Kechiche Oui, « Adèle » Non !

Si  la consécration du film « La Vie d’Adèle 1 et 2 » est arrivée au bon moment en France, alors que le gouvernement Hollande venait d’adopter la loi sur le mariage homosexuel, il a suscité la polémique en Tunisie entre ceux qui appuient Kechiche et ceux qui l’accusent de vouloir détruire les valeurs tunisiennes.

 

Un sentiment mitigé animait les Tunisiens suite à l’obtention du réalisateur franco-tunisien, Abdellatif Kechiche, de la Palme d’Or à la 66e édition du Festival de Cannes, dimanche dernier. Fallait-il être fier qu’un Tunisien ait pu obtenir une telle consécration en étant le deuxième arabe à l’avoir après Lakdhar Hamina ou s’arrêter sur le thème du film, lequel est supposé contraire à la culture majoritaire existante ?

Un choix difficile. C’est ce qui explique les positions contradictoires qui ont été exprimées. Les autorités tunisiennes n’ont pas voulu commenter l’évènement. Aucun leader d’Ennhadha ou de la Troïka ne s’est déclaré sur le sujet. Même le ministre de la Culture, Mehdi Mabrouk a préféré maintenir le silence. Auparavant, il avait manqué d’assister à la projection de la « Vie d’Adèle » à Cannes. C’est Fethi Kharrat, Directeur général du cinéma au ministère de la Culture, qui a dû sortir sur les ondes des radios et notamment sur Mosaïque Fm pour clarifier la position de sa hiérarchie. Dans un entretien à Midi Show, diffusé le 28 mai, il avait justifié l’absence du ministre par ses obligations le lendemain à l’ANC à Tunis. Pourtant, Karrat n’a pas hésité à donner un avis favorable sur le film, en le qualifiant d’oeuvre faite « avec un grand professionnalisme et une grande sensibilité », mais sans aller jusqu’à discuter du sujet de « la Vie d’Adèle ». A la question, si le ministère de la Culture autoriserait sa projection en Tunisie, il a répondu d’une façon diplomatique : « Cela dépendra des distributeurs tunisiens. Et puis, nous avons une commission spécialisée au ministère qui tranchera sur cette affaire, le moment venu ». Il a conclu que « dans tous les cas, le film sera certainement piraté et les Tunisiens le verront sûrement ». 

L’œuvre de Kechiche a suscité aussi des réactions fortes et hostiles. Slim Riahi, président de l’UPL (Union Patriotique Libre) a  considéré que ce film « n’honore pas la Tunisie ». De son côté, l’activiste politique, Iskander Rekik a écrit sur sa page Facebook que « La Vie d’Adèle » comporte « des idées destructrices pour le sens de la famille et cherche à promouvoir le mariage homosexuel en Tunisie».  

Ce film risquerait de créer un front de confrontation supplémentaire entre le clan islamiste et le clan moderniste en Tunisie.

Hanène Zbiss 

 

 

Abdellatif Kechiche 

L’homme à qui tout réussit !

 

Depuis le début des années 2000, Kéchiche n’arrête pas de cumuler les succès : Lion d’or de la meilleure première œuvre à la Mostra de Venise en 2000 pour son film « La Faute à Voltaire » ;  Quatre césars (Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleur scénario et Meilleur espoir féminin) lors de la 30e cérémonie des Césars en 2005 pour son film « l’Esquive » ; Grand prix du jury à la Mostra de Venise en 2007 ;  quatre césars (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario original et meilleur espoir féminin) à la 33e cérémonie des Césars en 2008 pour son troisième film, «La Graine et le Mulet ».  Et puis, la consécration avec cette Palme d’Or qui couronne un artiste, considéré, désormais, comme l’une des figures principales du renouveau cinématographique en France.

Ce grand passionné du cinéma a commencé pourtant sa carrière dans le 4e Art, d’abord comme acteur, puis comme metteur en scène. Il a débuté sa  carrière en prenant des cours de comédie au Conservatoire d’Antibes à Nice où il avait immigré avec sa famille de la Tunisie, à l’âge de 6 ans (il est né le 7 décembre 1960). Ensuite, il a joué en 1978 dans une pièce de Garcia Lorca à Nice et  dans une autre d’Eduardo Manet à l’Odéon en 1979. Il a mis en scène plus tard, L’Architecte qu’il a présenté au Festival d’Avignon en 1981. L’entrée au cinéma s’est faite aussi en tant qu’acteur. Il avait interprété le rôle d’un gigolo dans le film « Innocents » d’André Techiné en 1987, puis celui d’un immigré algérien » (rôle principal) dans « Thé à la Menthe » d’Abdelkarim Bahloul. Son rôle dans « Bezness » de Nouri Bouzid, qui lui a valu le Prix d’interprétation au Festival de Namur en 1992. Kechiche décide par la suite de tenter l’expérience de la réalisation. Son premier film, « la Faute à Voltaire » est produit en 2000, par le producteur Jean-François Lepetit, lequel a été séduit par son scénario. Et le voilà  embarqué dans une belle aventure, semée de réussite à chaque film qu’il réalise.

Son génie réside dans sa capacité de faire un cinéma d’un réalisme déstabilisant qui s’approche plus vers le documentaire, alors qu’il ne s’agit que de fiction. Son sens aigu de l’observation de son environnement, sa profonde connaissance de l’être humain et de ses problèmes, notamment dans un contexte d’immigration et son choix d’acteurs non connus,  frais, pris généralement du milieu social même dans lequel s’inscrit l’histoire de son film, et puis, sa capacité à les diriger, ont fait de lui un réalisateur exceptionnel.

Kechiche se distingue aussi par son audace cinématographique. Il ose la différence et prend des risques. Dans « Vénus Noire » qui a été sélectionné à la Mostra de Venise en 2010, il revient, par exemple, sur le drame de Saartjie Baartman. Un film qui choque par son thème l’esclavagisme, mais aussi par les scènes crues qu’il comporte. Dans la « Graine et le Mulet », où il filme pendant plus de 20 minutes une Hafsia Harzi, totalement prise dans une danse du ventre ensorcelante pour le spectateur. Et dans « La Vie d’Adèle 1 et 2 », il est encore allé plus loin, pas seulement pour le choix du sujet (une histoire d’amour entre deux femmes) mais aussi, pour les longues scènes de sexe, au risque de se heurter au système de censure mondiale, imposé par les industries cinématographiques. 

Khechiche, a réussi, non seulement son œuvre mais aussi une réconciliation entre ses deux cultures, française et tunisienne dont il s’est montré fier. En témoigne son dédicace du film aux deux jeunesses, tunisienne et française.

H.Z.

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