Itinéraires de Paris à Tombouctou

A woman waves to French soldiers heading toward the recently liberated town of Diabaly

En cette semaine de fin janvier et début février, une actualité foisonnante dans les médias français concerne l’islamisme politique aussi bien en France qu’au Mali où la France est militairement engagée.

Tout porte à croire qu’une nouvelle approche politique est en cours de systématisation par le nouveau gouvernement. On a l’impression que ce dernier ne s’accommode plus du legs de la droite, de sa politique d’islamisation du débat politique concernant la citoyenneté et l’immigration. Le gouvernement actuel semble mettre un point d’honneur à faire passer cette politique de communautarisation insoutenable par profits et pertes.

C’est que la société française n’est plus en mesure de supporter le caractère autodestructeur de la politique de guerre de civilisation, les dérives de l’instrumentalisation de la religion et de l’identité nationale, le tumulte assourdissant des extrémistes de tous bords. Un redressement de la situation politique s’impose. Il y a fort à parier qu’une profonde correction de la politique de l’immigration et de la citoyenneté sera opérée dans les mois à venir. De nos jours, la réalité politique n’est pas avare d’indices.

Le premier indice est relatif au vote des étrangers, une vieille promesse de 32 ans  récemment encore remise dans les cartons. Mardi 29 janvier, J.-M. Ayrault relance politiquement le vote des étrangers aux élections locales en évoquant une consultation à cet effet avec tous les groupes de l’Assemblée et une initiative à prendre prochainement (L’Humanité du 30 janvier 2013). En déterrant ce projet qui renaît de ses cendres, le message concomitant est clair : la question des minorités est d’ordre politique et la représentation des citoyens s’exprime à travers des élus politiques et non des représentants de cultes et de religions.

Le deuxième indice renvoie à la multiplication des déclarations du ministre de l’Intérieur Manuel Valls sur l’Islam et les musulmans. Ainsi, ne manque-t-il pas de revenir sur l’affaire Merah pour en souligner la dimension politique et pandémique. L’action de Merah dit-il «a été le résultat d’une préparation minutieuse, d’un véritable processus d’apprentissage fait de contacts nombreux. Il a reçu sans doute une formation rudimentaire aux armes (…). Des contacts qui ont été les siens, en France ou à l’étranger, ont forgé ce processus de radicalisation qui l’a amené à tuer «(Libé 29 janvier). Dans le droit fil de cette préoccupation, il faut situer la campagne annoncée par Manuel Valls visant «Plusieurs prédicateurs radicaux étrangers (qui) vont être expulsés dans les prochains jours (…) dans le cadre de la prévention du processus de radicalisation et de lutte contre l’islamisme radical et le jihadisme global». Pour mettre en avant une sécurité nationale vitale pour l’avenir du pays, le ministre précise que «Nous expulserons tous ces imams, tous ces prédicateurs étrangers qui s’en prennent à la femme, tiennent des propos contraires à nos valeurs, font référence à la nécessité de combattre la France» (Libé 29 janvier 2013).

Cette profusion discursive renferme une nouvelle grammaire politique construisant un credo selon lequel l’Islam de France ne peut pas être un Islam politique, le processus de dépolitisation de l’Islam est la condition de sa reconnaissance en tant que culte participant de la vie des individus en République.

N’oppose-t-il pas «cet islamisme radical (à) l’Islam de France (…). Il y a des groupes qui se réclament du salafisme, qui sont dans un processus politique, qui visent tout simplement à s’accaparer à la fois le monde associatif, les processus scolaires, à prendre au fond la main sur les consciences d’un certain nombre de familles». Ainsi Manuel Valls – en pointant la dimension totalitaire du salafisme – signe-t-il l’arrêt de mort de l’islamisme politique en France.

 

Plus populaire à l’étranger

Le troisième indice c’est évidemment l’intervention française au nord du Mali (l’opération Serval). Il apparait que le gouvernement français retient une approche globale, une politique d’ensemble à l’égard de l’Islam politique, allant des banlieues populaires de l’hexagone à l’arc du fleuve Niger. Une approche fondamentalement politique qui veut ignorer les calculs politiciens.

Dès la présentation de ses vœux à la presse (le 16 janvier), François Hollande souligne avec force que la France « n’a aucun intérêt au Mali. Elle ne défend aucun calcul économique ou politique. Elle est au service de la paix» (Le Monde 24 janvier 2013). D’aucuns considèrent que les intérêts français sont minuscules au regard des intérêts des pays africains de la région y compris ceux de l’Algérie (otages sur le site gazier à In Amenas). Selon Gilles Holder, anthropologue travaillant depuis plus de vingt ans dans les régions de Mopti et de Bamako, « le Mali a la particularité d’être une ex-colonie (…) sans faire partie de la Françafrique, les intérêts économiques français y sont peu présents (…), le Mali est devenu le faire-valoir d’une politique française différente en Afrique» (Le Monde 29 janvier 2013).

Pour l’instant, l’intervention militaire française ne commet aucun impair. Une réussite sur toute la ligne. Si, dans l’euphorie, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian a parlé de mission accomplie, les Américains – pour leur part – ont refroidi toutes les délégations des pays africains coalisés en prononçant la sentence redoutée : c’est un conflit qui est parti pour durer des années. Personne ne comprend le sens politique d’un verdict énigmatique venant d’un pays qui déploie dans toute la région des drones à partir du Niger et du Burkina Faso.

Seule certitude pour le moment, le Mali ne verra pas ses nombreuses difficultés (démocratie, développement, minorités) s’aplanir ou recevoir rapidement une quelconque ébauche de réponse.

Autre certitude, qui va peser à l’avenir, François Hollande enregistre une victoire diplomatique et militaire face à la réticence des dirigeants de la région et engrange une popularité comme rarement un politique français a pu le faire depuis le général De Gaulle. Accusé par l’opposition de manquer de mordant, François Hollande endosse l’habit neuf du chef de guerre, manifeste son caractère tranchant, s’exclame d’admiration tout en émotion face à la liesse populaire sur la place de l’indépendance à Bamako en déclarant que c’est le jour le plus important de sa vie politique. Il est parfaitement conscient d’être parti en cavalier seul en compagnie de soldats maliens peu aguerris, s’être fait spectaculairement les dents sur les islamistes endurcis par le brasier du Sahara et le désert de la pensée, les plus craints et redoutés. Il en jubile devant le peuple malien, lui présente – avec une habilité politique rare – l’intervention militaire au titre de dette acquittée au Mali et à l’Afrique pour avoir secouru la France lors des deux guerres mondiales (Journal en boucle I Télé). Sans doute coupe-t-il l’herbe sous les pieds des pourfendeurs de l’impérialisme mais néanmoins spectateurs assistant impassibles aux premières loges à la destruction des êtres humains, de leur patrimoine culturel et de l’histoire de leur nation. Plus populaire à l’étranger, François Hollande se taille une stature de Président.

 

Alors, heureux les islamistes !

Jamais – en France et dans le monde – une intervention militaire française à l’étranger n’a recueilli autant de consensus et n’a suscité aussi peu de contestation. C’est que l’islamisme politique a réussi à convaincre contre lui tout le monde. À bride abattue, sans fard, sans compte à rendre au peuple ou à ses mentors, l’islamisme manifeste la quintessence de son horreur politique : diviser la nation et ses composantes au nom de la religion, diviser le peuple au nom de la pureté et de l’excommunication, diviser les citoyens en les soumettant à des codes vestimentaire, alimentaire, moral, culturel et social.

Quelles que puissent être les évolutions ultérieures, en l’état actuel des choses, les islamistes politiques du désert sont aux abois, pris de peur après avoir, une année durant, semé la terreur. Comme disait Joseph Conrad en 1897 : «Un homme peut tout détruire en lui, l’amour, la haine, la foi, et même le doute, mais aussi longtemps qu’il s’accroche à la vie, il ne pourra détruire la peur». Ces islamistes d’Ansar Dine, d’Al Qaïda au Maghreb, rejoints par d’autres venus d’ailleurs, servent désormais de repoussoir. Stupéfait, le monde voyait à l’œuvre le modèle islamiste à l’état pur. Le wahhabisme mis à nu est condamné à jamais par l’opinion publique mondiale.

Alors, heureux les islamistes ? Fiers de votre fuite à toutes jambes, les semelles au vent, de votre déroute, prétendus soldats de la foi en débandade, engloutis dans un désert sans fin, ce vide infini qui vous habite de l’intérieur, que vous affectionnez.

Pourquoi perdez-vous d’un seul coup votre sens de l’hospitalité devant ces «ennemis» d’un Islam bien-à-vous que vous cherchiez d’habitude à enlever quand ils sont civils et désarmés ? Alors, contents de votre exercice du pouvoir dans les rues, fiers de vos performances politiques, du nombre de vies exterminées, de mausolées détruits, de femmes lapidées, étripées ou encore violées par un régiment, emprisonnées pour s’être baignées ! Êtes-vous maintenant satisfaits des nombreux moignons de manchots et d’estropiés pour avoir fumé une cigarette ou refusé d’obtempérer aux sommations de s’arrêter ? Que valent spirituellement vos interdits de télévision, de radio, d’école, votre code vestimentaire d’importation, vos tribunaux islamiques sans foi ni loi ?

Cet hymne à la joie qui enivre Tombouctou, capitale spirituelle et intellectuelle de l’Islam noir, est un gage de mépris que son peuple vous adresse. Maintenant, il vous sait dépourvus d’humanité, de culture, d’intelligence et de sensibilité après avoir supporté un calvaire de 11 mois aussi longs que les épisodes les plus durs de la colonisation. Dignes descendants que vous êtes du capitaine Voulet et du lieutenant Chanoine qui ont tout ravagé sur leur passage dans la région il y a de cela 117 ans.

Cette folie nihiliste, ce spectacle barbare des autodafés de manuscrits, ces trésors saccagés de l’humanité, laisse de marbre Tombouctou qui recèle encore et toujours des richesses enfouies qui survivront à tous les surgissements politiques brutaux sur cette grande terre de civilisation. On imagine « le joyau de son temps» Abou-Abbas Ahmad-Baba al-Tinbukti al-Sudani, prendre sa plume et écrire aux ogres du wahhabisme à la manière de ce qu’il fit en 1605 à l’attention des savants d’Égypte (Les manuscrits de Tombouctou, éditions JC Lattès, 2012).

Peut-être les questionnera-t-il «sur les miracles faits par les saints» ou encore sur « les particularités des émotions composées de l’état de l’âme, d’une réalité du cœur et d’un mouvement scientifique, attirant comme l’émail et le fer» afin de comprendre de quelle monstruosité l’Islam politique de notre temps est confectionné.

Au quotidien 20 minutes (1er février), Malek Chebel lance un cri : « (..) Il existe une modernité dans l’Islam. Il faut la réveiller. C’est le moment ou jamais». Adviendra-t-il ce moment sans réveiller de leur sommeil profond des Ahmad-Baba et les saints réformateurs aujourd’hui à la merci de fous destructeurs ?

Par Abdelmajid Guelmami ( De Paris pour Réalités)

 

 

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