Industries culturelles au Maghreb

Des Journées d’études sur les industries culturelles au Maghreb se sont déroulées à l’IHEC à Carthage le 24 et le 25 mai 2013. Le thème est important et l’initiative louable. Et c’est justement dans le souci d’optimiser ce genre de rencontres que nous nous accordons aussi le droit de poser quelques questions aux organisateurs de ces Journées : Université de Paris13, IRMC, IFT, IFA et IFM.

 

Arrivé chez moi, en fin de journée, je garde surtout à l’esprit ces échanges de doléances et ces constats d’échec ressentis tout au long de ce débat marathon. Je relis mon carnet de notes et passe en revue les raisons de cette colère : des États qui n’ont aucune idée en matière de régulation de la vie artistique et culturelle, mieux ! Ils constituent autant de forces d’inertie. On dénonce dans les trois pays une déplorable absence de réflexion, d’évaluation et de prospection et on n’y constate aucun gage de la pérennité d’une culture et encore moins de développement des industries culturelles.

Les Marocains qui nous semblaient être à l’avant-garde d’un démarrage culturel à l’échelle du Maghreb, accusent un retard alarmant au niveau de leur système éducatif, des défaillances quant aux infrastructures et, en dehors de l’axe Rabat/Casablanca, s’étale un désert culturel. Cette reconnaissance de la faillite de l’expression culturelle au Maroc était l’une des rares révélations de ces journées, surtout pour nous, Tunisiens, qui commencions à lorgner avec envie en direction de ce voisin lointain dont le cinéma se porte bien et dont l’accès à l’information est classé comme l’un des meilleurs au monde. Eh bien, non ! Nos rapporteurs marocains ont mis l’accent sur la vacuité culturelle, la crise d’inspiration et les carences des auteurs, la multiplication de festivals insignifiants qui entretiennent l’illusion d’une exception marocaine et la mainmise sur ces manifestations de parrains plus proches de la politique que des métiers d’art. 

Côté Algérie, on nous a fait part d’une culture à l’état embryonnaire, fermée au secteur privé, soumise à toutes les censures et qui fonctionne dans une logique d’économie de la rente et produit  avec des moyens gigantesques des livres-alibis détruits avant usage, puisque de toutes façons, il n y a pas de circuit de distribution. Le cinéma, autrefois fier de son image et de sa cinémathèque, est aujourd’hui déconsidéré. Reste un petit compliment pour la BD qui a quelques grands noms à son actif. 

En Tunisie une grande déception a succédé à l’espoir ; le manque d’égards pour l’information et les pratiques culturelles n’ont pas changé après la révolution, malgré la suppression du ministère de la Communication et de l’ATCE et la mise en place d’instances pour réguler le secteur de l’information et de l’audiovisuel. Elles se sont auto-dissoutes au lendemain des élections parce qu’elles ont refusé de servir de décor à une classe politique balbutiante.

La Tunisie est tombée bien vite du contrôle de l’information et de la culture sous le règne de Ben Ali au chaos qui permet à de nombreuses chaînes de télévision de diffuser sans autorisation. Le gouvernement a maintes fois cherché à intimider les artistes et à mettre au pas les opérateurs culturels. Les grands projets comme la cité des arts, pourtant au stade de l’achèvement, ne semblent pas prêts à voir le jour.

 

Des maux partagés

Les trois pays ont bien d’autres malheurs en commun : les difficultés à préserver leurs mémoires, l’absence de critères rationnels dans l’attribution des subventions de l’État.

Côté privé, les opérateurs culturels sont mal perçus des banques et peinent à accéder au financement que requiert leur développement.

Pourtant, les perspectives ne manquent pas de voir les entreprises culturelles : audiovisuel, musique, livre, spectacle vivant, presse, patrimoine, métiers d’arts et autres, faire fructifier un potentiel considérable. Elles sont non seulement indispensables pour l’émergence d’une culture démocratique, mais également un grand atout économique qui devrait profiter aussi au tourisme, dont on n’a jamais assez exploré les ressources culturelles.

Ces Journées d’étude ont permis de soulever toutes ces questions ! Je me pose tout de même la question sur leur valeur d’usage. Elles ont été, osons le dire, inégales et peu convaincantes. Les intervenants universitaires, inutilement nombreux, auraient dû être soigneusement choisis pour permettre un échange utile. Ils étaient hiératiques, souvent superficiels et, surtout les non-Maghrébins, peu au courant du contexte. Leur appréciation ne pouvait pas déboucher sur une réflexion constructive ni mettre les professionnels sur la piste d’un état des lieux prospectif. Je me suis même dit que deux jours de formation aux nouvelles technologies au service du commerce des produits culturels auraient été plus utiles et fait le bonheur de nos professionnels.

Les intervenants professionnels des trois pays du Maghreb n’ont d’ailleurs pas cessé d’égrener leurs besoins insatisfaits, sous-entendant : avons-nous notre place dans le contexte actuel de l’internationalisation croissante des échanges culturels ? Il est aisé de reconnaître que, blasés à juste titre, ils ne croient plus tellement aux promesses de la promotion, de la diversité et de l’accès du citoyen aux livres, films, arts et spectacles. Ils cherchent en revanche à se former aux nouveaux outils informatiques pour être en mesure d’assurer avec d’autres pays des échanges de biens et services culturels.

 

Médiations

Les universitaires seraient-ils dupes ? Qu’a-t-on besoin de prendre la tête aux entrepreneurs culturels avec des concepts et des développements usés, tels que réalités et perspectives, enjeux et contraintes, rapports et enjeux ?… Qui n’ont rien à envier aux slogans des imposteurs de la politique… 

À quoi bon raconter à des éditeurs les détails sur les acteurs du marché du livre en Tunisie ou les coulisses des séries télévisées en Algérie, à des professionnels de l’audiovisuel ? Ne le savent-ils pas ? Quel opérateur culturel ne connaît pas les tribulations du secteur des médias en Tunisie depuis les élections de 2011 ? 

Les participants à ces rencontres se sentent bernés par les pouvoirs publics de leurs pays respectifs, trop souvent confrontés à des raisonnements boiteux, tel que l’argument qui prétend qu’il y a des défis plus urgents et que la culture peut attendre. Ils sont venus avec l’espoir inavoué de renforcer leurs projets et de recueillir des informations concrètes sur les opportunités de commerce culturel avec l’autre rive. Ils caressaient l’espoir de trouver des médiations pour l’accès aux savoirs et aux productions culturelles au sens le plus large.

On s’est réjoui, malgré tout, de découvrir l’enthousiasme de la jeunesse pour les nouvelles technologies, les groupes de travail qui mettent à nu les politiques culturelles déficientes de leur pays, les pratiques amateurs organisées dans les réseaux associatifs et véhiculées par Internet. Les femmes qui poursuivent leurs avancées également dans le monde de la culture.

Si on se laisse un peu aller, il est permis de rêver à une nouvelle conception des Arts et de la Culture en général ; au développement d’un intérêt accru et d’une convivialité autour des événements culturels ; au dépassement des clivages sociaux et générationnels, à l’introduction des arts plastiques dans les cités populaires. Est-ce une utopie de penser à démocratiser les pratiques culturelles ? Il suffit déjà de mieux introduire la culture dans l’enseignement.

 

L.E.

lotfiessid@gmail.com

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