De la discorde à la concorde ?

Le 16 mai dernier, après de longs mois d’attente, a eu lieu le deuxième round de l’initiative de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). La nécessité du dialogue dans le contexte délicat si ce n’est dangereux, a fait l’unanimité. Toutefois, certains points déterminants  demeurent à ce jour non tranchés. 

 

«Il est indispensable d’uniformiser les décisions en matière sécuritaire, mettre un terme aux milices parallèles et assurer les moyens (NDLR aux forces sécuritaires) pour rétablir la confiance. Il faut également créer un environnement sain en matière économique. Je le dis en tant qu’ancien syndicaliste…Certes,  les grèves sont légitimes mais elles causent des problèmes dans ce contexte économique et politique exceptionnel ». Venu en « guest-star » proposer des pistes de réflexion, Mustapha Filali a également, témoigné d’une époque post-indépendante où l’immense défi de l’État à construire, avait été relevé avec « un sentiment d’honneur d’appartenir à cette Nation ». Au Palais du Congrès, la solennité du discours avait presque fait oublier le couac du président Marzouki quelques minutes auparavant, couac qui a provoqué la division.  Invité à prononcer un discours, il a déclaré ne pas comprendre, ni admettre « qu’une fille portant le niqab soit empêchée de passer les examens universitaires » fustigeant « le duel d’une obstination contre une autre obstination, d’une intransigeance contre une autre, d’un fanatisme opposé à un autre fanatisme ». Avant de poursuivre : « le salafisme est un fait de société qui doit être assimilé par le tissu national qui n’exclut que celui qui s’exclut de lui-même », provoquant le courroux des présents dont certains ont quitté la salle. Toutefois, l’incident n’a pas éclipsé l’élément le plus important de la journée, à savoir la présence  du Congrès pour la république (CPR) et surtout du mouvement Ennahdha. Ce jour-là, les  participants de la formation islamiste ont bénéficié de l’attention particulière des organisateurs. En colère, ils ont quitté la salle pour signifier leur mécontentement à la suite des déclarations du Secrétaire général du mouvement des patriotes démocrates unifié (WATAD), Zied Lakdhar selon qui, « nous privilégions le dialogue malgré la présence de partis politiques à qui nous faisons porter la responsabilité politique et morale dans l’assassinat de Chokri Belaid ». Les pendules ont aussitôt été remises à l’heure par Houcine Abbassi. 

« L’honnêteté est une bonne chose mais certaines déclarations  faites provoquent les tensions. Cela ne crée pas le consensus. Nous sommes venus dialoguer, tout mettre sur la table et trouver une solution », a-t-il martelé. 

 

Un consensus sur le consensus

La présence des trois présidents, la participation de  près de 50 partis et 30 associations, le tout organisé par le quartet de la société civile : Union générale tunisienne du travail (UGTT), La Ligue tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH), Ordre tunisien des avocats et Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA). Les recettes du succès étaient réunies d’autant plus que contrairement à la première manche du 16 octobre, le CPR et Ennahdha étaient de la partie. Ils étaient prêts à poursuivre un dialogue entamé à Carthage dans le cadre de Dar Dhiafa et qui a regroupé les partis au pouvoir ainsi que le Parti Républicain, Al Moubadara, l’Alliance Démocratique. Au moment où les terroristes du Mont Chaambi faisaient l’actualité plongeant la Tunisie dans le doute et l’insécurité, au moment où se précisait la provocation des salafistes d’Ansar Acharia et de leur leader Abou Iyadh, l’unanimité sur l’urgence du dialogue faisait foi. « Nous ne pouvons échapper aux différends. Il existe deux réactions à cela. La première est la violence qui ne se solde que par l’échec. La seconde est le dialogue. C’est un outil que le divin a mis à notre disposition pour régler nos différends », a estimé le leader d’Ennahdha Rached Ghannouchi avant d’appeler à « la mise en place d’un comité de suivi ». Même son de cloche du côté du CPR. « Nous sommes venus participer à ce dialogue avec les résultats de Dar Dhiafa. Il faut partir des  accords obtenus », a estimé de son côté Imed Daïmi. A l’ordre du jour du dialogue, avaient été prévus plusieurs points dont certains s’annonçaient délicats : calendrier électoral, consensus sur la Constitution et surtout la question polémique de la violence. 

 

L’épineuse question de la violence 

Régime politique mixte et équilibré, organisation des élections six mois à partir de la date du lancement officiel de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), réactivation du processus de la justice transitionnelle en Tunisie et indépendance de la justice (obtenue dans la douleur), les participants se sont mis d’accord sur de nombreux points. Voilà des mois que la violence pourrit la vie politique. Menaces, agressions et même liquidation, la Tunisie a franchi avec l’assassinat politique de Chokri Belaïd, le leader du WATAD, un pas vers l’horreur. 

Toutefois, et contre toutes attentes, cette question ne fait pas l’unanimité dans sa manière d’être traitée. Certes, tous les partis (à l’exception des radicaux) condamnent les actes de violence.

Toutefois, la position est nuancée dès lors qu’est abordée la dissolution des  Ligues de protection de la Révolution (LPR), principal coupable pointé du doigt. Le mouvement Ennahdha, notamment, ne démontre pas de volonté claire de les dissoudre et privilégie une solution « au cas par cas » consistant à « appliquer la loi, après enquête, lorsqu’il est nécessaire ». Toutefois, pour les partis d’opposition, le doute n’est plus permis, notamment au regard du rapport d’enquête récemment publié concernant l’attaque du siège de l’UGTT le 4 décembre dernier. Les LPR sont à l’origine de la violence politique dans le pays, violence qu’elles exercent en toute impunité. Trois ligues (Kram, Radès et centre-ville) seulement bénéficient d’un statut légal. Le reste agit simplement dans l’illégalité. La solution proposée serait d’appliquer la loi sur les associations pour les premières et donc de les dissoudre à la suite d’une décision gouvernementale et politique et d’appliquer le Code pénal pour les secondes qui sont assimilées à des bandes criminelles. Le communiqué final qui appelle à  « poursuivre en justice les ligues de protection de la révolution ayant obtenu une autorisation légale et dont l’implication dans des actes de violence fut prouvée » dénote de ce différend.

 

Place au comité de suivi

Le désaccord  n’a pas seulement touché la violence. Ainsi, dans le préambule, le mouvement Ennahdha est resté attaché à l’inscription portant sur « les enseignements de l’Islam », estimant qu’il avait déjà effectué un compromis en enlevant le terme de « constantes ». Egalement soulevée, la question de la neutralité de l’administration et des lieux de culte a suscité la division ; le mouvement islamiste considérant que la neutralisation se fait par rapport à la « propagande partisane » et non par rapport à la « propagande politique». La révision des nominations effectuées ces derniers mois afin de préparer un climat électoral serein a également été refusée par la Troïka. Ces questions seront régulièrement abordées par le comité de suivi, composé du bureau du Dialogue et des partis représentés dans l’ANC. Il aura la lourde tâche d’assurer l’application des points d’accord et surtout d’aboutir à un compromis sur le reste.

 A.T

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