Le pic des aigles

Par Alix Martin

Tous les amateurs de randonnées « font » d’abord l’escalade du Jebel Ressas puis celle du Zaghouan. Hélas, malgré de nombreuses supplications, devenues des protestations et, en dépit de la volonté gouvernementale de promouvoir l’écotourisme, incontestablement plus durable que l’exploitation d’une carrière, le Jebel Ressas semble bien menacé de disparaître d’un paysage qu’il décore depuis des millions d’années. Ce que n’avait pas réussi à faire trois mille ans d’exploitation minière punique, romaine, arabe, coloniale, 20 ans d’extraction « moderne » l’auront bientôt accompli : la disparition du Ressas !

Heureusement, le Jebel Zaghouan demeure.

 

Escapade printanière

En mars dernier, nous avions participé à la belle randonnée qui consiste à partir de l’écomusée, arriver à l’endroit où l’Oued Dhelia coupe la route qui mène au marabout de Bou Gabrine – appelé Sidi Abderrahmen El Hanfa – et grimper jusqu’au tombeau du Saint. Puis on peut, soit camper dans la prairie voisine, soit loger dans les pièces de la Zaouïa réservées aux visiteurs.

Ensuite, on peut se diriger vers les « Col Vert ».

Au « Col Vert », après s’être reposé et, éventuellement, restauré, on repart en escaladant les pentes raides d’un couloir qui se dirige vers la droite et aboutit au sommet : le Ras El Guessaa. Trois à quatre heures de « grimpette » depuis Sidi Bou Gabrine pour 600 mètres environ de dénivelé sont à prévoir.

A la fin de la randonnée, pour arriver au sommet, on emprunte une pente relativement raide que ne suit aucun sentier. Elle peut être assez difficile pour certaines personnes. On peut utiliser une bonne corde.

 

Une journée sur le zaghouan

Un ami, randonneur compétent et sportif, qui m’a déjà « accompagné » dans l’escapade de l’Oued Guelb, avait été intéressé par l’escalade du « Grand Pic » à partir du Col vert et avait décidé de chercher une autre voie. Mais, nous avions aussi choisi de gravir le mont en deux jours, coupés par une nuit de camping.

Nous sommes d’abord montés jusqu’à Sidi Bou Gabrine, puis, nous sommes allés jusqu’au col « Fedj Sach » au pied de Kef El Blida, en auto. Nous avons dissimulé le véhicule à quelques dizaines de mètres de la route derrière de gros buissons de lentisque. Puis, nous sommes montés, en flânant, jusqu’au sommet. Les vestiges d’« habitations » qui subsistent là sont des constructions en « pierres sèches » qui peuvent être aussi bien préhistoriques que récentes. Il nous semble que c’était sans doute davantage un poste de guet ou un refuge temporaire que les restes d’un séjour permanent. Les observateurs, éventuellement réfugiés là, pouvaient surveiller une très grande partie du versant nord-ouest du Zaghouan qui descend jusque dans la plaine de Moghrane.

Une nuit de camping sur le mont est un vrai plaisir. Sous la « protection » du Kef El Blida, dans une petite clairière, nous avons installé nos deux tentes et allumé un petit feu.

L’obscurité est montée peu à peu de la plaine. Dans les arbres et les buissons voisins, les oiseaux se sont tus. La brise tiède caressait les aiguilles des pins qui semblaient murmurer d’aise. Après le repas, bourgeoisement installés dans un fauteuil de camping, vêtu d’un « trois quart » de demi-saison – nous réservons l’usage de la « Kachabia » traditionnelle aux soirées d’hiver ! – nous avons profité, dans le silence, des « hoquets » et des gazouillis de la petite théière : le « Berrèd » émaillé qui nous « mijotait », sur les dernières braises d’un foyer discret, un thé rouge, « arbi », fort, sucré et « renforcé » par un petit rameau de thym !

Le velours bleu sombre du ciel était piqueté de myriades d’étoiles. La « voie lactée », de magnifiques constellations : le Cygne, Cassiopée, et de superbes étoiles : Altaïr de l’Aigle, Deneb de la Lyre et, plus tard, Orion resplendissaient dans un ciel très pur.

« Hou hou » proférait un hibou, grand ou moyen duc, celui, peut-être, que nous avons levé dans la vallée de l’Oued Guelb. A deux ou trois reprises, les glapissements des chacals ont retenti dans la nuit.

Au matin, la lumière rosée, puis dorée est descendue des cimes. Notre voisin, le « Mont chauve » : le Ras El Guessa a été désigné, touché le premier, par les rayons du soleil levant. Il était temps de partir.

 

La grimpette

Nous avons rejoint, à un peu plus d’un kilomètre de Fedj Sach, le pied d’une arête que la route contourne dans un grand virage à droite. Depuis 750 mètres d’altitude, le versant sud de ce pli, coupé par trois torrents courts, conduit aux 1294 mètres du sommet en un peu plus d’un kilomètre.

« Je n’y arriverai jamais, avais-je objecté ».

– Avec une bonne corde, je te hisserai ou te descendrai comme un paquet, avait rétorqué mon ami, d’un ton sans réplique. ». 

Dont acte ! Nous avons escaladé le kilomètre et demi de pente rocailleuse, couverte de broussailles au départ puis de plus en plus nue. Nous sommes montés lentement. Le paysage prenait de plus en plus d’ampleur : toute la plaine, depuis El Fahs jusqu’à Mograne, déployait son éventail dont les contours s’estompaient très loin, vers Tunis. Des vallées, montaient parfois un chevrotement ou l’appel d’un berger. Dans l’azur, les croassements des grands corbeaux nous accompagnaient. Et, à un moment, très haut, récompense  suprême, un aigle royal est venu planer comme pour nous … saluer ou nous surveiller.

Là-haut, la petite « polaire » et le « coupe-vent » imperméable, rapidement enfilés, la bouteille d’eau, et, en guise de raffinement, des figues sèches, puis des « barres chocolatées » ont accompagné le thé rouge, très fort et très sucré, conservé chaud dans la bouteille « thermo ».

 

Épilogue

La descente est aussi délicate, bien que plus rapide, que la montée. De bons souliers – tels que ceux qu’un élève m’a offerts récemment ! – et une canne sont nécessaires. En montagne, comme en mer, il faut toujours tenir compte de la météo, prévoir des vêtements appropriés et ne jamais … vouloir se surpasser. La randonnée doit rester un plaisir.

Une promenade à la mine et au village de Sidi Médien a fait dire à notre ami qu’il pourrait y avoir deux autres voies vers le sommet.

L’une partirait de Sidi Médien, longerait pendant 3 kilomètres environ, la crête des falaises bordant le sud-est du Zaghouan : là où nichent les aigles.

L’autre aurait la mine comme point de départ. Elle suivrait une vallée, orientée Nord-Est, qui monte pratiquement jusqu’au sommet. Elle ne mesurerait qu’un kilomètre et demi mais elle serait beaucoup plus pentue que la première. Avis, aux amateurs !

Avant l’escalade des falaises sud-est, les plus hautes de Tunisie, sans doute, par des alpinistes chevronnés, il restera encore bien des randonnées dans le Jebel Zaghouan.

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