Le mirage islamiste turc

Manifestation kurde à IstanbulL’assassinat politique à Paris, mercredi 10 janvier 2013, de Sakine Canziz, Fidan Dogan et Leyla Soylemez, militantes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) révèle au grand jour les carences du modèle turc tant vanté : la greffe d’un régime politique islamiste opérée sur un État et une société moderne.

Premier foyer de fragilisation de ce modèle, c’est l’incertitude qui l’entoure quant à la possibilité pour les peuples de se l’approprier en toute souveraineté.

À n’en pas douter, pour leur projet de nouveau Grand Moyen-Orient, les États-Unis veulent recruter la Turquie comme puissance musulmane drainant dans son sillage les pays arabes. En même temps, ils soutiennent auprès de l’Europe l’adhésion de ce pays afin de s’assurer de son affiliation politique et culturelle à l’Occident et le tenir à l’écart du groupe de Shanghai. Le premier ministre Recep Tayyip Erdogan en tire profit habilement et préserve une marge de manœuvre face à son allié américain en s’opposant fermement à l’invasion de l’Irak et aux guerres israéliennes contre le Liban et Gaza.

Tergiversations de l’Europe aidant, la Turquie fait alors le choix de se tourner vers le Moyen-Orient, se construit sa propre stratégie régionale et utilise les victoires électorales de l’AKP pour séduire tous les pays Arabes en “transition démocratique”. Que les Turcs affichent une visée hégémonique, cela n’est plus un mystère pour personne. Son ministre des Affaires étrangères n’a-t-il pas déclaré que “L’Europe finira par comprendre l’importance du rôle stabilisateur que la Turquie peut jouer dans le monde musulman par sa participation aux actions de paix (…) mais aussi par son exemple” (Le Monde du 31 août 2007). De son côté, le président Obama s’accommode de l’ambition turque : il choisit ce pays pour son premier voyage dans le monde musulman en saluant ses progrès accomplis, son modèle utile pour le Moyen-Orient (New York Times du 5 février 2011).

Au dernier congrès de l’AKP en septembre 2012 – baptisé “Une grande nation, une grande puissance, objectif 2023” -, R.-T. Erdogan jubile en évoquant “le modèle démocratique turc” qui a pu “franchir les frontières (…) devenu un exemple pour tous les pays musulmans”. Ce sentiment des responsables turcs est conforté par un sondage de 2010 de la Fondation turque des études économiques et sociales, montrant que deux tiers des sondés du Proche et du Moyen-Orient sont d’accord pour considérer la Turquie comme un modèle.

Si ce modèle trouve actuellement un large écho dans les milieux américains c’est parce qu’il allie démocratie, islam et croissance économique nous dit le New York Times. De la même manière, certains observateurs en Europe considèrent que la Turquie a trouvé sa voie originale démocrate, musulmane, conservatrice. À une telle campagne, les islamistes prennent évidemment une part active, revendiquent ce modèle tout en accablant de diatribes l’Occident et ses complots pensant ainsi écarter tout soupçon.

À dire vrai, en l’état actuel des choses, on ne sait pas si la référence à ce modèle s’inscrit dans un plan américain qui enrôle les islamistes avec l’appui des intermédiations politique turque et financière qatarie. Est-ce simplement une stratégie turque du grand Ottoman ? Ou encore est-ce un emboîtement de stratégies complémentaires mondialement hiérarchisées donnant cette impression d’un embrouillamini inextricable?

Seule certitude, si d’aventure les régimes islamistes se rangent définitivement sous la bannière de ce modèle, un grave problème de perte de souveraineté nationale ne manquera pas d’éclater au grand jour. 

  

Modèle de démocratie ethnique !

Autre foyer de fragilité du modèle turc, le sort réservé à une minorité kurde forte de 15 millions d’âmes qui, dans son propre pays, voit sa langue et sa culture frappées d’ostracisme et ses élus politiques brimés, accusés de trahisons et de crimes. La preuve en est, ce tohu-bohu frisant le chauvinisme au milieu duquel se traite l’affaire de l’assassinat des trois femmes kurdes à Paris. La chroniqueuse Merve Büsra Öztürk de Today’s Zaman fait état de l’ampleur du consensus à cet effet (15 janvier 2013). De son côté, Taha Akyol de Hürriyet fait flèche de tout bois niant la responsabilité turque dans le pourrissement de la situation. Le consensus est à ce point tyrannique que lorsqu’un Hüseyin Aygün, figure de proue du principal parti d’opposition, brise le silence en présentant ses condoléances à la famille Sakine Cansiz, il essuie un tir de barrage nourri de la classe politique.

Heureusement, un vent d’espoir commence à souffler. Selon Hürriyet Daily News du 16 janvier, c’est R.-T. Erdogan en personne qui décrit pour la première fois les pourparlers avec le PKK comme un processus de paix.

Reconnaissance du peuple kurde en marche ? Après des funérailles pacifiques, du jeudi 17 janvier à Diyarbakir, c’est toute la société qui pousse un ouf de soulagement. Pour Güven Sak – éditorialiste de Hürriyet Daily News (du samedi 19 janvier) – ce fut “ un spectacle de la puissance politique du Parti pour la Paix et la Démocratie (BDP), Kurde” qui a fait montre de maturité politique. Il résume parfaitement les évolutions politiques en cours comme suit : “ Maintenant, nous atteignons le point où nous acceptons qu’il y ait des Kurdes Turcs vivant en Turquie. Le travail parlementaire inter-partis sur une nouvelle Constitution représentant tous les segments de la société serait le bienvenu pour un tel effort”. Est-ce, dans cet esprit, que l’AKP compte présenter une proposition de loi de réforme administrative pour sortir de la crise politique actuelle ? Pour l’essentiel, il s’agit d’un transfert partiel de pouvoir du national   au local. Mais, il y a un hic : les gouverneurs ne seront pas élus mais désignés. Or, le parti kurde Paix et Démocratie (BDP) s’attache à une telle réforme justement pour gagner localement en pouvoir et en autonomie.

La classe politique commence à peine à comprendre qu’une société démocratique ne peut pas souffrir la ségrégation des minorités et la domination ethnique. Mais le chemin restant à faire est encore long. Le hiatus est large entre ce nationalisme négateur de la diversité de la nation et la demande de liberté, de respect et de singularité d’une partie des citoyens. La question kurde est le talon d’Achille du modèle démocratique turc. Elle n’est pas la seule.

 

Modèle étouffoir des libertés

La judiciarisation de la vie politique est un autre arsenal répressif redoutable des islamistes. Le débat politique prend le chemin des tribunaux et les juges s’érigent en dépositaires de la vérité et de la parole bien-pensante. À coups de poursuites judiciaires, ils capturent l’expression adverse, déstabilisent les libertés, font le vide autour d’eux, usent de procédures pour museler les adversaires. En la matière, les islamistes apparaissent pour ce qu’ils sont, de bons élèves des lobbyistes faisant régner partout l’omerta (loi du silence). Plus dangereux, les islamistes tentent de réduire à néant l’indépendance de la justice et appuient au besoin sur les manivelles de la machine carcérale qui se charge de garder au frais la pensée et les libertés.

À propos de cet étouffoir des libertés, Ahmet Insel, universitaire, parle à juste titre de l’avènement d’une “police de la pensée”. Et lorsqu’il évoque “les procureurs en service commandés par la police” et “le gouvernement qui s’abrite derrière l’indépendance de la justice”, cela ne manque pas de rappeler sans forcer le trait les critiques de juristes et journalistes tunisiens et égyptiens à l’endroit des autorités islamistes de leur pays. Plus grave, “La justice se définit désormais comme un instrument de vengeance politique” peste Mustafa Balbay, député et journaliste détenu depuis 4 ans. Impliqué dans l’affaire Ergenekon (des militaires putschistes), il explique que “ la Turquie tend à ne plus être un État de droit” (Blog Au fil du Bosphore, 10 décembre 2012). En mars 2011, six journalistes sont accusés de complicité dans cette affaire. Parmi eux, deux sont connus pour leur combat démocratique et leur enquête sur les liens entre la police et la confrérie de Fethullah Gülen.

À titre d’illustration, deux histoires de jeunes femmes font frémir les démocrates de rage et d’indignation. Qui racontent le tragi-comique du modèle turc. Sevil Sevimli, franco-turque, Kurde de gauche, étudiante de 20 ans, détenue depuis 5 mois, dirigeante présumée d’une organisation terroriste, risque jusqu’à 32 ans (plus que son âge) pour un délit de militantisme et rien d’autre. Pinar Selek, jeune femme, sociologue préoccupée par le sort des minorités, incarcérée en 1998, vit en exil forcé fuyant l’acharnement judiciaire. De tels cas sont monnaie courante en ce pays devenu le plus grand espace carcéral pour journalistes (106), élus (16 maires et 8 députés), enfants (2300), étudiants (500), avocats (40) et syndicalistes (40). Tous acteurs politiques ou sociaux (Mediapart du 12-02- 2012).

De plus, la censure continue de plus belle mais change de visage. À l’interdiction de Marx et Nazim Hikmet du temps de la guerre froide, aujourd’hui levée, succède une censure typique d’un ordre moral montant digne de l’inquisition n’épargnant ni Steinbeck ni Apollinaire ni William Burroughs ni Nedim Gürsel. Elle fauche tout sur son passage : les dessins animés, les journaux satiriques, les médias audiovisuels, l’Internet (Le Monde du 19 janvier 2013). Il y a quelques jours, la série télévisée “ un siècle magnifique” – retraçant la vie du sultan Soliman le Magnifique – a suscité l’ire de R.-T. Erdogan qui ne supporte pas une lecture profane de l’histoire.

Au-delà, l’ordre moral envahit la rue tel un rouleau compresseur. À Istanbul, personne n’oublie la fermeture des terrasses de cafés et de restaurants sous l’ordre de la police municipale pendant le Ramadan en plein été 2011. Dans le même registre, l’on assiste à la disparition d’un grand nombre de terrasses de restaurants servant vins et alcools. Et farceurs, les islamistes les décrètent “fléau social” avant le chômage, la pauvreté et la grande délinquance. Sans oublier que les acteurs de l’ordre moral sont ces bandes de casseurs lourdement armés qui ont déferlé, un soir de 2010, sur le quartier de Tophane pour ravager les galeries d’art contemporain (Le Monde du 14 janvier 2011). Sur le Bosphore, les salafistes tunisiens ont de qui tenir.

En dépit de cette pression, les intellectuels turcs résistent farouchement à l’intimidation des religieux qui les excommunient nationalement, en les taxant de “mauvais Turcs” et religieusement, en les traitant de “mauvais musulmans”.

 

Pouvoirs incestueux

Aujourd’hui, la menace d’un retour au régime de tutelle militaire n’est plus prise au sérieux. Car un coup d’État “(…) serait tout de suite associé à une menée illégitime de l’armée visant à préserver ses intérêts politiques et sociaux, ses intérêts égoïstes” conclut Ahmet Insel (Café Babel 10 mars 2010).

Si menace il y a, il faut aller la chercher ailleurs dans le retour de l’autoritarisme islamiste.

En effet, dix années d’emprise sans équivalent sur les rouages de l’État et de l’économie n’ont pas suffi aux islamistes qui – en quête de concentration des pouvoirs – s’activent pour introduire le présidentialisme. Au dernier congrès de l’AKP, Erdogan a derechef annoncé sa candidature à l’élection présidentielle au suffrage universel de 2014. Ne s’encombrant jamais de subtilité, sa vision politique – incestueuse – ignore la séparation des pouvoirs. Il y voit “le principal obstacle devant son gouvernement” ironise-t-il à Konia en décembre 2012. Jouant de populisme, il précise que “L’exécutif, le législatif et la justice devraient d’abord agir selon l’intérêt du peuple et ensuite selon l’intérêt de l’État” (Le Monde, 20 décembre 2012). Comme tout islamiste, il oppose – selon un mode dichotomique – le peuple à l’État. L’obsession islamiste de démanteler l’État républicain n’a d’égal que leur divine comédie d’instaurer des émirats à tous les coins de rue. Comprenne qui pourra ! Autant les islamistes veulent éclater l’État, autant ils vénèrent la concentration des pouvoirs. Entre la Oumma inatteignable et les émirats de pacotille insoutenables, l’islamisme politique navigue sans boussole dans un vide sidéral tant qu’il opère en passager clandestin de la démocratie.

 

Un modèle et des contrefaçons

Samedi 19 janvier, le quotidien Today’s Zaman publie une tribune de Nimet Bas intitulée Challenge sur la route d’une véritable démocratie du travail qui rappelle que la démocratie turque laisse à désirer ; ballotée entre la tutelle de l’armée et le brouillage islamiste de l’horizon. Il appelle à parachever le processus démocratique en Turquie et adopter les standards de droits universels et les valeurs du peuple.

À suivre son diagnostic, il n’est ni juste ni pertinent de considérer, une fois pour toute, que le modèle turc est à jamais une véritable contrefaçon vulgaire d’une démocratie avancée à l’européenne. En Turquie, face aux dérives islamistes, puissants sont les garde-fous aussi bien extérieurs (adhésion à l’Europe ou partenariat économiquement décisif, adhésion à l’OTAN, siège au Conseil de sécurité, leadership régional) qu’intérieurs (démocratie ancienne, culture politique de l’alternance, classe politique compétente, enracinement de la sécularisation, de l’égalité homme-femme, du mode de vie moderne). Au fond, la Turquie est condamnée à la démocratie comme d’autres au sous-développement.

Ce n’est pas le cas des pays arabes en transition démocratique. Par rapport à l’extérieur, ils sont seuls, livrés à eux-mêmes, à leur histoire, à l’intelligence de leurs peuples, de leurs jeunesses, de leurs élites politiques et intellectuelles. Personne de l’extérieur ne viendra les aider à construire leurs démocraties, n’exercera une pression amicale. Ils n’intéressent personne lorsqu’ils ne sont pas alliés dociles ou simples débouchés économiques. Qui voudra d’eux dans ses plans stratégiques s’ils ne sont pas sous-fifres, exécutants de basses besognes, chairs à canons, au mieux bailleurs de fonds. L’extérieur pour eux c’est souvent des bombardements réduisant leurs pays en champ de ruine. Par rapport à leurs ressorts internes, les pays arabes sont démunis ; ni tradition démocratique ni culture politique de l’alternance ni compétence de la classe politique ni enracinement des libertés, des droits humains du respect des droits de la femme. Seuls atouts dont dispose un pays comme la Tunisie, sa construction étatique et son système social s’exposent de plus en plus à un violent coup de boutoir islamiste.

Et, en cette période cruciale de transition, dans nos pays arabes, du modèle turc nos islamistes ont déjà – en un clin d’œil – repris tous les éléments dégradants, les freins et les ralentisseurs de perspective. Pour rester dans la métaphore économique, nous dirions que les islamistes arabes sont “inventeurs” de la contrefaçon du modèle turc, de sous-produits, d’ersatz et de faux-semblants. Ils rédigent des Constitutions monolithiques ignorant la diversité de tout peuple, ils gèrent aux tribunaux l’espace public et le débat politique, remplissent les prisons d’intellectuels, d’artistes, de journalistes sans penser garder de place aux sbires et corrompus de l’ancien régime qui ricanent sous cape. En Égypte, le président Morsi vient de battre le record de remplissage politique des prisons détenu jusque-là par Moubarak ? Du modèle turc, nos islamistes arabes ont adopté la folle  tentation de monopoliser tous les pouvoirs et de faire fi de l’indépendance de la justice. Jusqu’au libéralisme débridé qu’ils chipent de la copie turque en prônant privatisations tous azimuts, ventes du patrimoine de l’État, des entreprises publiques, aux fonds étrangers amis. Comme en Turquie, ils lâchent les brides des milices religieuses et des loubards convertis pour exercer une forte pression sur le peuple qui travaille et fait la richesse du pays.

Du modèle turc, les nôtres (Dieu nous préserve de leurs errements !) ne retiennent que les déchets qui sont condamnés à disparaître chez eux mais qui peuvent perdurer ou du moins provoquer d’énormes dégâts chez nous.

Par Abdelmajid Guelmami (d’Istanbul pour Réalités)

 

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