très fragile, ce qui a fait que le FMI n’a pas été associé au bon moment.  

Aujourd’hui, la situation économique de la Tunisie n’est pas celle de 1986 et c’est le cas aussi du FMI qui a beaucoup changé et n’est plus celui des années 1980. Aujourd’hui, lors de leurs missions, les services du FMI parlent avec tous les courants de la société, que ce soit des parlementaires, membres de l’opposition ou pas, et représentants de la société civile, secteur privé, syndicats et patronats. Ceci est essentiel pour bien comprendre les préoccupations et  l’impact des réformes suivies.

Bien que les problèmes économiques importants d’aujourd’hui requièrent des réformes importantes, les mesures qui accompagnent  le programme doivent se focaliser à remédier le problème immédiat qui est de garder la stabilité macroéconomique, rehausser la confiance des investisseurs dans l’économie tunisienne et promouvoir une croissance plus inclusive. De plus, le FMI est davantage à l’écoute de l’impact social des réformes; une leçon qui est aujourd’hui appliquée dans tous ses programmes.

Ainsi, notre approche est basée sur le soutien des politiques de réformes économiques qui sont conçues et reconnues par les pays eux-mêmes. À notre avis, il est important que ces politiques aient le soutien de la société et des politiques et puissent être mises en œuvre comme prévu. Par ailleurs, pour renforcer la transparence, tous les rapports du FMI et les lettres d’intention du programme sont publiés dès que le programme est approuvé par le Conseil d’administration du FMI.

En plus des facilités de prêt, les services du FMI sont aussi impliqués pour fournir des conseils de politique macroéconomique et une assistance technique dans divers domaines (politique fiscale, administration fiscale, secteur financier, politique monétaire, statistiques.)

 

À chaque fois que vous rencontrez les médias vous insistez pour dire que le FMI a changé. En quoi a-t-il changé et cela veut-il dire que le FMI, avant, ne fonctionnait pas pour le bien des pays avec qui il signait des accords ? 

En effet, les changements que j’ai décrits plus haut en termes de concertation, de transparence et de la prise en compte de l’importance de protéger les populations vulnérables caractérisent les leçons apprises lors des programmes précédents et représentent la nouvelle démarche du FMI.

 

Vous avez annoncé que vous avez rencontré, lors de vos missions en Tunisie, la société civile,  l’opposition et le secteur privé, pour recueillir leurs témoignages sur l’économie du pays. Cela a-t-il eu un impact sur vos recommandations de réformes ? Si oui, pouvez-vous nous donner des exemples? 

Oui, nous avons discuté de certaines réformes avec la société civile, y compris les syndicats. Certaines des discussions, par exemple sur la réforme fiscale, ont clairement démontré la nécessité d’assises nationales. Nous avons aussi noté que certaines réformes structurelles, telles que la Caisse de sécurité sociale ou du marché de travail, nécessiteront un consensus national plus large et représenteront des réformes à long terme qui ne pourront être initiées qu’au cours des deux prochaines années.

Cette concertation permet aussi de comprendre et d’expliquer les préoccupations quant à la réforme des subventions énergétiques ou même les réformes nécessaires du Code d’investissement qui sera prochainement discuté au niveau de la société civile.  

 

Vous dites que l’accord ne serait fait qu’à titre de précaution, ce qui signifie que le gouvernement n’utilisera ces fonds qu’en cas de chocs exogènes, alors que le gouverneur de la BCT et le ministère disent qu’une partie de cet argent contribuera au budget de 2013. Quelle version prendre en considération ? 

L’accord de principe atteint avec le gouvernement tunisien concerne un accord de confirmation qui pourra être utilisé même en l’absence de chocs exogènes. Il est par exemple possible de voir le gouvernement puiser dans ces fonds, si un financement extérieur ne vient pas et il y a plus de flexibilité puisque cela revient au gouvernement de choisir. D’ailleurs, le gouvernement pense toujours qu’il n’aura pas besoin de ces ressources, mais ceci permettra de disposer d’une marge. Je tiens également à préciser que le programme de réformes adossé à ce prêt reste le même, avec un objectif en termes de ressources qui reste principalement l’appui à la balance des paiements et non du budget.

 

La concrétisation de certaines réformes se fera sur le long terme, car nous sommes actuellement dirigés par un gouvernement provisoire. Quelles garanties, pour nous Tunisiens et vous bailleurs de fonds, que ces réformes se réaliseront avec un nouveau gouvernement ? Sachant que la continuité de l’État n’a pas été assurée avec les deux derniers gouvernements.

Les réformes envisagées dans un éventuel accord font déjà partie du programme du gouvernement, certaines déjà, votées dans le budget de l’État 2013. D’autres font partie de la stratégie du secteur financier entamée par la Banque centrale pour corriger les faiblesses du système financier héritées du précédent régime, que ce soit en matière de normes prudentielles, d’évaluation des risques, de supervision bancaire ou de recapitalisation du système. Bien sûr, ce programme du gouvernement devra s’adapter à la situation du moment et devra évoluer au cas où la situation macroéconomique ou la vulnérabilité du pays venait à changer.

Du côté des réformes structurelles, une des priorités du gouvernement — engagée depuis plusieurs mois déjà — consiste à adopter un nouveau Code des investissements qui permettra une concurrence plus équitable entre les secteurs on-shore et off-shore, ce qui permettra d’aider à réduire les disparités régionales. Un autre nombre de réformes déjà en cours serait de simplifier les procédures administratives et fiscales.   

En ce qui concerne la compensation, une stratégie de réformes envisagée consisterait à remplacer le système des subventions généralisées (principalement dans les secteurs de l’énergie) par un système de protection sociale mieux ciblé afin de protéger les populations les plus démunies. Ceci permettra de générer plus d’équité étant donné que les subventions énergétiques à prix généralisés profitent plus aux populations riches. Ceci prendra du temps, mais permettra de libérer des ressources budgétaires pour les  dépenses sociales prioritaires et augmenter des investissements publics qui puissent soutenir la croissance. Encore une fois, ceci est une réforme qui figure déjà dans le programme du gouvernement. Les modalités — y compris pour le meilleur système de ciblage — sont encore en train d’être élaborées et doivent être  discutées avec la société civile.

Ces réformes sont nécessaires pour pouvoir répondre aux aspirations pressantes du peuple tunisien. Ne pas agir maintenant sur ces différents fronts laisserait une situation économique plus fragile pour le futur gouvernement. 

Il est vrai que pour d’autres réformes, plus difficiles et qui demandent encore plus de concertation — telles que celles liées à la fonction publique, le marché du travail ou les Caisses de retraite — plus de temps serait nécessaire, bien que celles-ci soient des réformes importantes pour faire face aux problèmes de la Tunisie. Dans le cadre de l’accord actuel, celles-ci ne sont pas des réformes que l’on a discutées en détails avec le gouvernement.

 

La question se pose aussi sur l’utilisation à bon escient de cette dette et à ne pas la voir qualifiée après par certains de «dette odieuse», comme c’est le cas actuellement pour la dette contractée lors de l’ancien régime. 

La question qui se pose sur le rôle de l’endettement en général est un débat sain. Il est important de s’assurer que toute nouvelle dette est soutenable et de s‘assurer que le financement additionnel aide à améliorer le niveau de vie du pays et contribuera à une plus grande croissance et prospérité même après avoir repayé le prêt.

 

Les négociations durent depuis des mois et n’aboutissent toujours pas. Pouvez-vous nous dire quels sont les points de discorde entre le gouvernement et le FMI ? 

Ces négociations avaient pris quelques retards en raison de la crise politique qui a suivi l’assassinat tragique de M. Chokri Belaïd en février dernier.

Je suis heureux d’être en mesure d’annoncer que nous avons maintenant un accord de principe avec les autorités tunisiennes sur un accord de confirmation de deux ans. Et nous pensons être en mesure de présenter le dossier au conseil d’administration du FMI au cours du mois prochain.

Je ne qualifierai pas les points de discorde qui étaient en suspens , mais plutôt une finalisation des discussions sur le calendrier des réformes du gouvernement et les modalités de décaissement du prêt.

 

Parmi les grands chantiers à venir pour la Tunisie, il y a la question de la Caisse de compensation et de son allègement. Les réformes que vous avez suggérées (une stratégie de réformes qui  remplacera le système actuel des subventions généralisées par un système de protection sociale mieux ciblé, vers  les populations les plus démunies) qui ne se réaliseront que sur le long terme. Cela veut-il dire que d’ici là le gouvernement continuera à augmenter les prix des produits de base et du carburant ? 

Je voudrai rappeler que la réforme des subventions est une réforme engagée et identifiée par le gouvernement comme un point où il faut agir. D’ailleurs, la Tunisie n’est pas le seul pays à être confronté à ce problème. Aussi, je voudrais rajouter que nos discussions se portent essentiellement sur les produits énergétiques et un meilleur système de ciblage qui générerait plus d’équité. La réforme générale de la Caisse de compensation prendra probablement plus de temps. Aussi, nous n’avons jamais parlé d’augmentation des prix des produits de base.

Sur les subventions des produits énergétiques, elles offrent certes un certain répit aux consommateurs pauvres, mais elles profitent principalement aux populations aisées (20 pour cent des populations les plus riches profitent de 60 pour cent des subventions énergétiques). En outre, elles pèsent lourdement sur les budgets, au détriment des investissements forts nécessaires dans la santé, l’éducation et l’infrastructure; elles tendent à encourager les secteurs à forte intensité de capital aux dépens des activités à forte intensité d’emploi; et enfin, elles poussent à la surconsommation et nuisent à l’environnement.

Pour ces raisons, la réforme des subventions peut avoir d’énormes effets positifs, sous la forme d’une croissance plus rapide et d’une plus grande équité. Cela dit, la réforme des subventions énergétiques est complexe, à la fois techniquement et politiquement. Il est essentiel de bien la programmer, notamment en ce qui a trait à son rythme et à son chronogramme. Et il est tout aussi essentiel d’adopter des mesures compensatoires, de préférence sous forme de transferts monétaires mieux ciblés en faveur de ceux qui sont les plus touchés par la suppression des subventions. Pour que la réforme réussisse, il est également fondamental de mener une campagne de communication qui fasse prendre conscience des coûts des subventions et des bienfaits de la réforme et contribue à mobiliser un vaste soutien de la population et des formations politiques.

 

La Tunisie a déjà entamé certaines réformes, que pensez-vous de leur rythme d’exécution et est-ce que le volet politique est en grande partie responsable de ce rythme ? 

Je dirais que les réformes progressent généralement dans la bonne voie, mais que le rythme d’exécution reste lié à une transition politique qui reste difficile, une conjoncture internationale incertaine et des contraintes de capacités institutionnelles.

 

La transition politique intervient lourdement sur l’économique, les recommandations du FMI ont-elles touché à des questions politiques ?

On s’accorde avec les autorités sur le fait que les prévisions de croissance restent tributaires du développement de la transition politique. Les recommandations du FMI ne touchent pas les questions politiques, ceci ne fait pas partie de notre mandat. 

 

Pensez-vous que l’accord avec le FMI reste la seule alternative que la Tunisie puisse envisager pour sauver son économie ? 

Il y a toujours plusieurs alternatives possibles. Je dirais que le prêt peut aider à renforcer la crédibilité du programme de réformes du gouvernement et rassurer certains bailleurs de fonds quant à la capacité du pays à les rembourser. De plus, les ressources mises à la disposition du pays le sont à un taux très favorable de 1,08 %  par an. Je tiens aussi à rappeler aussi que le FMI n’est pas seulement présent dans les pays lorsqu’il y a un besoin de financement, mais est aussi disponible pour donner des conseils en matière de politique économique et d’assistance technique dans divers domaines.

 

Quels sont les risques sur l’économie tunisienne que l’accord avec le FMI pourrait permettre d’éviter ? 

Étant donné que la Tunisie est une petite économie ouverte (small open economy), ses perspectives économiques restent tributaires des chocs exogènes importants. Particulièrement, la Tunisie demeure vulnérable à une dégradation de la conjoncture en Europe — le marché principal des exportations tunisiennes et l’origine d’une grand part de ses investissements directs étrangers. À cela s’ajoute des risques internes qui accompagnent naturellement une transition politique. Aussi, s’ajoute à cela le risque sur les financements provenant du marché, inscrits dans le budget de l’État et qui restent tributaires de l’environnement économique international. 

Un accord de confirmation avec le FMI  peut davantage réduire la vulnérabilité de l’économie tunisienne à ces chocs,rehausser la confiance des investisseurs et faciliter un ajustement graduel de l’économie tunisienne au cas où la situation se détériorerait.

 

L’accord ne contribuera pas seulement à relancer l’économie tunisienne, mais il rassurerait les marchés internationaux et les autres bailleurs de fonds sur la situation du pays, sachant que la Tunisie aura besoin d’autres sources de financement dans les années à venir, notamment en 2014 où il y aura une pénurie de liquidité. Que pouvez-vous ajouter ? 

L’accord est un accord de deux ans qui pourra aider à catalyser l’appui d’autres bailleurs de fonds. Aussi, cet accord mettra à la disposition des autorités 850 millions de dollars lors de la deuxième année du programme, ce qui aidera à réduire davantage les risques de financement.

 

La pertinence des négociateurs est un élément primordial dans la conception des conditions d’un contrat. Que pensez-vous des négociateurs tunisiens ?

Nous avons apprécié la grande qualité des échanges avec les négociateurs tunisiens qui sont très compétents et qui agissent avec beaucoup de professionnalisme et connaissent très bien les défis et rouages de l’économie tunisienne.  

 

Entretien conduit par Najeh Jaouadi 

 

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