La Tunisie, à la croisée des chemins

 

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Un homme politique et militant des Droits de l’Homme est mort, laissant une Tunisie orpheline, désorientée et méconnaissable. Assassiné devant chez lui, Chokri Belaïd est entré, à l’instar de Farhat Hached, dans la postérité. Il appartient aujourd’hui aux Tunisiens, à leur présent meurtri, à leur avenir trouble et à leur  identité touchée en plein cœur. Pendant ce temps, un homme vivant, mais affaibli, entre également dans l’Histoire. En proposant la formation d’un gouvernement de technocrates, Hamadi Jebali se construit une légende. Sa proposition est-elle sincère ? Est-ce la solution adéquate au chaos régnant ? Quelles conséquences aura-t-elle sur son parti et sur l’avenir de la Tunisie ? Eclairage

 

Mercredi 6 février, c’est un Hamadi Jebali blême qui s’adresse aux Tunisiens en état de choc après la liquidation physique de Chokri Belaïd. L’expression est à l’image de l’heure : grave et solennelle. Le visage du chef du gouvernement est fatigué, marqué par la lassitude. Certes, l’allocution est brève, mais il va droit au but. Il annonce la constitution d’un gouvernement de compétences nationales, une décision mûrement réfléchie mais précipitée au regard des évènements. Les membres de la prochaine équipe devront notamment remplir deux critères : n’appartenir à aucun parti politique et s’engager à ne  pas se présenter aux prochaines élections. La décision est prise sans aucune consultation préalable.  Ce faisant, en se maintenant à la tête de la prochaine équipe, Jebali sonne-t-il le glas de son avenir politique ?

 

Jebali, homme providence ou fin politicien ?

Et pourtant, il ne lui était pas demandé tant. Flash-back. Voilà des mois qu’un remaniement ministériel est annoncé.  Toutefois, les discussions bloquent au sein de la Troïka ; Ennahdha ne parvenant pas à s’entendre avec ses deux alliés, Ettakatol et le Congrès pour la République (CPR). Le mouvement islamiste refuse en effet, de céder notamment les ministères de souveraineté. Alors que les différends au sein de la Troïka se font au grand jour, la majorité des partis  refusent de faire leur entrée dans un gouvernement remanié et élargi. « Pire », un certain nombre d’entre eux s’organisent en un  front commun, l’ « union pour la Tunisie », un front appelé à s’élargir aux « forces démocrates et progressistes ». « Nous avions prévu, bien avant l’assassinat de Chokri Belaïd, un remaniement afin d’élargir le gouvernement sur la base d’un consensus. Je ne voyais pas comment organiser les futures élections dans ce climat tendu. Mais les discussions entre la Troïka et d’autres partis ont duré longtemps, trop longtemps. Croyez-moi, j’ai rencontré des résistances de tous les partis, je dis bien de tous. J’avais donc posé un ultimatum, deux jours avant le meurtre : si nous ne parvenions pas à un accord, je comptais convoquer un conseil des ministres et aller voir le président [Moncef Marzouki] pour lui dire que je démissionnais le 8 février. Mais, le 6, il y a eu l’assassinat de Chokri Belaïd, et nous sommes entrés dans une phase encore plus difficile », a déclaré Hamadi Jebali au journal Le Monde. En formulant une proposition non refusable par l’ensemble de la classe politique, le Chef du gouvernement va plus loin et renvoie tout le monde dos à dos. Il courbe l’échine de son parti dont il n’a pas consulté les structures et le contraint à accepter la proposition pour l’intérêt de la nation. Il force l’opposition à  le soutenir en accédant à l’une de ses principales requêtes formulées depuis des mois : la « neutralité » des ministères de souveraineté. Ce que fait Hamadi Jebali en proposant un gouvernement de « technocrates » resserré ayant pour objectif de mener la transition jusqu’aux prochaines élections. Salutaire ? Peut-être… Mais  la proposition du chef du gouvernement est maladroite. D’abord, elle a été faite sans aucune consultation préalable, mettant l’ensemble des acteurs devant le fait accompli, les forçant à se positionner pour l’intérêt suprême du pays. Certes, la gravité de l’évènement explique la rapidité de la décision, peut-être le commande,  mais elle donne également l’image d’un passage en force. Ensuite, l’annonce a été suivie par la construction « d’une légende », celle d’un Hamadi Jebali qui a « choisi sa nation » et qui invoque l’aide de Dieu « pour protéger le pays », si l’on se réfère à sa page officielle Facebook. L’homme providentiel nait au fil des sacrifices, à savoir sa décision d’abandonner toute ambition personnelle pour les prochaines élections. L’homme providentiel nait au gré des rapports de forces : ceux qu’il nourrit via médias interposés avec ses propres « frères » du mouvement Ennahdha contre vents et marées. Seulement voilà, l’image de l’homme providentiel est traitresse…Le dernier  à l’avoir endossée en Tunisie fut un certain Général Ben Ali. C’était un 7 novembre 1987. Les Tunisiens heureux de voir enfin le bout du tunnel après des années de crise avaient signé un pacte national autour de lui.

 

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La hantise d’Ennahdha

Les analystes étaient formels. Si rupture il y aurait demain au sein du parti Ennahdha elle devait avoir lieu entre les « prédicateurs » et les « politiques ». Les « prédicateurs » rejoindraient alors les salafistes. La fracture Hamadi Jebali/Ghannouchi est-elle simplement imaginaire ? Dans tous les cas, il est hors de question pour  le Secrétaire général d’Ennahdha de démissionner du mouvement islamiste  dans lequel « il a milité depuis des années » et qu’il a contribué à structurer. Certes, depuis des mois, l’aile dure affiche ostensiblement sa radicalisation. Toutefois, l’assassinat de Chokri Belaïd et surtout la réaction des Tunisiens à cet acte, a eu une conséquence notable : la peur au sein de la formation politique. Les militants, spoliés, emprisonnés et torturés par l’ancien régime craignent une répétition de l’histoire. Pour cette raison, et alors que les Tunisiens pleurent leur martyr, ces derniers y voient le signe d’une contre-révolution et exigent l’adoption de la loi « de la protection de la révolution ». Alors que les Tunisiens ne se remettent pas du choc, ils organisent une marche « contre la violence »…au cours de laquelle ils appellent au renforcement de la légitimité du gouvernement. En effet, moins de vingt-quatre heures après les funérailles de Chokri Belaïd, les militants du mouvement Ennahdha se sont rassemblés  avenue Habib Bourguiba. A leurs côtés, certains militants du CPR, des membres de la Ligue de la protection de la Révolution et des salafistes. « Nous sommes avec la légitimité des urnes mais s’ils la contestent nous ne craindrons pas (de descendre dans) la rue », a martelé Lotfi Zitoun, le bras droit de Rached Ghannouchi à la  foule. Pendant ce temps, dans une ultime tentative, le Bureau politique d’Ennahdha présente une contre-proposition : celle de « substituer à la majorité actuelle un front groupant, outre les trois partenaires originels, El Wafa, une partie d’El Aridha, le parti de Bahri Jlassi qui compte actuellement 8 élus ». Le tout en reconduisant Hamadi  Jebali à la tête de l’équipe gouvernementale, bien entendu. Toutefois, le chef du gouvernement se montre obstiné et a même évoqué sa démission si sa demande n’était pas satisfaite. Certes, le parti est discipliné et uni. Mais si l’initiative Jebali passait, Ghannouchi serait renversé. Le Premier ministre aurait remporté alors la bataille de l’opinion publique.

 

Union et repositionnement de l’opposition

L’opposition est la grande perdante…

D’abord elle a perdu une de ses grandes figures. Chokri Belaïd n’a pas été visé par hasard. Le Secrétaire général du Mouvement des patriotes démocrates unifié  (Watad) était un excellent orateur, un grand tribun qui maniait la langue « du peuple ». C’était également un militant de terrain dont les passages à la télévision lors des débats étaient toujours remarqués.

Chokri Belaïd était également avocat et avait un ancrage au sein de  l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET) et de l’Union Générale tunisienne du travail (UGTT). En résumé, il était l’un des rares leaders qui touchait à toutes les sphères actives de la vie tunisienne (politique, associative, universitaire et syndicale).  En décrétant et réussissant la grève, l’UGTT, déstabilisée depuis les évènements de la commémoration de Farhat Hached, s’est repositionnée.

L’organisation a également  réactivé son initiative pour le dialogue national boycottée en octobre par Ennahdha et le CPR. Devant la gravité du moment, frappée en son cœur, les forces vives et démocrates ont réagi  par l’unité en créant «  la coordination du salut national », un front de quarante-neuf associations. Toutefois, l’opposition est prise en tenailles entre un Hamadi Jebali qui répond à leurs exigences sans conditions et une population certes endeuillée mais qui souhaite dans sa grande majorité un retour à la normale le plus rapidement possible.

Ainsi, Nidaa Tounes, Al Massar et le Parti Républicain ont déclaré soutenir l’initiative du Chef du gouvernement. Le Front Populaire, plus critique, s’est prononcé en faveur d’un « Congrès de Salut national ». Le 11 février dernier, alors que les discussions allaient bon train sur la prochaine équipe gouvernementale, l’Union pour la Tunisie est passée de trois à cinq partis avec l’intégration du Parti Socialiste de Gauche (PSG) et du Parti du Travail Patriotique et Démocratique (PTPD). Toutefois, la constitution de ce gouvernement des technocrates a changé la donne et l’objectif du front. Dans quelques mois, au moment des élections, tous les partis (ou presque) entameront la course avec zéro au compteur… y compris Ennahdha.

 

Azza Turki

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