Le gros bison et son troupeau

Par Youssef Seddik

Il est du souvenir d’enfance comme d’une minuscule école tapie au plus profond de soi qui nous fait évoluer secrètement sur le chemin de la vie. A chaque moment, on ne sait quand ni où cela nous remonte à la surface du présent et retrouve un nouvel écho, un nouveau sens et nous munit d’un éclairage inédit sur la voie du vécu. Dans mes régals des premiers westerns des années 50 dans les pauvres salles obscures de quat ‘sous, qui n’avait pas attendu en les pressentant avant plusieurs séquences ces ruées des magnifiques bêtes sauvages sur les poudroiements des vastes étendues rocailleuses et comme lunaires ? 

Un énorme bison guidant des milliers de ces congénères dont certains lui ressemblent en masses, dignité de la bosse et longueur de la barbe, mais qui le suivent avec femelles, jeunes et moins jeunes, sans faillir au rythme, à la frénésie et à la vélocité qu’il impose à l’ensemble… Secrètement, ne connaissant, alors gamins, ni le découpage scénique, ni les analyses de Deleuze sur l’image en mouvement, ni les subtilités des mixages, nous nous attendions au pire, au pire toujours avéré : que, dans leur fuite en avant, pourchassés par le vilain Blanc de la Cavalerie désireux de priver les Indiens Peaux-Rouges de leur ressource essentielle, les bisons se précipitent tous dans le profond ravin !

Ces mêmes images, splendides et inoubliables, surtout quand elles sont l’œuvre des Houston, Ford ou Hathaway, me reviennent ces jours en mémoire, encore plus instructives à me dire que je suis loin de penser avoir perdu mon temps en les ayant fréquentées et savourées, contrairement à ce que soutenaient mordicus mes vieux parents qui n’imaginaient un autre savoir en dehors des pupitres et du tableau noir…

Car, voyez-vous, mes chers géniteurs bien-aimés, si vous m’entendez de là-haut où vous vous trouvez, je viens de raccorder ces images de mon Middle et Far-West dont vous me reprochiez la consommation comme un crime, je viens de les raccorder à ce que j’ai vu ces derniers jours dans mon pays tout aussi bien-aimé que vous. Des milliers de grands gaillards, barbus eux aussi, rarement bossus toutefois, avec leurs femelles et leur marmaille, s’avançant vers l’inéluctable Au-delà sous la conduite d’un bison solitaire quant aux pensées et aux mots pour le dire et le marteler. Fantastique ruée vers une région du Salut éternel dont il est seul à en tracer la géographie et les repères, les chemins de traverse et les points de séjour, les sites incontournables et le personnel à l’accueil. Et au troupeau de crier en de vibrantes ovations à en faire trembler le sol, leur joie et une jouissance aussi tragiquement scandée que les roulements des sauvages quadrupèdes de mes antiques westerns.

Pendant ce temps, celui du bison qui galope vers l’arrière-monde dont les pas lourds et les nuées de poussière aveuglent et assourdissent les automates du cortège, la Cavalerie mesure ses avancées pour maintenir la horde sur le chemin de son malheur final et désespérément connu au préalable par le cynique faux-poursuivant.

Le wahhabisme, dans cette fable de ma petite enfance, est la Cavalerie, nos concitoyens sont en passe depuis quelque temps de s’aligner de plus en plus nombreux, aveugles et l’ouïe assourdie, sur le chemin qui va droit dans la faille et l’abîme.

Hier, pour reprendre l’amer Nietzsche, le moi était dans le troupeau. On pouvait tenter de l’extirper, avec de l’effort pédagogique, la rationalité et du Savoir par exemple. Aujourd’hui, il semble que rien ne va plus : le troupeau est dans le moi de chacun et, pour prévenir le pire, il nous faudra changer de remède. Il n’y a plus d’élections qui tiennent, ni (alors là !) de Constitution, mais une Révolution, une vraie !

Y.S.

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