Mon mari est une femme !

Par Robert Santo-Martino (de Paris pour Réalités)

Le moyen le plus simple d’identifier autrui à soi-même, c’est encore de le manger, écrivait Claude Lévi-Strauss dans La Repubblica.

La formule concentre, avec une pointe de provocation, l’application de l’ethnologue à s’instruire de l’inépuisable diversité des sociétés. Sans cesser de s’en étonner, sans produire de sentence morale, pour atteindre à la grammaire des œuvres humaines.

Le regard éloigné de Claude Lévi-Strauss ne prétend pas au prestige d’une science froide. Il s’inspire d’anciens principes. De Montaigne méditant : Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. De Térence, le latin d’origine berbère, né à Carthage : Homme, je suis. Rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

De 1989 à 2000, le grand maître de l’anthropologie structurale, s’est exprimé régulièrement dans ce grand quotidien italien sur les sujets d’actualité de son choix : la crise de la vache folle, la mort de Lady Di, la circoncision, la procréation médicalement assistée…

Le Seuil a réuni ses chroniques, inédites en français, précédées d’un texte de 1952 Le Père Noël supplicié ; C.Lévi-Strauss y démontre comment les parents, par des cadeaux offerts aux enfants, s’acquittent de leurs devoirs envers les défunts.

Tout début des années cinquante à Dijon, des personnes scandalisées qu’une fête religieuse devienne une fête païenne, brûlent en place publique l’effigie du père Noël.

Avec amusement, l’observateur des Nambikwara, des Tupi-Kawahib et des Bororo, saisit le prétexte pour démonter l’amalgame de symboles qui entoure l’invention d’un rituel : arbres magiques médiévaux, saturnales antiques, trophées de chasse de la Renaissance. La croyance où nous gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l’au-delà apporte un alibi au secret mouvement qui nous incite, en fait, à les offrir à l’au-delà sous prétexte de les donner. Par ce moyen, les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir.

Ainsi, l’anthropologue met à jour les logiques secrètes des aléas de la vie moderne, parce qu’entre les sociétés dites complexes ou évoluées, et celles appelées à tort primitives ou archaïques, la distance est moins grande qu’on ne pouvait le croire. Le lointain éclaire le proche, mais le proche peut aussi éclairer le lointain

Cette mise en résonance de l’autre et de soi ouvre à ses leçons de sagesse.

L’épidémie de la vache folle (la transmission à l’homme d’encéphalites par la consommation de bovins eux-mêmes alimentés par des farines contaminées d’origine animale) donne à Lévi-Strauss l’occasion de reformuler la question du cannibalisme, cette pratique rarement alimentaire qui peut être magique, rituelle, politique ou thérapeutique mais qui n’est macabre qu’aux yeux des sociétés qui la proscrivent. 

De même, l’injection à de jeunes enfants d’hormones de croissance ou la greffe de membranes extraites de cerveaux humains mal stérilisés qui provoquent des dégénérescences du système nerveux central, mènent à reconsidérer les confins de l’acceptable et de l’inacceptable.

La production industrielle de viande sur pattes et ses dérives répétées ainsi que les inégalités qu’elle provoque en termes de distribution des ressources alimentaires font se questionner C. Lévi-Strauss sur la pertinence d’un modèle de développement qui a divisé par cinquante le nombre des espèces végétales cultivées depuis le néolithique, temps où l’activité d’un seul chasseur cueilleur, suffisait à nourrir cinq personnes.

Du social ou du biologique, on ne sait plus quel lien prime l’autre dit-il. Insémination artificielle, don d’ovule, prêt ou location d’utérus, fécondation in vitro… sont autant de techniques qui ont fait surgir des situations juridiques inédites face auxquelles les pays occidentaux n’ont pas de réponse prête.

Claude Lévi-Strauss s’y attarde car le conflit entre parenté biologique et parenté sociale, si embarrassant ici, n’existe pas dans les sociétés connues des ethnologues. 

Les Nuer du Soudan assimilent la femme stérile à un homme ; elle peut donc épouser une femme, et ce couple formé de deux femmes, et qu’au sens littéral on peut donc appeler homosexuel, recourt à la procréation assistée pour avoir des enfants dont une des femmes sera le père légal, l’autre la mère biologique 

Le lévirat, en vigueur chez les anciens Hébreux et répandu encore aujourd’hui dans le monde, permet, impose parfois que le frère cadet engendre au nom de son frère mort. 

Dans ces exemples, et Claude Lévi-Strauss en avance de nombreux autres, le statut social de l’enfant se détermine en fonction du père légal, même si celui-ci est une femme. Bref, les liens biologiques réels sont connus mais on leur accorde peu d’importance.

L’anthropologue ne suggère à aucun moment que les sociétés modernes doivent s’inspirer d’exemples exotiques ; il lui suffit de mettre en relief que dans les sociétés contemporaines prime l’idée que la filiation découle d’un lien biologique et les problèmes posés par la procréation, outre qu’ils ne datent pas d’aujourd’hui, admettent un bon nombre de solutions différentes, dont aucune ne doit être tenue pour naturelle. 

 

Bêtes de sexe

C’est sans doute avec à l’esprit cette idée que les humains bricolent incessamment du culturel y compris et à commencer à partir de leur condition biologique que l’on peut se rendre à l’exposition Bêtes de sexe, la séduction dans le monde animal au Palais de la découverte.

Le propos de l’exposition est de passer en revue l’ingéniosité et les innombrables stratégies développées par la faune et la flore pour assurer une descendance.

L’approche est ludique. Elle assemble une centaine de pièces, animaux naturalisés, photos et films autour de cinq thèmes (La sexualité, une histoire ancienne, La reproduction, avec ou sans sexe, A la recherche du bon partenaire, Mais comment s’y prendre ?, Et l’homme dans tout ça ?). Isabella Rossellini y a contribué comme auteur et interprète des courts-métrages.

On découvre que pour choisir un partenaire robuste, la femelle émeu, juge ses prétendants au poids, en leur permettant de s’asseoir sur elle avant l’accouplement ou que les orchidées se déguisent en abeilles femelles pour attirer les mâles.

Il y a cependant une ombre au tableau de cette manifestation conçue et réalisée par le Muséum d’Histoire Naturelle de Londres et acquise avec condition de non-adaptation.

Elle réside dans l’adhésion implicite de ces auteurs à la sociobiologie, discipline controversée qui postule que l’étude des sociétés animales éclaire l’étude des sociétés humaines lesquelles ne sont qu’une illustration de la mécanique de sélection naturelle.

Edward O. Wilson, professeur de zoologie à Harvard, avait popularisé naguère cette thèse du gène égoïste : l’individu et le groupe n’existent uniquement que pour assurer la reproduction compétitive d’un patrimoine génétique.

Face aux velléités de naturaliser l’humain, qui ne sont que des manœuvres pour le soumettre à des raisons non humaines, on pourra toujours ce souvenir d’une anecdote advenue au terme du Grand siècle. Siècle de la musique de Rameau, exotique et galante, qu’appréciait entre toutes Claude Lévi-Strauss. 

Par maladresse de l’hôte, ou peut-être par malice, un évêque austère et une jeune courtisane se retrouvent côte à côte dans un dîner mondain. La dame s’amuse, rit fort, aguiche. L’ecclésiastique supporte puis ne supporte plus. Les dents serrées, il se penche, proteste : « Madame, mêmes les bêtes s’arrêtent parfois ! ». Un joli sourire, elle se penche, glisse : «Monseigneur, ce ne sont que des bêtes… ».

R. S-M.

 

*Parution : Claude Lévi-Strauss, Nous sommes tous des cannibales, Le Seuil, 2013, 268 p.

Exposition : Bêtes de sexe, la séduction dans le monde animal. Paris, Palais de la découverte, jusqu’au 25 août 2013

 

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