La Tunisie menacée de toutes parts

En ce premier mai, malgré la tristesse ambiante, les fleuristes de Tunis ont encore, une fois de plus, vendu du muguet portebonheur. Des chevaliers à la triste figure diront que “ce n’est pas dans nos traditions” ; c’est vrai. Et alors, faut-il rejeter tout ce qui nous vient d’ailleurs — et ne nuit à personne — pour appeler sur nous le bonheur et la chance ? Pourquoi se borner à la queue de poisson séchée et à la khamsa ?

Dieu sait qu’il faudrait, non pas un brin, mais des bottes de muguet (comme on a vu récemment des bottes de persil !), pour porter chance à notre malheureux pays. C’est que le mois d’avril s’est terminé par une série de catastrophes qui ont rempli le journal télévisé du 30 au soir : d’un côté les treize blessés des forces de l’ordre dans les combats contre les terroristes dans les montagnes du nord-ouest, d’un autre côté “l’accueil délirant” fait à l’aéroport de Tunis d’un nouveau prédicateur wahhabite égyptien, Mohamed Hassen et à ses acolytes, et l’affluence à la Coupole d’El Menzah où le “saint homme” a donné sa première conférence. Après cet accueil, nul doute qu’il va, comme ses prédécesseurs, parcourir le pays pour répandre ses idées sur l’excision des fillettes et de nouvelles fatwas délirantes. Certes, les cheikhs de la Zitouna ont protesté contre cette nouvelle invasion d’idées rétrogrades, ce qui est tout à leur honneur, mais seront-ils écoutés quand on sait que le nouvel arrivant est cornaqué par de hauts responsables d’Ennahdha ?

 

Premier mai de Fête malgré tout : l’Avenue Bourguiba de la Capitale a retrouvé un air de fête avec les défilés des partis démocratiques qui participaient à la fête du travail pour soutenir les divers syndicats (UGTT, CGTT, UTT) avec leurs drapeaux respectifs — j’ai salué en temps voulu ce pluralisme syndical qui fait suite à celui des partis politiques — qui flottaient au milieu d’une foule de drapeaux rouges de la Tunisie. Enfin, pas de salafistes avec leurs étendards blancs ou noirs, et pas de “ligues” ni de milices — du moins apparentes…

Le CPR a fêté cette journée à part, dans une enceinte bien délimitée et protégée. Des allocutions y ont été prononcées, dont la moindre n’a pas été celle de Sihem Badi, affirmant que “le CPR est un parti croyant et qui craint Dieu”, et critiquant Béji Caîd Essbesi, ce qui n’a pas empêché la foule de lui crier “Dégage !”…

 

Mais sitôt les drapeaux et les slogans remisés, c’est la morosité et les problèmes qui ont repris le dessus. Le prédicateur Mohamed Hassen a prononcé le prêche du vendredi à la Mosquée Oqba Ibn Nefaa de Kairouan, où des milliers de fanatiques ont réclamé “la charia d’Allah” et arboré des drapeaux salafistes. Il a aussi prêché à Msaken, où l’affluence de ses ouailles a perturbé le fonctionnement de la municipalité, voisine de la mosquée.

Plus grave est la situation dans le Djebel Chaâmbi et ses environs. La position des terroristes restante est encerclée et sous contrôle, nous dit-on, ce qui n’a pas empêché des coups de feu d’être tirés autour de la caserne de Kalaat Khasba, dont les auteurs ont été arrêtés, mais le calme ne reviendra que lorsque tous les terroristes seront sous les verrous ou éliminés. Les militaires blessés ont reçu la visite de ministres, anciens et actuels, et de délégations de partis démocratiques venus les réconforter et les encourager. On est frappé par le courage et la détermination de ces jeunes militaires et des gardes nationaux sur leurs lits d’hôpital, vus à la télé. Ce qui est important aussi, c’est la réaction de la population de la région proposant son aide à ceux qui la défendent, car ils ont compris qu’il ne s’agit pas d’adversaires politiques, mais bien d’ennemis en armes… Déjà par le passé, depuis le “maquis” de Soliman au temps de Ben Ali jusqu’à la fusillade de Rouhia en mai 2011, c’est grâce à l’action de citoyens que les forces armées ont été alertées. Car la vigilance doit être de tous les instants, cette région est une zone de guerre et toute personne y circulant — même chargée seulement de ravitaillement — doit être appréhendée pour interrogation, car les terroristes ne peuvent pas se maintenir si longtemps s’ils ne bénéficient pas de complicités locales — même si cela nous paraît incroyable ! Et pourtant, d’après La Presse du dimanche 5 mai “selon une source sécuritaire, l’un des principaux pourvoyeurs en vivres du groupe terroriste retranché dans la zone de Djebel Ouergha a été libéré trois jours après son arrestation… Les citoyens qui ont arrêté cette personne s’interrogent sur la vraie raison de sa libération”. Comment peut-on libérer un complice de ceux qui déposent des mines qui mutilent nos jeunes ? Il y a vraiment de quoi se poser des questions.

 

Des lueurs d’espoir quand même : certains faits positifs peuvent nous permettre d’espérer quand même que la pression continue de la société civile aidera le pays à sortir de ce marasme. On citera pêle-mêle : le non-lieu accordé au doyen Kasdaghli, la création de la HAICA (avec dans ses rangs des démocrates tels que Rachida Enneifer, Hichem Senoussi et Radhia Saïdi, deux anciens de l’INRIC), la volte-face du CPR retirant sa loi sur la presse et rejoignant la 2e place du dialogue de l’UGTT. Puissent les jours prochains amener d’autres victoires ! Et l’ISIE ?

 

Raouf Bahri

Lire aussi
commentaires
Loading...