«La volonté politique est absente»

Lazher akremiRencontré en marge de la conférence internationale, «La réforme du système sécuritaire postrévolutionnaire : état des lieux actuel et défis», Lazhar Akremi, ex-ministre délégué, auprès du ministre de l’Intérieur, chargé des réformes revient sur le projet de livre blanc qu’il avait élaboré durant son mandat et donne sa vision des problèmes liés à la sécurité et propose des solutions pour les dépasser.  

                                     

Quand vous étiez ministre délégué auprès du ministre de l’Intérieur, chargé des réformes, on vous a reproché de n’avoir pas fait assez pour changer en profondeur le secteur de la police, pourquoi ?

On avait une vision globale et profonde de la réforme de tout le secteur.

Dernièrement, j’ai participé à un colloque organisé par des structures de l’ONU où j’ai présenté notre expérience dans ce domaine, expérience qui a été valorisée par les participants de plusieurs pays du monde arabe. Ils ont aimé notre stratégie consistant à engager un dialogue entre le ministère de l’Intérieur et les syndicats de sécurité, ainsi que le contrôle exercé par la société civile sur le secteur de la police.

Dans notre vision, les associations qui œuvrent dans le domaine de la réforme pourraient créer, dans chaque poste de police, une boite pour recevoir les doléances des citoyens par rapport aux services fournis et une autre boite similaire à l’adresse de l’administration pour assurer le contrôle interne.

Dans le volet formation, nous avons proposé un projet qui met en valeur le respect de la culture des Droits de l’Homme. Il faut que chaque citoyen qui se rend au poste de police sache quels sont ses droits et ses devoirs et à qui il a à faire pour ne pas être victime d’abus. Il est nécessaire d’inculquer aux agents de sécurité la notion de service public. Avant la Révolution, la police travaillait dans un système dictatorial. On ne pouvait pas lui demander de se comporter d’une façon démocratique.

La réforme passera par plusieurs conditions que nous avons fixées dans notre projet, dont le contenu de la formation, le déploiement des forces de l’ordre à l’intérieur du pays, selon la spécificité de chaque région (sécuriser une ville touristique comme Hammamet ne se fait pas de la même manière que pour une ville frontalière comme Jrissa par exemple), ainsi que l’évaluation des moyens existants et la manière de mieux les utiliser.

Parmi nos objectifs figurait aussi le rapprochement entre les différents corps de sécurité, comme unir la Police et la Garde nationale. Nous avons imaginé trois instances au niveau du ministère de l’Intérieur : une instance supérieure, responsable de tracer les stratégies et d’assurer le leadership, une instance médiane qui contrôle et gère et, enfin, une instance inférieure, qui exécute. Le tout doit fonctionner dans un climat de flexibilité et de décentralisation.

L’activité de renseignement devrait aussi être mieux organisée à travers un service de renseignement interne qui s’occupe de réunir les informations sur le trafic de drogues, d’armes et la contrebande et un autre service qui s’occupe de la sécurité externe. Ces services ne doivent pas profiter de leur fonction pour espionner la vie privée des gens.

Bref, nous avons élaboré un projet global de réformes où nous avons essayé d’évaluer tous les problèmes du secteur.

 

Que s’est-il passé ensuite ?

Nous avons commencé à travailler dans le cadre d’une commission de trente hommes faisant partie des forces de sécurité qui se réunissait tous les jours dans des ateliers. Et on s’est dit qu’on allait progressivement mettre en pratique le projet, qui a été inscrit dans sa globalité dans un livre blanc. Si on avait eu deux mois supplémentaires, on aurait pu mettre à exécution certaines idées, comme l’unification des corps de sécurité, à travers l’implantation dans chaque région d’un directeur régional de la sécurité qui chapeauterait tous les services des forces de l’ordre (Police, Garde nationale, Protection civile…). Ainsi les patrouilles seraient formées par des éléments de tous ces corps réunis, ce qui augmenterait l’efficacité du service rendu.

Nous avons aussi projeté de créer une police municipale non armée qui opèrerait aussi dans les transports publics, afin de lutter contre le harcèlement sexuel, les agressions et la violence… Cette police municipale ou de proximité sera, par ailleurs, plus efficace dans le travail de renseignement sur le trafic de drogue et la prolifération du crime ou du terrorisme. Et elle permettra, petit à petit, de créer un rapprochement avec le citoyen et de changer le rapport avec lui.

 

Et pourquoi ce projet n’a-t-il pas été mis en place après votre départ ?

Il n’y a pas eu de volonté politique souhaitant créer une union nationale dans le pays qui permettrait de travailler ensemble, indépendamment des courants politiques. La logique du vainqueur a pris le dessus. Nos actuels gouvernants ont besoin d’une police qui ne respecte pas les standards internationaux, et ce, pour mettre à exécution leur agenda préélectoral.

 

Actuellement, le grand problème auquel sont confrontés les policiers est qu’ils opèrent dans le flou : s’ils interviennent, ils ont peur qu’on les sanctionne au nom de la loi, et s’ils n’interviennent pas, le citoyen les accuse de ne pas accomplir leur devoir. Comment remédier à cela ?

C’est toujours une question de volonté politique. Nous l’avons déjà dit et nous le répétons : il faut fixer les prérogatives du ministre de l’Intérieur. Ce n’est pas normal qu’il ait les pleins pouvoirs, qu’il intervienne dans tous les domaines et qu’il donne des instructions. Quand un mausolée est détérioré, il n’est pas nécessaire de s’adresser à Ali Laarayadh pour savoir si la police doit intervenir ou non. Ce sont les chefs de la sécurité qui doivent donner les instructions. Car ils sont professionnels et neutres, alors que le ministre de l’est pas.

 

Y a-t-il donc une volonté de maintenir les agents des forces de sécurité dans le flou ?

Bien sûr. Il existe une instrumentalisation pour que les agents travaillent avec seulement 30% de leurs vraies capacités. La police peut résoudre tous les problèmes qui existent dans le pays. Nous avons des policiers en nombre suffisant, avec une grande compétence et une capacité importante de mobilisation qui permettent de rétablir la sécurité sur tout le territoire en seulement deux semaines et sans répression. Mais la volonté politique n’y est pas.

 

Et que pensez-vous des bruits qui ont couru la semaine dernière selon lesquels on donnerait des cours d’éducation religieuse aux agents de police ?

Il n’y a pas de preuve sur cette question. Said Mechichi, secrétaire d’État chargé de la réforme, au niveau du ministère de l’Intérieur, a déclaré que ce n’était pas vrai et moi je le crois.

 

On a remarqué qu’après la Révolution, la torture dans les postes de police n’a pas diminué. Comment pouvez-vous expliquer cela ?

Je ne dirais pas torture, mais plutôt violence. Et là, on ne peut pas généraliser en accusant tous les agents des forces de l’ordre de la pratiquer. Dans la plupart des cas, l’acte violent est causé par la peur et le désespoir. Je connais bien le milieu des policiers : un agent des forces de l’ordre, au lieu de se défouler sur son fils ou sur sa femme, il le fait sur un détenu ou une personne arrêtée. Ils (NDLR les policiers) sont traumatisés et ont besoin d’un accompagnement psychologique. Ce qu’ils ont vécu est terrible. Vous savez, quand un policier s’absente pour des raisons professionnelles, pendant dix jours, il ne sait pas ce qui peut arriver dans son domicile et à sa famille ! J’ai vu des cas d’agents des forces de sécurité dont les maisons ont été brûlées et qui ont dû s’enfuir avec leurs enfants.

 

Mais cela date d’avant la Révolution ?

Non, car les risques endurés par les policiers continuent jusqu’à aujourd’hui. Et puis, l’agent des forces de sécurité ne trouve personne pour le défendre et ne reçoit pas de compensation en cas d’agression.

 

Cela justifie-t-il la violence employée par les agents des forces de l’ordre et la torture ?

Je ne suis pas en train de justifier leurs comportements, mais d’essayer de l’expliquer. Il ne faut pas oublier que la violence est un produit de la société. On la retrouve partout, en famille, dans la rue… les seules personnes qui peuvent l’exercer légalement sont les agents des forces de l’ordre, mais ils doivent respecter la loi.

Le policier se trouve quotidiennement devant trois cas de figure ; ou il use de la force et là, il n’est pas sûr de ne pas aller en prison ; ou il est victime d’agression et son agresseur n’est pas puni ; ou il se retire et n’accomplit pas son devoir et là, on risque de se trouver devant un vide sécuritaire. 

De toutes les manières, on ne peut pas créer une police démocratique si on a à sa tête un ministre de l’Intérieur qui n’est pas objectif et qui sert les intentions de son parti.

Propos recueillis par Hanène Zbiss      

 

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