Fleuron du rire tunisien

Par Lotfi Essid

Regarde ces palmeraies paisibles du Jérid, ces marabouts blancs ou ocres sous les ombres des palmiers ou dans les vastes plaines de sable. Dans ce milieu, propice à la méditation, où l’oasis devient l’incarnation du paradis, il arrive que l’homme se prenne pour un prophète. Peut-être à juste titre, les prophètes ne sont-ils pas tous natifs du désert ? 

Le Jéridi, à la fois respectueux de Dieu et familier avec son Seigneur, serein jusqu’à l’indifférence et à l’impiété, s’est donné le droit, dans un Islam qui exclut la représentation de Dieu, de donner à Dieu des traits accessibles et à confondre ainsi le sacré et le profane.

Dieu est grand ! dit un Jéridi à son fils qui voit pour la première fois une masse d’oranges dans un marché, imagine ce qu’il lui a fallu comme temps, le bougre, pour faire toutes ces boules.

Cependant, le Jéridi reste croyant, même lorsqu’il blasphème. Un Jéridi contrarié, à un ami impatient qui frappe à sa porte sans répit : lorsque je fais ma prière, je n’ouvre même pas à ton Dieu, s’il venait à frapper à ma porte. 

Il arrive au Jéridi de s’en prendre à Dieu, lorsque ses affaires ne marchent pas. Un Jéridi s’adresse fraternellement à Dieu pour lui demander une aide urgente. En guise de réponse, un vent violent se lève, précipitant le pauvre homme au pied de la colline de sable. Il reprend son aplomb et lance en fixant le ciel : «Si tu ne veux donner, ce n’est pas la peine de me malmener !»

Il lui arrive aussi de se réconcilier avec Lui lorsqu’il connaît une certaine prospérité. Cet homme fortuné et impie, voulant, sans grande conviction, se racheter auprès de Dieu et des hommes, construit une mosquée. Devant l’indifférence des croyants qui boycottent son lieu de prière, il s’adresse à Dieu en fixant le bleu du ciel à travers les branches frissonnantes des palmiers : « Si tu préfères qu’on ferme, il faut le dire !»

 

Dieu en bouc émissaire

Dieu, bouc émissaire des misères du Jéridi et de son désarroi existentiel. Ce Jéridi interroge le ciel : qui a bien pu « redonner la vie à des ossements une fois réduits en poussière ? », en découvrant que sa maigre pitance – des cailles en sauce – s’est envolée, après qu’un délinquant gourmand l’ait remplacée dans son écuelle à couvercle par un vulgaire volatile.

A l’instar de tous les sages, le Jéridi est peu soucieux de son image, négligeant de sa personne, son laisser-aller force le rire. Si vous voyez, lors d’une réception ou d’une cérémonie officielle, un convive dans une veste étriquée ou flottante, la cravate trop courte ou débordante sur le bas de la bedaine, il y a de fortes chances que ce soit un Jéridi. 

Le Jéridi moqué ? Oui ! Et il a du mal à dissimuler ses ridicules avant qu’ils n’éclatent aux regards des autres.

L’humour jéridi est exempt d’orgueil ou de méchanceté, il est pur, il coule de source. 

L’humour du Jéridi, pince-sans-rire redoutable, est loin d’être sot, il invite à la réflexion et à l’échange. Un jour, croyant avoir oublié ma caméra chez le marchand de fruits secs à Tozeur, je reviens sur mes pas. Je lui lance, un peu affolé : «ai-je oublié chez vous ma caméra lorsque j’ai acheté de l’eau minérale ? « Il me répond impassible, sur un ton à la fois grave et serein : « que cela ne soit pas pour toi  une cause de contrariété. 

L’eau n’est-elle pas plus précieuse qu’une caméra ? « Un marchand vannier débonnaire accorde à contrecœur à une jeune femme marchandeuse un prix ridicule pour quelques couffins. Elle continue à discuter le prix et croit l’allécher en lui promettant de lui envoyer des clients. Prenez les au prix que vous voulez, mais de grâce, ne m’envoyez jamais de clients, des clients comme vous, je n’en veux pas ! 

Toutes ces histoires, vraies ou inventées, révèlent un humour authentique, propre au Jéridi, qui fuse de ses manières, de son parler, de son geste, de son intention et de la révolte permanente de son esprit. Une révolte méthodique, dialectique et parfois procédurière qui explique sans doute que le barreau soit la profession de prédilection de ce peuple du sud-ouest de la Tunisie.

Au Jérid, l’humour est diffus et s’étend à tous, et à toutes.

Cette femme vient de perdre son mari auquel elle n’a jamais trouvé aucune qualité. Insoumise jusqu’au chevet de sa dépouille mortelle. Elle est sollicitée de décrire son mari à la poétesse, préposée à faire l’éloge du défunt. «Etait-il beau? S’enquière-elle, était-il courageux ? était-il généreux ? Et la femme, ne lui trouvant aucun avantage, répond toujours non. 

La poétesse cherche désespérément à lui trouver au moins quelques péchés mignons : buvait-il ? Fumait-il ? était-il porté sur la chose ? Rien ! Sa femme continue à dodeliner de la tête et la poétesse finit par improviser un texte tout en négations, du genre : Il n’était pas… il n’était point… ce n’était pas son fort, non plus ! 

Pour conclure : fumeur, buveur, dragueur, il n’était même pas ça, le pauvre bougre est mort et c’est bon débarras !

Ces écarts de conduite ont quelque chose de vivifiant dans ce Jérid, une forteresse de la foi avec ses innombrables mosquées et lieux saints ;  on aime ce mélange de détachement respectueux et d’abnégation irrévérencieuse qui caractérise le Jéridi.

J’étais partie prenante, un soir à Nafta, d’un hommage rendu à un artiste juif dans l’enceinte d’un mausolée avec un toast bien raide porté par ses amis musulmans, à proximité des bons croyants, égrenant paisiblement leurs chapelets sans se soucier du voisinage des libres penseurs. 

lotfiessid@gmail.com

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