La guerre civile est-elle prévisible ?

Par  Khalil Zammiti

A l’heure des djihadistes pourchassés au Mali, l’explosion de trois mines industrielles et anti-personnel sur les hauteurs escarpées du mont Châmbi rapproche du pays, déjà fébrile depuis la Révolution, le spectre de la guerre civile. Dès lors, l’actualité remet encore davantage au goût du jour la question de la prévisibilité.

Jadis, au cœur de la médina et à trois pas de la médersa où Ibn Khaldoun enseigna, transitaient, sous mes persiennes, deux mémorables rengaines presque chaque jour de la semaine. Hautes en couleurs vestimentaires, l’espagnole chantonne l’interminable « ricacccamooo… » et la bédouine entonne le non moins durable « taggaaazaaa… » semblable au « sanglot long des violons », la mélodie parvient lentement, gravit les décibels, prend la direction de Souk el Blat ou de Tourbet el Bey, puis redescend, tout doucement, l’échelle des sons avant de fusionner au lointain, avec les bruits de la ville. Vendeur d’eau et livreur de lait ajoutent leur appel solennel à celui des belles ou du coq élevé sur l’espace, restreint, de la terrasse.

Campée en position assise à même les pavés, la taggaza, ma payse prolixe, câline et soumise, chatouille la paume de l’homme, toujours poursuivi par la métaphore de la pomme. Comment résister au charme indiscret de la rouée ? Elle tient, sans façon, la main tendue de son client pour y lire son avenir. Qu’importe le soupçon d’une érotique invitation, si la belle, venue des champs, avec son regard noir et profond, rend « l’univers moins hideux et les instants moins lourds » selon Boudelaire, le magicien des vers. Aujourd’hui, partout et surtout parmi la monotonie des quartiers huppés a disparu la divulgatrice du futur et la campagne, subtile, de nos phantasmes juvéniles.

La transformation des sociétés charrie avec elle, une mutation des sonorités. Maintenant, une autre Tunisie rumine la nostalgie de sa ruralité plus silencieuse à l’instant même où elle porte, en elle, des nouvelles ritournelles.

Désormais, quelle musique nous attend au moulin d’Abou Yadh ou au four de Yadh Ben Achour ? Par le baton et la mosquée wahhabisée Ansar Eddine œuvrent et manœuvrent pour une métamorphose de la société.

Selon ces partisans du djihadisme conquérant et vociférant, les mécréants, buveurs de vin, escomptent imposer le refrain d’une Constitution mi-figue, mi-raisin. A ce mélange des genres inopportun, salafistes et chiites opposent l’unique voie du salut, le droit divin. Au vu de ce pétrin, certains petits malins donnent à voir le probable pour l’indubitable en matière de guerre selon eux inéluctable. Mais n’en déplaise aux Censés-savoir, sans rien savoir, ici prend fin la compétence d’une prospective sociologique et commence la voie de l’énigmatique taggaza. Seul un devin détient l’art de prédire le meilleur ou le pire lendemain. Une fois déclenchée, la conflagration jusque-là inconnaissable, chacun aura beau jeu de soutenir l’avoir vue venir.

Outre l’aléatoire et le hasard, beaucoup trop d’occurrences justifient l’exigence de la prudence. Deux précautions ou prescriptions conditionnent le recours à la prévision ; restreindre le champ d’observation et ne jamais quitter la piste probabe. Un exemple suffit à illustrer ce double souci. Lors de l’assassinat politique, perpétré à travers le monde, l’homme de la main tueuse encourt, à son tour, le risque d’une liquidation ou d’une disparition mystérieuses.

Avec la raison d’État, on ne badine pas. Tel fut, entre autres, l’enseignement légué par l’Amérique de Kennedy, puis, derechef, par l’Algérie de Boudhiaf. Escompter la probabilité de pareille séquence limitée ne soulève aucune difficulté. Mais au cas où le pronostic aurait trait à l’ensemble de la société, la démarche, ambitieuse, buterait sur ses conditions d’impossibilité.

Toutefois, débusquer, dans l’actualité, les signes avant-coureurs de l’avenir ne veut pas dire prédire.

Les deux principales clameurs de la ville associent la Révolution l’une à la « réislamisation » et l’autre à la démocratisation. Imberbes ou moustachus lorgnent les barbus. Marque de la foi vrillée au djihadisme, la barbe vue du côté des défenseurs du modernisme, devient l’emblème du passéisme.

L’actuelle bipolarisation pointe vers deux futurs possibles. D’une part le Califat et de l’autre une constitution porteuse d’un État civil, où le tenant de l’exploration subodore un poisson d’avril.

Vu pareil état des lieux, la balance de l’avenir penche vers un système d’alliance où convoleraient, en justes noces, toutes les mouvances à connotation islamique, au cas où elles verraient venir des élections propices aux progressistes. Plusieurs indicateurs clignent vers pareille supputation, outre l’incarcération confortable des salafistes et cet Abou Yadh soit-disant introuvable.

Au temps de Ben Ali, les barbes fleuries, furent soudain rasées 

au plus près, afin d’échapper à la férocité.

Aujourd’hui, leur maintien signifie une crainte amoindrie. Sous la férule d’Obama, les hauteurs de l’État paraissent résignés à mettre les salafistes au pas, mais à long terme, la même appartenance œcuménique relativise la mésalliance politique. Cette connivence est au principe du laxisme sécuritaire d’où proviennent, en droite ligne, les trois mines. Le virage pris par la société anticipe le choc subi par les forces armées.

Pendant ce temps, les divers clans politiques redoublent, entre eux de fureur, mais cultivent leurs manœuvres concurrentielles sur un plus petit commun dénominateur.

En dépit de contenus doctrinaux, plus au moins dissemblables, tous prétendent métamorphoser la société globale pour la rendre conforme à l’image de leur modèle idéal. Bien avant eux, Louis XIV désirait « franciser les sauvages ». Au Moyen âge, de Bonald et de Maîstre tenaient à transformer « la cité des hommes » avec un plan inspiré par la « cité de dieu ». Ben Laden aurait bien voulu islamiser le monde et le pape cherche à le christianiser.

Incapable de colmater la brèche ouverte entre le monde social et lui même, tel qu’il devrait être, l’humanité meurtrie, a inventé le paradis. Sur ce drôle de chemin, les massacres vous saluent bien.

C’est l’instant où la sagesse intemporelle surplombe la chienlit universelle.

K. Z.

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