TRIBUNE – BLOC-NOTES


sami mahboulIl y a 20 ans, la Tunisie perdait un géant : Hédi Nouira. On ne peut pas dire que la commémoration d’un tel événement fut à la mesure de sa dimension exceptionnelle. Certes, le gouverneur de la Banque centrale, le Professeur Chedly Ayari, sauva l’honneur en organisant, en collaboration avec « l’Association mémoire de Hédi Nouira », une matinée consacrée à l’œuvre de ce tunisien d’exception, le tout couronné par l’inauguration d’un auditorium à la BCT à son nom. Quand on énumère ce que la Tunisie doit à ce grand homme, on était en droit d’espérer un hommage officiel plus consistant. Sur le plan du militantisme, son ardeur et son dévouement pour la libération de notre pays lui valurent des années d’harcèlement judiciaire et de bagne ; sur le plan de l’édification de l’Etat tunisien, il aura forgé entre 1955 et 1980 les plus importantes institutions économiques du pays : BCT, API, CEPEX, APIA, AFH, AFI, AFT pour ne citer que celles-ci. Sa décennie à la tête du gouvernement restera inégalée en termes de croissance économique. Hédi Nouira a formé une génération de grands commis de l’Etat qui, à ce jour, ne jure que par lui. Fidèle parmi les fidèles de Bourguiba, il ne fit, cependant, jamais partie du cercle de ses courtisans. Si Bourguiba peut être considéré comme le maître d’ouvrage de la construction de l’Etat tunisien, Hédi Nouira en est assurément le maître d’œuvre ;  il restera, à jamais,  l’archétype de l’homme d’Etat compétent et patriote qui jusqu’à son dernier souffle n’aura qu’une seule passion : servir son pays. Nos responsables politiques actuels gagneraient tant à en prendre de la graine et à s’inspirer des vertus et des qualités  de cet administrateur hors-pair. Le hasard a voulu que je sois le gendre  d’un des plus proches collaborateurs de Hédi Nouira puisqu’il fut, sans interruption, membre de son gouvernement durant 10 ans ; à travers le récit élogieux qui m’est souvent fait de sa gestion des affaires du pays, j’ai appris à  vouer à Si El Hédi une sorte de dévotion ;  depuis plus de 30 ans, on a vu tellement de nains servir l’Etat tunisien, que la simple évocation d’un tel géant a des vertus antidépressives.

 

Après deux ans de cogitation fiévreuse, des cerveaux supérieurs ont pondu un projet de loi organique relatif à la justice transitionnelle. Je m’en excuse auprès de mes lecteurs mais il me sera difficile d’aborder cette question sans l’emploi d’un langage parfois cru. En effet, l’examen du texte de ce projet de loi, annoncé à coup de trompettes assourdissantes, a hérissé ce qu’il me reste de cheveux sur la tête et m’a conforté dans l’idée que la Tunisie n’est pas sortie de l’auberge. En 77 articles d’une rédaction passable, le texte de loi détaille le menu des réjouissances pour les  prochaines années ; jugez-en vous-mêmes : Une  Instance de la Vérité et de la Dignité, dotée de moyens financiers et de pouvoirs exorbitants,  aura pour mission de recenser les violations des  Droits de l’Homme commises dans notre pays depuis le 20 mars 1956, d’en identifier les auteurs,  de les juger et d’accorder des réparations à leurs victimes. A cette noble fin,  la délation devient un devoir dont doit s’acquitter tout citoyen pour faciliter la traque de la vérité par la dite Instance. Toutes les archives privées et publiques seront accessibles pour  extirper les abominables secrets qu’elles recèlent. Vous pensiez en avoir fini de deux années de « Presse-ONAS » et de « JEDBOOK »,  où l’honneur des gens, sans distinction d’âge ou de sexe, est jeté aux chiens, où la calomnie et la délation ont régné en maître et bien non ! Cela ne fait que commencer. Désormais, le « touillage de la Merde » accumulée par notre pays depuis 57 ans s’est doté un cadre institutionnel bien ficelé. Préposés à cet exercice peu ragoûtant, 15 à 20 inquisiteurs-membres de l’Instance, choisis pour leurs qualités supposées, à qui incombera la lourde responsabilité de rétablir la Vérité et de redresser les torts d’un demi-siècle de vie publique. Rassurons-nous : Le Tribunal de l’Inquisition a siégé des siècles, le nôtre n’officiera que 5 ans. Après l’ère du changement promise par Ben Ali, voici que débute celle du soupçon et de la délation. Si tout se passe bien, autour de 2018, il sera temps de se préoccuper de la santé économique du pays et de son avenir. La croissance pourra, alors, refleurir comme par enchantement dans un pays ruiné mais où la Vérité aura triomphé et les méchants bourreaux expiés leurs crimes.

 

Email :avocatmahbouli@gmail.com

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