L’étau se resserre

La journée mondiale de la liberté de la presse sera bientôt célébrée. En Tunisie, le constat est plutôt décevant. Appelé à jouer un rôle déterminant lors de la transition démocratique, le «quatrième pouvoir» est menacé par plusieurs facteurs. Focus.

 

«Les journalistes, comme les activistes et les défenseurs des droits humains, sont les cibles d’attaques. Ce climat d’impunité constitue un réel danger. Puis, alors que le gouvernement bloque l’application des décrets 115 et 116, nous assistons à un élargissement de la criminalisation sous prétexte de l’atteinte à l’ordre public», nous a affirmé Lotfi Azzouz, directeur du bureau d’Amnesty international en Tunisie. Avant de poursuivre : «Nous demandons la constitutionnalisation de la liberté d’expression ainsi que les garanties nécessaires en matière juridique. Nous avons élaboré une stratégie de communication qui commence aujourd’hui (NDLR 17 avril) et durera deux années. Nous venons de lancer une pétition pour inviter au respect de la liberté d’expression». Selon l’organisation, bien que nécessaires, les décrets-lois ne sont pas suffisants. En effet, les «forces de sécurité comme l’appareil judiciaire» sont également appelés à assurer le respect de la liberté d’expression.

 

L’interminable feuilleton des décrets 115 et 116

De l’avis de l’ensemble des experts, le premier pas vers la liberté réelle et effective ne sera entériné que par l’application des décrets-lois 115 et 116 qui «constituent la colonne vertébrale du respect de la déontologie de la presse». Le texte (le décret-loi 115) qui était le fruit d’un consensus est à présent remis en cause. «Nous vivons un interminable feuilleton. Les lois ne  sont pas appliquées et le pouvoir prépare un texte qui remplace le décret-loi 115. La crainte pourrait alors gagner du terrain… Jusqu’à présent, les agressions commises contre les journalistes restent impunies. Dans le même temps, il existe  un projet de loi liberticide qui pourrait mener le journaliste en prison à cause d’une opinion. Cette série insaisissable conduira à un «retour en arrière», sauf si l’on respecte les lois conformes aux standards internationaux de la liberté d’expression», nous a expliqué le journaliste et ancien président de l’Instance nationale indépendante pour le secteur de l’information et de la communication (INRIC), Kamel Laabidi. À titre de rappel, à ce jour, les décrets 115 et 116 n’ont pas été mis  en application. La Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA), supposée réguler les médias, non plus. Ce vide béant a un impact non négligeable sur la justice transitionnelle qui suppose la mise en place de plusieurs instances de régulation et de suivi pour faciliter la transition démocratique en Tunisie. «Aujourd’hui, les enjeux se basent sur des jeux d’intérêt et des influences partisanes plutôt que des enjeux démocratiques. L’indépendance de la justice est essentielle, mais pas insuffisante. Les instances de régulation pour la liberté d’expression doivent être mises en place», nous a affirmé Bochra Bel Haj Hmida, avocate activiste des droits humains.

 

Une plume responsable

Les journalistes ne sont certainement pas des «anges gardiens», mais en cette phase délicate, ils peuvent néanmoins devenir des gatekeepers. Dans ce contexte trouble, seule la déontologie contribue à la stabilisation du système médiatique… ce qui n’est pas toujours le cas actuellement.  Les dérives médiatiques prolifèrent de plus en plus, notamment avec la généralisation des médias sociaux dans la sphère publique et privée. Les faits saillants de l’actualité facebookienne sont utilisés sans être corroborés. «Le problème du discours de la violence et de la haine se propage dans les établissements éducatifs, dans les mosquées et les plateaux médiatiques. On a l’impression que les journalistes ne vérifient pas assez l’information qu’ils diffusent. Ils puisent leurs sources dans les rumeurs diffusées dans  les médias sociaux, ce qui ne fait pas partie de la déontologie de la profession. Les journalistes sont tenus de respecter les codes déontologiques que prescrivent les instances de régulation partout dans le monde», nous a précisé Bechir Warda, ancien président de l’Observatoire de la déontologie de la presse et membre de Vigilance. L’Association qui travaille à transposer les règles déontologiques de la profession journalistique pour servir certaines causes en relation avec l’instauration de la société civile, rencontre pour le moment certaines difficultés. 

Chaimae Bouazzaoui

 

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