Éloge des Arts

Par Robert Santo-Martino (de Paris pour Réalités)

L’art poétique de Michel Houellebecq *

Michel Houellebecq, remarqué pour Les Particules élémentaires (1994),  prix Goncourt 2010 avec La Carte et le territoire, connu comme l’écrivain français le plus traduit, se déclare poète.

La poésie a disparu des librairies et des catalogues des grandes maisons d’édition et s’est réfugiée dans quelques revues secrètes et obstinées. Aussi, la publication à 20000 exemplaires de Configuration du dernier rivage, petit recueil de poèmes de Houellebecq sorti le 17 avril dans une fanfare de reportages fait événement. 

Houellebecq s’est construit au fil des entretiens et de ventes confortables un personnage de scandaleux désabusé, à l’aspect négligé mordillant des cigarettes fumées en continu, pesant avec lenteur et feinte difficulté les mots d’un discours cynique ménagé de longs silences.

Hissé au rang d’enfant terrible des lettres d’une époque de solitude et de consensus désespéré, il s’étonne de son succès, titubant entre apologie des manipulations génétiques et pensées réactionnaires.

Configuration du dernier rivage, il y a tantôt de la rime en agencements classiques, tantôt du vers libre :

 

Tantôt la fraicheur naïve

Un petit vieux méditatif et doux, gentil mais très lucide.

Tantôt de l’obscurité,

Le bloc énuméré

De l’œil qui se referme

Dans l’espace écrasé

Contient le dernier terme. 

 

Depuis Baudelaire, au moins, et son albatros, les oiseaux de grandes tailles sont un critère distinctif de la poésie, une présence aussi indispensable qu’élevée : Leconte de Lisle a choisi le condor, Sully Prudhomme le cygne, Hérédia le gerfaut… 

De ce point de vue, il y a de la poésie chez  Houellebecq qui a retenu le cormoran.

Si par contre on saisit la poésie comme un langage qui n’appartient qu’à lui même, une connaissance du monde qui ne fait confiance à aucune autre connaissance, on peut être plus partagé.

Et un peu plus encore à écouter l’auteur : les temps démocratiques et libéraux sont plus favorables au roman… Le monde n’est plus digne de la poésie

 

*Michel Houellebecq, Configuration du dernier rivage, Flammarion, 100 p.

 

 

Guy Debord, un art de la guerre**

Guy Ernest Debord (1931-1994) exposé à la BNF et classé Trésor national, la mise en abîme est prodigieuse. Même le plus rustre des situs ou des néo-situs ne peut que goûter avec ironie la muséification de l’auteur de La société du spectacle.

Anticonsumériste, anticapitaliste, inclassable pourfendeur des pensées fixes et des idéologies constituées, provocateur inlassable et qui toujours se dérobe, Guy Debord a bien écrit que le vrai est un moment du faux. Mais quand même…

Le commissaire d’exposition, Emmanuel Guy, en convient ; il s’agit de rendre aimable quelqu’un qui n’a rien fait pour l’être.

Admettons que l’exposition n’a pas pour prétentieux de restituer l’effervescence singulière de tout le situationnisme, son inventivité sans réserve ni scrupule, ses exclusions et anathèmes incessants mais qu’elle peut permettre d’aller un peu plus loin dans la connaissance d’un des mouvements les plus novateurs de la seconde moitié du XXe siècle et dont la pertinence des analyses reste surprenante.

La BNF a acquis (pour 2,7 millions d’Euros) les archives de Guy Debord en 2011. Pour empêcher dit-on qu’elles aillent outre-Atlantique, dans une université qui les convoitait. Le trésor se compose de carnets, fiches de lecture thématiques et documents d’époque. 

La BNF a choisi de présenter les notes de lecture de manière verticale. Elles ne contiennent quasiment exclusivement que des citations (César,  Machiavel,  Marx, etc.)

Viennent ensuite le manuscrit de la société du spectacle, des  bandes dessinées détournées (les textes sont changés pour casser les conventions de la société bourgeoise du début des années 1960), et des films situationnistes. 

Ces derniers restent une expérience hallucinatoire : voix monocorde lisant un texte complexe, écrans blancs durant plusieurs minutes, pellicules griffées de publicités des années 1950, montages convulsifs. 

In girum imus nocte et consumimur igni (Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu) n’était plus visible depuis l’assassinat de Gérard Lebovivi, éditeur de Debord, qui le projetait en continu et à perte dans la salle déserte et glaciale d’un cinéma du quartier latin.

Enfin, la BNF consacre une pièce au Jeu de la guerre, imaginé par Guy Debord à partir des écrits du stratège allemand Clausewitz.

Il n’y a là rien de bien scandaleux. Ni rien qui vienne démentir cette autre phrase de Debord, Tout ce qui était réellement vécu s’éloigne dans la représentation.

 

**Guy Debord, un art de la guerre

Bibliothèque nationale de France, jusqu’au 13 juillet 2013. 

 

 

L’art de ne pas être gouverné ***

Zomia, le terme désigne les territoires de hautes vallées qui traversent quatre provinces chinoises et cinq pays d’Asie du Sud-Est du Vietnam à la Birmanie, soit 2,5 millions de kilomètres carrés abritant 100 millions de personnes appartenant à des minorités d’une incommensurable diversité ethnique et linguistique. 

James C. Scott, professeur de sciences politiques à l’Université Yale, fait porter ses recherches sur les résistances à l’autorité. Il regarde au plus près non pas les  grandes révoltes mais les frictions de terrain et les artifices de contournement des dominés affrontés à la contrainte.

Sa thèse est simple et polémique : la Zomia est la dernière région du monde dont les peuples n’ont pas encore été complètement intégrés à des États-nations. Et, il n’y a pas si longtemps, de tels peuples se gouvernant eux-mêmes représentaient la majorité de l’humanité. 

Pratiquement tout, dans les modes de vie, l’organisation sociale, les idéologies et (de manière plus controversée) les cultures principalement orales de ces peuples, peut être lu comme des prises de position stratégiques visant à maintenir l’État à bonne distance. Leur dispersion physique sur des terrains accidentés, leur mobilité, leurs pratiques de cueillette, leurs structures de parenté, leurs identités ethniques malléables ainsi que le culte que ces peuples vouent à des chefs prophétiques ou millénaristes, tout cela permet en effet d’éviter leur incorporation au sein d’États et d’éviter qu’eux-mêmes ne se transforment en États.

La vaste littérature portant sur la construction étatique, contemporaine ou plus ancienne, n’accorde quasiment aucune attention à son envers : l’histoire de l’absence d’État, délibérée et réactive… L’histoire de ceux qui sont passés à travers les mailles du filet …

Dans le prolongement de Pierre Clastres consignant la fuite face à  l’État des peuples autochtones dans l’Amérique du Sud après la conquête et d’Ernst Gellner montrant, à propos d’Arabes et de Berbères, que là où souveraineté et  impôts s’arrêtent  commencent l’ethnicité et les tribus, J.C. Scott déploie la notion de texte caché pour regrouper l’ensemble des récriminations inavouées et des critiques silencieuses qui s’opposent au texte public, aux grands récits et aux lois écrites des dominants.

L’oralité, ajoute-t-il, est porteuse de démocratie puisqu’elle produit de la délibération.  L’oubli, tenu pour une pratique active, délivre de la commémoration.

Cette perspective mêle de manière implicite les histoires de tous les peuples marginalisés par des processus de construction nationale coercitifs et des organisations du travail non libres : les Tziganes, les Cosaques, les tribus polyglottes constituées de reducciones espagnoles dans le Nouveau Monde et aux Philippines, des communautés d’esclaves fugitifs, les Maadans ou Arabes des Marais, les San Bushmen, et ainsi de suite.

 

***James. C. Scott, Zomia, ou l’art de ne pas être gouverné, Paris, Seuil, 530 p. 

 

L’art callipyge****

Un nouveau blog Tumblr se dédie aux nombreux postérieurs des collections du Metropolitan Museum de New York. En deux mois, 33 derrières depuis une Vénus protohistorique et une sculpture de l’âge du Bronze jusqu’aux fessiers modelés par le Bernin et Rodin ont été photographiés, en situation, et catalogués.

Le domaine de spécialité pourrait ne sembler qu’anecdotique ou malicieux si l’initiative n’avait pas entraîné une meilleure fréquentation du musée. 

Voilà qui console de la mésestime habituelle dans laquelle est tenue cette partie charnue de l’anatomie : il n’est que justice d’admettre la place d’importance qu’elle occupe dans le système des beaux-arts.

A la demande de Paul IV, le maniériste Daniele da Volterra a  couvert les nudités du Jugement Dernier de la Sixtine par des repeints de pudeur. Son œuvre propre est oubliée, sa postérité tient dans un surnom, Il Braghettone, le faiseur de culottes.

Matisse rapporte avec tendresse, la dernière confidence de Renoir J’aime avec mon pinceau… Quand j’ai peint une fesse et que j’ai envie de taper dessus, c’est qu’elle est finie.

Enfin, même le parler populaire exhausse les grâces artistiques du bas du dos qu’il honore du terme d’académie. 

R. S-M.

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