D’une Révolution l’autre

Alazhar

Pendant une semaine le philosophe Youssef Seddik a pu constater au Caire sur le terrain des tumultes et des éclats de rire de l’Egyptien, combien il y a de similitudes dans le processus révolutionnaire dans la vallée du Nil et le nôtre en Tunisie. Invité d’honneur, comme le dit l’Egyptien (toujours emphatique !) au 44e Salon du Livre à l’occasion de la parution de son ouvrage « Nous n’avons jamais lu le Coran » en arabe, le penseur tunisien n’a pu résister à l’attraction de l’Egypte politique en plein travail d’enfantement… Notre confrère Safwene Grira, de France 24, l’a interrogé pour Réalités.

 

Vous revenez d’un séjour au Caire , s’agissait-il d’une double prospection, celle de l’écho de votre livre et de l’état du processus révolutionnaire en Egypte ?

Vous ne pouvez pas vous imaginer combien cette question s’inscrit dans la réalité. Une maison d’édition, Attanwir (les Lumières) reprend vie après une faillite à Beyrouth, après un prestige sur le droit fil des publications dans le vif de la modernité arabe, renaît de ses cendres simultanément à Beyrouth, le Caire et Tunis. C’est elle qui a eu le courage de publier un livre comme le mien qui a fait peur, sans raison à mon avis, à cinq éditeurs locaux.  Mon éditeur a tenu à ce qu’il paraisse au 44e Salon du Livre cairote. Mais, à ma grande surprise, ce sont les organisateurs sur place qui m’ont fait l’agréable surprise de m’appeler, dans la hâte, comme invité d’honneur. Mon premier sentiment a été ma joie de rencontrer l’espace révolutionnaire égyptien que je suivais à travers les médias et les coups de fil à mes amis. Le bonheur de voir mon livre paraître en arabe est devenu vraiment secondaire.

 

Vous revenez à un pays que vous avez bien connu par le passé…

J’ai en effet un rapport extrêmement passionné avec l’Egypte. Depuis mon enfance, les chansons d’Abdelwahab, d’Om Kalthoum, Esmahan emplissaient notre environnement familial, mes frères et soeurs et moi. Un peu plus tard, entre 8 et 10 ans, les poèmes de Chawki, Hafez Ibrahim, des moins connus comme Ali Mahmoud Taha ou Mohamad Hassan Ismail, étaient notre pain quotidien puisqu’on les apprenait par coeur à travers tous ces grands chanteurs et cantatrices. En 1973, mon journal m’a envoyé sur le front et j’ai raté mon avion. Je me suis dirigé dare-dare à Bab Souika, sans dire un mot à mon directeur, j’ai pris un louage jusqu’à Tripoli, puis un autre jusqu’à Benghazi, puis un troisième jusqu’au Caire. Et là immédiatement, je me suis déplacé en plein sur le front à Suez. Je connais toute l’Egypte, du nord au sud, d’est en ouest, et j’ai retrouvé dans le sud de ce pays beaucoup de mon Tozeur natal.C’est dire que mes «prestations» à Madinat Nasr, espace du Salon du Livre, n’étaient rien par rapport à mes retrouvailles avec une Egypte en pleine effervescence révolutionnaire…

 

«Nous n’avons jamais lu le Coran» est un ouvrage dont on pourrait penser qu’il ne serait pas très orthodoxe, comment a-t-il été perçu par une Egypte gouvernée par les Ikhwân ?

Je dois avouer que j’ai eu une petite peur, tempérée toutefois par une volonté de défi. Je me disais que mon livre qui a trouvé beaucoup de succès dans les milieux francophones quand il a été édité à Paris en 2004 doit vraiment marquer une nouvelle naissance dans la plus grande capitale du monde arabe et dans notre langue. A ma grande surprise, j’ai découvert que l’Egypte d’Al Azhar, des Frères Musulmans qui sont là depuis un siècle, avait un rapport avec la pensée libre beaucoup plus sain, en tous les cas beaucoup plus respectueux du débat, que celui qui a cours chez nous depuis qu’Ennahdha et les Salafistes ont investi nos espaces. Le temps d’alerte, pour prévenir de mon arrivée et de mes deux conférences était très court, et pourtant le public était là. Très au courant de ce qui se passe en Tunisie, des auteurs, des controverses, et même de ce qui se dit autour de la Constitution à l’ANC. Le plus surprenant c’est que des médias, télévisions radios et presse, labellisés islamistes, m’ont sollicité pour des entretiens, parfois de 52 minutes, sachant bien à quoi ils s’en tenaient. Je me reconnaissais en effet de Nasr Hamed Abou Zid, de Brahim Khalil Ibrahim et de tous ceux dans le monde arabo-musulman qui refusent de ruminer le leg islamique, Coran compris, et risquent de le «lire» c’est à dire de le reproduire selon mes catégories mentales, historiques, sociales et même fantasmatiques et émotionnelles. Une chaîne financée par l’Arabie Saoudite comme Assalamou Alaykom y’a Rasoul Allah» (Paix sur toi Ô Envoyé de Dieu) s’est entretenu avec moi pendant une heure sur cette fâcheuse tendance de l’islam «momifié» depuis toujours de sacraliser une personne comme le Prophète dont le Texte Révélé ne cesse d’asséner qu’il n’est qu’un humain ordinaire. Le résultat était une émission que je n’imagine pas possible à la télé ou la radio Zeitouna.

 

Comment l’expliquez-vous: cette volonté de figer l’islam dans une lecture «momifiée» serait-elle au service de quelque dessein politique particulier ?

Nous n’avons rien à envier à l’Egypte quand il s’agit de penser l’Etat. Les deux pays ont eu un passé ottoman, centralisateur. Les deux pays ont consacré l’intellectuel pour inspirer, voire infléchir les pouvoirs. Mais quand il s’agit du religieux, il y a une profonde différence. L’Egypte sait qu’elle est amarrée solidement au Texte révélé, qu’elle l’a même devancé avec le premier promoteur «laïc» de l’Unicité de Dieu, à savoir le grand pharaon Akhénaton. Ce fait est d’ailleurs explicitement signalé dans le Coran quand «un homme qui avait la foi et qui la dissimulait» a dit (à propos de Moïse): «Tueriez-vous un homme qui a dit mon Seigneur c’est Dieu ? (Coran Sourate Ghafer). Ce sentiment de proximité à l’égard du religieux islamique donne à l’Egyptien un certain apaisement, quand bien même serait-il intransigeant sur les principes et le culte. L’éloignement du Maghrébin des sources premières de cette religion lui donne une certaine culpabilité défensive qui se transforme très vite en agressivité, en refus du débat.

 

L’actuelle Arabie correspond historiquement au foyer de la Révélation. Les Saoudiens seraient-ils selon votre raisonnement les chantres de la tolérance ?

Vous plaisantez ? L’Arabie actuelle, avec ses Emirats et son Royaume, a été transformée depuis Lawrence d’Arabie et Sykes-Picot en un espace tout à fait contraire à celui ouvert par le Prophète Mohamed. Un espace d’ailleurs dénoncé par le Coran, celui de ces Bédouins (A’arâb) qui transforment l’immensité en prison. Cela en en excluant méthodiquement la mémoire, les balises, les repères et les fondations. C’est ce que ces gens-là ont fait de l’islam de Mohamed et leur avatar s’exporte aujourd’hui, tous azimuts, pour éteindre toutes les volontés de modernisation, de dépassement, d’avancer vers les Lumières.

Mais revenons à l’Egypte, d’après ce que vous me dîtes, rien dans les deux pays ne les prédispose à la convergence. Et pourtant les comparaisons entre les deux modèles sont légion.

Il y a un nouveau processus qui a démarré depuis les deux «Révolutions» de janvier. C’est que les deux pays se regardent, je dirais même se jalousent quand l’un ou l’autre arrive à arracher à la force des choses et aux résistances du Vieux monde une avancée. Celui qui vient d’avoir cette avancée est comme envié par l’autre et cela lui donne une détermination, des ailes, pour arracher la même chose. Aujourd’hui, les deux pays sont sur le fil du rasoir quant à la question d’une Constitution, véritablement révolutionnaire. Et, à ce sujet, ce sont les Egyptiens qui nous devancent. J’ai concrètement, avec la perception d’un journaliste, observé que la Constitution égyptienne votée à la hâte dans un esprit d’entourloupe, de manigance et de trompe-l’œil, ne trouve aucune crédibilité auprès de l’Egyptien ordinaire. Que dire de la classe politique qui la considère désormais comme nulle et non avenue. Le système du pouvoir, Mursi en premier, n’y croit plus puisque sur l’essentiel, il vient d’accepter de la rediscuter. C’est cela qui arrivera pour la nôtre à mon avis, et je ne prophétise pas quand bien même elle serait votée par les élus de l’ANC ou si elle est soumise à un référendum dont je ne vois pas du tout la logique. Le plus important c’est qu’en Egypte, le citoyen a compris que la religion n’a rien à voir avec les articles d’une Constitution. Ça y est. L’Egyptien très fervent, acceptant que son monde dans sa totalité soit devenu un temple, un sanctuaire, un lieu exclusivement de culte, ne comprend pas que Dieu puisse s’inscrire dans le marbre d’une Constitution. Un tel document fondamental pour lui doit organiser la vie ici- bas, assurer le «iich» (pain noir), éventuellement le prestige et la gloire de l’Egypte parmi les Nations, mais certainement pas le salut dans l’au-delà.

 

Si cet état d’esprit commande le citoyen égyptien, et si cela nous est inaccessible, à nous autres Maghrébins, de par cette culpabilité défensive que vous décrivez, devrais- je comprendre que tout ce qu’on dit depuis des lustres sur l’émancipation et la modernité du Tunisien ne serait qu’un mythe ?

Il y a des nuances…Le processus de modernité, chez nous et chez eux, n’a pas été le même. La monarchie égyptienne, il serait trop long de l’expliquer, a promu une vie intellectuelle extrêmement intense. Sous les Rois Fouad et Farouk, d’immenses talents ont été non seulement révélés mais encouragés : Amin Al Khoury qui est le premier à oser lire le Coran et non pas seulement le réciter, Kacem Amin qui a défendu l’intégrité de la personne féminine en même temps que la première leader d’un mouvement féminin, Houda Chaarawi qui a une large avenue en plein centre du Caire portant son nom, Ali Abderraziq, auteur de «L’islam et les fondements du Pouvoir» qui a montré qu’il était contraire à Dieu d’asseoir un pouvoir terrestre sur la religion, Taha Hussein, enfin, pour ne citer que ceux-là, qui a osé soutenir que le Coran n’était que le dialecte de Quraich. Tous ces noms-là ont marqué l’Egypte même s’ils ont été condamnés, déchus, ou mis à l’index. Chez nous en Tunisie c’est très pauvre, c’est insuffisant pour que le peuple, les gens de la rue, prennent possession, se fassent leurs ces avancées. A part Aboul Kacem Chebbi et Tahar Haddad, qui restent parmi nous encore fragiles et facilement dénigrables par leurs adversaires sectaires ou stupides, à part ceux-là, Bourguiba à mon avis, puis Ben Ali surtout, nous ont écarté d’une pensée efficace politiquement, et de l’islam qui se prétend politique, en particulier. Nous devons rejoindre l’Egypte sur ce point et imposer l’idée qu’il nous faut d’abord traverser la muraille religieuse avant d’arriver à l’aire libre des Lumières.

 

Vous décrivez le processus révolutionnaire en Egypte comme un navire traversant une mer docile et sans flots. Je crois bien me souvenir qu’il y a eu des morts et des blessés ces derniers jours. Cela est bien la preuve d’une anomalie quelque part. Une anomalie qui nous a été épargnée en Tunisie…

L’Egypte a près de 90 millions d’habitants, maintenant. C’est un pays essentiellement de villes, de cités. Avec une ruralité qui se maintient pour l’essentiel dans ses limites champêtres et rustiques. En Tunisie, ce que nous devrions déplorer, c’est cette autonomie de nos régions quand ils sont dans l’insurrection ou l’émeute. Nous n’avons pas, quand il s’agit de cela, la perception de la Nation. C’est pourquoi les pouvoirs depuis toujours, quand c’est Ben Guerdene ou Siliana qui s’insurge, procèdent par circonscriptions du mal et ils passent à un autre dossier, comme si Ben Guerdene, le Kef ou Bizerte, ne soulevait pas un problème d’abord et principalement national. En Egypte, l’idée de Nation est selon moi accomplie. Ce que vous me dîtes paradoxalement le confirme. Si les violences à Suez ou à Assiout produisent plus de dégâts loin ailleurs, c’est qu’il y a une résonance, un retentissement de l’évènement ponctuel partout dans le pays. Ce qui m’a le plus frappé, ému, intéressé pour une étude ultérieure de la question, c’est l’apparition d’un phénomène absolument nouveau, celui que les Egyptiens ordinaires s’entêtent à nommer en anglais en parlant de ces «black blocks» qui viennent de se manifester un peu partout, à Port Said ou Ismaileyya d’abord, puis à Marsa Matrouh, au Caire, en Alexandrie. Des groupes cagoulés, armés, et surtout résolus à en découdre avec l’appareil le plus apparent de toute autorité, à savoir, les forces de l’ordre. On parle de 8000 à 10.000 personnes, non organisées selon les modalités des groupes révolutionnaires traditionnels. Dix au maximum se rassemblent selon les hasards des voisinages, des camaraderies, et peuvent se dissoudre à n’importe quel moment, mais qui utilisent les réseaux sociaux pour donner des directives, des consignes codées afin de sévir le plus sévèrement contre les porteurs d’uniforme. Ils observent une très grande rigueur, je dirais même une justice, à s’en prendre à tel ou tel gradé de la police en instruisant sur son comportement avant et après la Révolution pour l’épingler, l’isoler et le punir. A Port-Said, pendant mon séjour, ils viennent de faire un acte qui a convaincu tous les Egyptiens, d’abord de leur dangerosité, ensuite de l’idée que quelque part, ils ont raison. Après les émeutes dans les trois grandes villes du Canal, le Président Mursi a décrété le couvre-feu («hadhr» en arabe). Ils ont fait circuler, d’abord dans cette région et puis partout en Egypte, que ce couvre-feu ne sera pas respecté, avec un slogan de pur humour égyptien, «hadhr îh ellî enta gay et’oul alîh) («De quel couvre feu tu causes !» , parodie d’une célèbre chanson d’Oum Kalthoum). Et d’organiser, à l’entrée du couvre-feu, un match de football sur la place publique entre l’Armée et les Black Blocks cagoulés…L’émeute autour du Palais présidentiel la nuit du vendredi dernier a renforcé auprès de la population leur prestige, puisque l’un d’eux, surpris en flagrant délit de détenir une centaine de Molotovs, a été pris à partie par des gradés et des soldats, déshabillé et ainsi traîné au sol jusqu’à la voiture blindée qui allait le conduire en prison. Le tout a été filmé par la chaîne Al Hayat. Et tous les Egyptiens savent maintenant que leur Révolution a pris un nouveau tournant..Il n’y a plus de religion qui tienne quand le pouvoir admet qu’un être humain, quel qu’il soit, ainsi traité. Rabbena ma ‘alchi keda (Notre Dieu n’a jamais dit ça !).

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