La chevauchée inachevée

ROBERT COUV LIVRELe sel vient du nord, l’or vient du sud, l’argent du pays des Blancs, mais la parole de Dieu, les choses saintes et les belles histoires ne se trouvent qu’à Tombouctou, dit un proverbe. Les belles histoires, assurément.

C’est, par hasard heureux, en feuilletant un manuscrit de jurisprudence musulmane dans la bibliothèque Mamma Haidara de Tombouctou que G. Bohas, professeur à l’ENS de Lyon, s’est aperçu que le texte ne traitait plus de droit mais qu’il s’agissait d’un récit.

Revenant quelques pages en arrière, il arrivait à un passage intitulé Histoire du bicornu. Il venait de faire la trouvaille d’une version arabe inconnue du roman d’Alexandre. Un texte dont il est familier pour en avoir traduit les variantes syriaques.

L’édition bilingue du Roman d’Alexandre à Tombouctou met en regard la transcription sans ajout ni correction du texte d’origine, son interprétation en arabe standard et la traduction française. Elle débute une nouvelle collection qui accueillera d’autres manuscrits du Mali, des écrits du genre sîra (histoire romancée) et bientôt, dans une relation cinq fois plus longue que celle des Mille et une nuits, le conte de Tawaddud, l’esclave chanteuse qui vainc par son savoir et convainc par son habileté les savants du calife venus l’éprouver en exégèse, en médecine, en musique et aux échecs…

On estime de cent à deux cent mille le nombre des manuscrits de Tombouctou. Il y en aurait jusqu’à neuf cent mille dans les régions avoisinantes de Kidal, Ségou et Gao. Seul 1% ont été traduits, 10 catalogués, et 40 stockés dans des conditions précaires, dans des malles et des greniers.

Les plus anciens dateraient du XIIIe siècle et sont liés à la pénétration par le désert deux siècles plus tôt de l’Islam en Afrique. Ils abondent à l’apogée de l’Empire Songhaï ( XV-XVIe siècle) : Tombouctou est alors le carrefour des peuples venus d’Égypte, d’Andalousie, du Maroc et du Ghana et l’université de Sankoré compte vingt-cinq mille étudiants.

Avec la chute de l’Empire et les pillages du puissant califat saadien, les manuscrits sont souvent devenus affaires de familles et jalousement tenus à l’abri des regards jusque parfois à être oubliés et corrompus par le sel et le sable.

René Caillé (1799-1838), premier européen à entrer à Tombouctou (et à en repartir) en se faisant passer pour un Égyptien d’Alexandrie enlevé par les troupes de Bonaparte, n’en a rien vu.

Que disent tous ces feuillets à peine réunis en cahiers ? Une mémoire ancienne.

Les textes sub-sahariens arabes ou de langues africaines calligraphiées en caractères arabes sont de tous ordres. Ils racontent l’indispensable quotidien, la généalogie, les formules douces à l’oreille des amoureux, les comptes de la maisonnée, la pharmacopée et quelques bons principes de gouvernement. Des légendes primordiales enfin.

Il y a l’Alexandre historique, général à jamais invaincu, jeune homme coléreux et stratège raisonné, qui trancha le nœud gordien, fonda 70 cités, s’avança jusqu’aux rives de l’Indus, fut honoré comme le fils d’Amon-Zeus et en plaisantait avec ses amis, mourut à Babylone à l’âge de 32 ans.

A son côté se tient, l’Alexandre spirituel, chevalier inexistant, dont Pseudo-Callisthène, grec d’Égypte du IIe siècle ou du IIIe siècle qui voulait se faire passer pour le contemporain et biographe d’Alexandre le Grand, rédigea l’épopée extraordinaire tissée de batailles et de complots, d’amours et de trahisons, depuis l’Égypte, la Perse et les Indes jusqu’au cœur d’un univers magique peuplé d’êtres fabuleux.

A cinq siècles de distance, Pseudo-Callisthène avec La vie et les hauts faits d’Alexandre de Macédoine interprète l’histoire du conquérant et compile presque tous les évènements que les historiens grecs et romains avaient relevés avant lui. De son adaptation dérive la plupart des Légendes, Gestes, Vies, Romans, Histoires ou Exploits d’Alexandre qui foisonnent à partir du Ve siècle en langues arménienne, syriaque, éthiopienne, byzantine, turque, persane, en latin, et en France, Allemagne, Espagne, Italie en langue vulgaire.

Au XIIe siècle, une adaptation en langue romane dont Alexandre de Bernay est l’un des principaux auteurs s’ouvre ainsi :

Qui vers de riche istoire veut entendre et oïr,

Pour prendre bon example de prouece acueillir,

De connoistre reison d’amer et de haïr,

De ses amis garder et chierement tenir… et se poursuit sur 16 000 vers de douze syllabes appelés depuis alexandrins.

L’histoire malienne du Bicornu, Dhû-l-Qarnayn, celui qui a tenu les deux cornes orientales et occidentales du monde entre ses mains, constitue le point extrême de l’avancée du Roman d’Alexandre vers l’Occident. Sans doute est-il arrivé là, via le Maroc, dans les bagages des exilés andalous bannis par la Reconquête.

Par son contenu, le roman d’Alexandre à Tombouctou s’inspire du Pseudo-Callisthène et de la légende coranique : miroirs des princes et divertissement populaire, il trace un itinéraire de hauts-faits et de péripéties attendues : la quête de la source de vie, la construction de la barrière d’airain contre Gog et Magog, les victoires sur Darius et sur Porus, le stratagème d’Alexandre déguisé en messager, appelé pour l’occasion Beauvisage, pour convaincre le Roi de Chine de se rendre, la visite au pays des Djinns et des Amazones.

C’est d’ailleurs à ce passage que le texte s’interrompt. Pour cette fois, Alexandre ne meurt pas allongé sur un sol de fer, des cuirasses d’armure, et sous un toit de bois, à l’ombre d’un bouclier.

Un autre manuscrit de Tombouctou en dira peut être davantage. Mais, les conteurs habiles à perpétuer les récits savent que la grandeur d’un héros se mesure à l’ampleur des exploits qui l’attendent et que sur le farouche Bucéphale, Alexandre chevauche encore.

 

Par Robert Santo-Martino De Paris pour Réalités

 
 

*Le roman d’Alexandre à Tombouctou

 

Histoire du Bicornu, Le manuscrit interrompu

trad. de Georges Bohas, Abderrahim Saguer, Ahyaf Sinno

co-édition Actes Sud, École normale supérieure de Lyon, Bibliothèque Mamma Haidara, bilingue Français-Arabe, Novembre 2012, 230 p.

R.S-M.

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