Le côté sombre de la Révolution

PETER1Un peu de culture, dans ce monde de brutes. Alors que les fans de Star Wars – parfois un brin obsessionnels, avouons-le – s’émeuvent de l’annonce faite par les studios Disney qu’un septième film de la série est en préparation, « l’agenda des arts » de The Independent nous avertit de la prochaine ouverture au Tate Modern (musée d’art moderne et contemporain de Londres) d’une exposition photographique comprenant des images des anciens décors de Star Wars dans le désert tunisien. En effet, les décors « ont été abandonnés sur les lieux de tournage où ils s’ensablent depuis, prenant des airs de ruines futuristes. [… ] Oeuvre de l’artiste italien Martino di Ra, les photos font partie d’une exposition collective au Tate Modern qui opposera monuments historiques et ruines urbaines », selon le quotidien britannique.

C’est que The Independent est vraiment fan, non pas de la Guerre des Etoiles, mais de la Tunisie. La veille de la publication de la rubrique culturelle invitant les lecteurs à découvrir les images des paysages lunaires de Matmata au Tate Modern, son chroniqueur touristique Simon Calder, qui répond régulièrement aux questions des lecteurs, tentait de rassurer une mère de famille qui se demandait s’il ne fallait pas annuler ses vacances en Tunisie en mai prochain « après ce qui vient de se passer en Algérie et les avertissements de notre Premier ministre comme quoi l’Afrique du Nord représente un risque terroriste ». Un mois plus tôt, le même Calder s’était montré beaucoup plus réservé face aux questionnements d’un couple d’amateurs de la Libye, qui se demandaient quand la situation leur permettrait d’y retourner : « pas avant plusieurs années encore », de l’avis du chroniqueur, qui leur a conseillé plutôt … la Tunisie, où « à cause de cette idée fausse selon laquelle la Tunisie serait une destination dangereuse […] vous trouverez une foule beaucoup moins nombreuse qu’on aurait pensé aux ruines de Carthage ou au musée national du Bardo, merveilleusement restauré ».

Toujours dans The Independent, Philip Sweeney s’enthousiasme pour « l’impressionnant patrimoine archéologique de la Tunisie, prêt comme il ne l’a jamais été à accueillir le public » et confirme que, lors de sa visite au Bardo, il a partagé le musée avec « un groupe scolaire et deux touristes chinois ». Poursuivant sa visite du pays par El Jem, puis Tozeur et le sud-ouest, le journaliste raconte une drôle de rencontre en se promenant du côté de Chebika :

Plus tard, j’entendis un mystérieux chant choral, émanant d’une tente sous les palmiers. Assis par rangées, des hommes y écoutaient un prédicateur barbu drapé d’un foulard et d’une robe tout droit sortis de l’Ancien Testament, accompagné de ses hirsutes assistants portant des dossards en nylon orange. “Qui sommes-nous? Eh bien, Ansar Al-Charia », dit l’un d’entre eux, qui se précipita pour essayer de me trouver un CD de la musique. Très obligeant, pour un membre d’un parti salafiste dont les dirigeants sont dans la clandestinité, recherchés pour l’attaque contre l’ambassade des Etats-Unis. Ce n’était pas ce jour-là qu’on allait porter atteinte à la réputation qu’a la Tunisie de bien accueillir les visiteurs, semble-t-il.

Ah, la Tunisie ! Ses vestiges puniques, ses mosaïques romaines, ses salafistes … Cherchez l’intrus. Mazen Chérif, lui, n’a pas besoin de chercher longtemps. Cité par Ahram Online à propos de la vague d’incendies criminels dans des mosquées-mausolées soufis, le vice-président de l’Union soufie de Tunisie n’a aucune hésitation à désigner les coupables : « Ce sont des Wahhabites qui sont derrière ces attaques. […] Et ce n’est qu’un début. Par la suite, ils iront détruire les sites de Carthage, d’El Jem et de Dougga. Ensuite ils vont obliger les hommes à faire pousser la barbe et les femmes à porter le voile intégral ».

Hamadi Jebali, apprend-on dans le même article, en est moins sûr, puisqu’il vient (enfin !) d’ordonner une enquête « pour savoir qui a commis ou commandité ces actes ». Les troublantes ambiguïtés de son gouvernement à propos du Kulturkampf en cours sont pointées par le quotidien canadien Globe and Mail :

Vers la fin de l’été dernier, le côté obscur de la Révolution tunisienne a rattrapé Lotfi Abdelli, l’un des comiques les plus connus du pays, à Hammamet […]. Si sa tournée nationale de stand-up se passait mal, ce n’était pas parce que le public n’était pas au rendez-vous, mais parce que l’on empêchait son public de se rendre à ses spectacles.

Des salafistes […] en bloquaient l’accès. Selon M. Abdelli, qui a fait carrière en se moquant du gouvernement islamiste, une protection policière lui a été refusée tout au long de sa tournée, l’obligeant à engager des gardes du corps.

Peu avant son spectacle à Hammamet, les choses ont vraiment mal tourné. « Des salafistes étaient venus armés de couteaux pour me tuer », se souvient-il […]. « Il y avait une fatwa contre moi. Je devais mourir ».

Ses gardes du corps ont inondé la police d’appels, et cette fois, des policiers sont venus à sa rescousse et ont dispersé les salafistes. M. Abdelli pense que les hauts responsables ont fini par donner l’ordre de le protéger uniquement parce qu’ils craignaient une avalanche de mauvaises publicités s’il avait été blessé, ou pire.

Deux ans après la Révolution qui a mis fin à la carrière du dictateur Zine El Abidine Ben Ali, […] la Révolution qui a lancé le Printemps arabe se délite sur les bords. Les partis d’opposition affirment que le Printemps arabe de la Tunisie risque de devenir un hiver arabe si l’on ne met pas fin à la violence et à l’intimidation des extrémistes islamistes.

Celui qui en a (en principe) la responsabilité, justement, est croqué par le New York Times pour son « profil du samedi » dans son édition du 25 janvier. Pour Ali Laarayedh, son passage de prisonnier politique à ministre de l’Intérieur est « un miracle », rien de moins. Le New York Times précise :

M. Laarayedh […] soutient que les épreuves qu’il a vécues dans les prisons [de Ben Ali] font de lui un meilleur ministre, plus sensible à l’abus de pouvoir et à la nécessité non seulement pour la Tunisie, mais pour tous les Etats arabes, de faire plier leurs puissants services secrets aux exigences de l’Etat de droit.

D’autres ne sont pas convaincus de son engagement en faveur de l’Etat de droit, en tout cas pas dans le sens communément admis en Occident. […] Nombreux sont ceux dans l’opposition qui soupçonnent que, lorsque des hommes comme M. Laarayedh parlent de l’Etat de droit, ils ont surtout en tête le droit islamique, la charia.

C’est également le New York Times qui, en novembre dernier déjà, avait détaillé les agissements des salafistes tunisiens non pas contre les Américains ou les intérêts occidentaux mais contre d’autres tunisiens et d’autres musulmans : les imams modérés expulsés par les excités barbus de leurs propres mosquées, les fidèles agressés pendant leurs prières à la mosquée de Sidi Sahbi à Kairouan, jusqu’à « la majorité corrompue … qui ignore les enseignements de la religion » (dixit El Khatib El Idrissi). Dans cette lutte qu’il a nommée la « guerre des chaires », le quotidien newyorkais relevait à l’époque que:

le ministre des Affaires religieuses Nourredine Khadmi a déclaré que son ministère avait nommé quelque 2.000 imams depuis janvier 2012 et passait en revue les candidatures d’encore beaucoup d’autres. « D’ici l’hiver, tout sera stabilisé », affirme celui qui, au printemps, prévoyait la fin de la crise pour le mois d’août.

Et nous voilà, au cœur de l’hiver. Et les paroles de Monsieur le ministre des Affaires religieuses commencent à sonner comme un étrange écho des discours de certains hommes politiques britanniques à l’automne de 1914, qui juraient leurs grands dieux que ce qu’on ne nommait pas encore la Première guerre mondiale serait terminée avant Noël …

Par Peter Cross (de Londres pour Réalités)

 

 

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