Le prédicateur et le djihadiste

Par Khalil Zamiti  

Vider le Chaambi de sa population pour le réserver au tourisme de chasse livre l’espace « nettoyé » aux incursions protégées des regards par l’évacuation des montagnards. Tel fut l’involontaire acte premier en matière d’actuelle insécurité. Aujourd’hui sévit, sans préavis, la nouvelle dramaturgie à élucider loin de l’émotivité malgré l’atrocité.

 

Parler, c’est agir

Une interaction unit les paroles, ces actes de langage, à l’action. « Les mots et les choses » de Foucault, « le geste et la parole » de Leroi Gourhan, « quand dire c’est faire » de Polanyi, entre autres contributions, explorent cette mise en relation. Selon Bourdieu, « les choses sont faites pour être dites et dites pour être faites”. Pour les rédacteurs de la bible « à l’origine était le verbe » et d’après les scribes du texte coranique « Dieu dit à la chose d’être et elle advient ». 

Les divers apports et surtout celui de Gramsci avec sa problématique de « l’hégémonie culturelle » aident à traquer l’influence des prédicateurs wahhabites sur les poseurs de mines djihadistes. Les impliqués dans l’invitation et l’accueil ostentatoire de ces conférenciers portent la responsabilité afférente aux soldats blessés. L’Italie, confrontée au même délit, inventa un nouveau chef d’accusation, « chef théorique de bande armée » Pourquoi ces cheikhs aux messages réfutés, honnis et vomis par les modernistes parviennent-ils à drainer des effectifs d’auditeurs aussi démesurés ? Pris par le jeu, un public footballistique accourt nombreux. Le cheikh appelle au djihad, vitupère les apostas et agite le spectre de l’enfer. Il prône la soumission féminine à la volonté masculine. Ces thèmes parlent à la part de la population par lequel Ennahdha campe sur les hauteurs de l’État. Mais à l’aval du sommet demeure une multitude sous analysée.

 

Le pain islamisé

Ce 4 mai, devant le Monoprix d’El Manar, un vendeur de petits pains tabouna attire sa clientèle, voilée pour l’essentiel, par cette annonce publicitaire : « pain de mosquée » (khobz jâmaa). Les acheteurs, ainsi motivés, le savent, il n’y a pas de four dans la maison d’allah. Mais une prière ou un verset, dits à la mosquée, pourraient islamiser le pain alors béni. A deux pas, un autre homme vend les tickets arrachés à son carnet et répète, sans arrêt, à qui veut ou ne veut pas l’entendre : « pour aider à la construction d’une mosquée ». Le 8 mai, un tertium gaudens concurrençait les deux premiers par sa commercialisation du salut avec ses tickets proposés à bas prix entre la banque et le Monoprix.

Il m’interpelle : « ya haj, y haj, lillah bina jâmaa ». J’en profite pour engager le dialogue. 

« A combien le ticket ? »

    – « A votre guise »

    – « Etes-vous mandaté par une organisation religieuse, politique, étatique ou autre ? »

    – « pas du tout, je suis un bon citoyen (mouaten salih) du village de Jhina dans le gouvernorat de Kairouan. Les gens de la dachra ont financé la construction des fondations, nous allons élever le minaret. Je suis venu, ici pour ça. Au cas où le client sollicité refuse d’acheter il se rend coupable de mal honorer son appartenance à la communauté avérée ou supputé. Ne sommes-nous pas tous musulmans ? Appelé, déjà « néemet rabbi » (bien donné par dieu) même sans court séjour à la mosquée, le pain devient sacralisé à la puissance dix, une fois passé là où chaque vendredi change le rythme de la vie. Face au récalcitrant, le commerçant prend appui sur l’éprouvé de sa culpabilité socio-religieuse.

L’acheteur, lui, valeureux, se met en règle avec Dieu.

Aux abords des lieux de culte foisonnent les vendeurs de gadgets islamisés. De telles pratiques, à double connotation, mercantile et religieuse, entretiennent la doxa où, par l’entremise de l’islam, puise l’islamisme, terreau du djihadisme. Au terme de ce procès où Abou Yadh excommunie Ghannouchi, l’allié des croisées, donner à voir le djihadisme, au Chaambi ou ailleurs, pour un simple banditisme engage le point de vue dans une voie sans issue. Mais dès l’insertion de cet activisme armé dans son contexte social bipolarisé, la ruée vers la coupole d’El Manzah ou l’espace libre de Hammamet perd son mystère.

 

Quelle société civile ?

Alors l’opposition de la société civile et de l’union contre le terrorisme suggère une interrogation liminaire.

Et cela, au vu de la multitude intéressée par les sinistres exciseurs venus d’ailleurs. Où commence et où finit le style de la société civile ?

Sans prise de distance critique, les usages de cette notion rendent opaque le champ de l’investigation et empêchent de comprendre pourquoi piétine le combat contre la série de médiations mise en œuvre entre les mosquées salafisées d’une part et le Chaambi miné, d’autre part. Pour cette raison, fondamentale tout le vocabulaire demeure à décoder. Les poseurs de mines carnassières tiennent à terrifier l’adversaire mais ils refusent leur désignation par le mot « terrorisme ». De même, lorsque l’ancien premier ministre appelle, maintenant, à l’union contre le danger « indépendamment des convictions et des couleurs politiques » après son implication gouvernementale dans le laxisme pro-salafiste, un flou continue à entourer la position du champ religieux dans les systèmes d’alliance locaux et internationaux.

Ces multiples effets de sens ont à voir avec l’ainsi nommé scandale d’un Abou Yadh en cavale face aux déboires du gouvernement provisoire.

Dans ce chassé-croisé, l’Armée admet pour unique base-arrière, la société. Là, une contradiction principale fragilise la cohésion.

Pour les diverses orientations à esprit religieux, la sacralité de la charia, ce droit divin, supplante l’historicité de la démocratie, ce droit humain. Dès lors, les nahdhaouis ne sont jamais si loin du Chaaambi. Ce 4 mai « l’organisation de la coopération islamique » publie un communiqué où elle exprime « son refus total des tentatives des terroristes visant à établir des corrélations entre leurs actes criminels et l’islam, religion qui prône la tolérance et la modération et qui bannit la violence, l’extrémisme et le fanatisme ». Ce bien dit balaye d’un revers de main le clivage sociétal, hélas lui sûr et certain. Pour cette raison, il bute sur deux objections.

D’une part il occulte les conditions collectives de l’efficacité symbolique des prédicateurs par la séparation « totale » du djihadisme d’avec le djihad, comme si celui-ci et ses « foutouhats » y allaient de main morte. Le tenant de l’investigation n’étudie pas la manière dont les agents sociaux devraient penser ; il analyse la façon dont-ils pensent.

Dans ce même ordre d’idées, il aura beau écarquiller les yeux, il ne verra jamais le démon mais il découvre des individus et des groupes dont la croyance au démon fonde l’ancienne thérapie de la « folie ». D’autre part et eu égard aux moyens d’action, salafistes ou pas, l’inégalité devant la guerre classique explique le recours à la guérilla. Lorsque les porte-paroles djihadistes paraissent plagier Guevara, ils évoquent l’opposition, à l’armée de groupes restreints, mobiles, décidés, aguerris et introuvables dans les zones difficiles d’accès où règne le couvert forestier.

Le soldat au pied arraché par la mine émet l’hypothèse de djihadistes sans doute partis, déjà, en Algérie. Du lieu où il fut piégé, cet homme victime du pire sait jauger ses dires. Ils relativisent la décision de ratisser, « mètre par mètre » la montagne. Cette œuvre, laborieuse et dangereuse peut conduire à dénicher les caches d’armes djihadistes, mais que faire si l’adversaire traverse la frontière à la barbe du fossé ? Toutefois, l’affaire des manières militaires advient quand les jeux politiques, sont faits. Pareilles successions des antécédences et des conséquences oriente l’attention vers le tableau des conflits sociaux. Les maigres concessions arrachées aux ghannouchistes exaspèrent les directions djihadistes.

A travers leurs catégories de pensée, l’institution du Khalifat tarde mais elle peut compter sur le cheval de Troie entré déjà, dans la cité, pour l’accueil des prédicateurs avant l’arrivée décisive des tireurs.

A l’inverse, les mal-aimés des urnes jaugent ce même cheval à l’aune de la cinquième colonne.

 

DÉGACE !

Contradictoire, explosive, la somme des signaux cligne vers le chaos. Mais à l’orée des massacres annoncés, l’alternative tend à subvertir l’éthique au politique. 

L’appartenance partisane de l’ancien premier ministre hypothèque la crédibilité de son appel à l’union. A ce propos les précédents lèguent un enseignement.

Au paroxysme de la crise avec la Centrale ouvrière, le Secrétaire général trouve un accord minimal aussitôt annulé par un pouvoir supra-gouvernemental…

Pour cette raison, la révolution dans la Révolution suggère un second « dégage » par le déminage du passage à ouvrir entre les mots et les choses. Car, dès l’instant où les djihadistes menacent à la fois les modernistes et les islamistes, l’énonciation de cette prise de position donne à voir le nahdhaoui, désormais détaché de son clan particulier pour la défense de l’intérêt général au cas où il maintiendrait ce cap en dépit de son mentor jusqu’ici omnipotent et omniprésent.

K.Z.

 

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